เข้าสู่ระบบLe soir, Bené l'attendait à l'épicerie avec deux verres de jus de fruit et l'énergie de quelqu'un qui avait attendu toute la journée pour raconter des choses.
— Alors ? Comment c'était le premier jour ? Tu as vu le port ? Tu as rencontré des gens ?
— J'ai travaillé, dit Yara en posant son sac.
— Travailler c'est voir des gens. Cette ville c'est petit, tout le monde se croise.
Yara s'assit face à sa cousine. Elle avait la tête un peu lourde de la journée, du soleil, de la conversation avec Mateus qui lui était restée en mémoire d'une façon qu'elle n'aimait pas vraiment.
— J'ai croisé un pêcheur. Mateus Correia.
Bené s'arrêta de remplir son verre.
— Ah ouais. Et comment ça s'est passé ?
— Mal. Il a fait tomber mon drone dans ses filets.
— Volontairement ?
— Très volontairement.
Bené souffla entre ses lèvres et hocha la tête lentement, comme quelqu'un qui avait prévu que ça se passerait à peu près comme ça.
— C'est pas personnel. Enfin si, un peu. Mais c'est surtout que le projet Drummond, dans cette ville, c'est un sujet qui rend les gens dingues. Et Mateus plus que les autres, parce que lui il est né ici, il pêche ici, son père pêchait ici. Pour lui, tout ce que les Drummond font est une attaque directe.
— Il a peut-être pas tort.
Bené la regarda avec curiosité.
— Tu viens d'arriver et tu dis déjà ça ?
— Je dis juste que si ce qu'il m'a dit sur les récifs coraliens est vrai, c'est un problème réel. Indépendamment du reste.
— C'est vrai. Les récifs sont là depuis des siècles. Ils font vivre le coin. Si on les endommage, c'est toute la chaîne qui casse.
Elles restèrent silencieuses un instant. Par la fenêtre ouverte, on entendait le port des voix lointaines, le bruit de l'eau.
— Cette ville, dit Yara lentement. Comment elle est vraiment ?
Bené réfléchit. C'était une de ces rares fois où elle prenait le temps de choisir ses mots.
— Maraú das Almas, c'est une ville qui vit avec la mer depuis tellement longtemps que la mer fait partie d'elle. Pas juste pour la pêche ou le commerce. Pour tout. Les gens ici ils ont une connexion avec cet endroit qui est difficile à expliquer si t'es pas de là. Les vieux ils savent quand une tempête arrive avant les météos. Certaines familles ont des histoires qui se transmettent depuis des générations sur les esprits du lieu, les créatures qui vivent dans les eaux. Des légendes, tu diras. Mais ici personne les appelle des légendes. On les appelle des réalités qu'on ne comprend pas encore complètement.
— Tu y crois ?
— Moi ? Je sais que cette ville est différente. J'ai grandi ici. J'ai vu des choses que je ne saurais pas expliquer rationnellement. Est-ce que ça veut dire qu'il y a des créatures dans l'eau ? Je sais pas. Mais je sais que cet endroit a quelque chose. Et que les Drummond, eux, s'en foutent complètement.
Yara regardait sa cousine. Il y avait dans ce qu'elle disait quelque chose qui résonnait avec ce qu'elle avait lu la veille en cherchant des informations sur Maraú en ligne. Des forums, des blogs de voyageurs, quelques articles sur les folklores de la côte bahianaise. Des histoires de créatures marines, de lumières sous l'eau, d'instruments qui dysfonctionnaient à certains endroits sans raison. Elle avait lu tout ça avec son œil de cartographe, cherchant la part de réel là-dedans. Elle n'avait pas conclu grand-chose. Mais elle n'avait pas non plus balayé.
C'est en sortant toutes les deux prendre l'air sur le bord du port qu'elles le virent.
Rafael Drummond était installé à la terrasse du bar avec un groupe de gens de son âge des garçons et des filles qui avaient la même allure que lui, ce truc particulier à ceux qui ont toujours eu de l'argent, une décontraction dans la façon de s'asseoir, de rire, de prendre de la place. Ils buvaient des cocktails et parlaient fort.
Rafael la vit en même temps qu'elle le vit. Il lui sourit et lui fit signe.
— C'est qui ces gens avec lui ? demanda Yara.
— Des amis à lui de São Paulo. Ils viennent régulièrement. Les fils et filles de papa qui trouvent ça pittoresque de venir à Maraú. Ils louent des barques, ils font du snorkeling, ils font des fêtes dans la villa et ils repartent sans avoir vraiment vu quoi que ce soit.
— Et lui ?
— Rafael ? Il est différent, dans un sens. Il est là tout le temps depuis deux ans. Mais différent pas forcément dans le bon sens. Il est connu dans la ville pour ses soirées, pour avoir beaucoup de charme et s'en servir largement, et pour ne pas être sérieux pour deux sous. Son père le supporte parce que c'est son fils, mais c'est Gustavo qui fait tourner les affaires.
Rafael s'était levé et venait vers elles.
— Merde, dit Bené tout bas. Il vient.
— Je l'avais remarqué.
— Bonsoir mesdames, dit-il en arrivant. Quelle coïncidence agréable. Il avait ce sourire que Yara commençait à trouver à la fois irritant et difficile à ignorer. Tu passes une bonne soirée ?
— On prenait l'air, dit Yara. Et nous on allait rentrer, donc...
— J'ai une faveur à te demander, dit Rafael sans se démener. J'aimerais intégrer ton équipe pour le projet.
Yara cligna des yeux.
— Pardon ?
— Ton équipe de terrain. Je veux en faire partie.
— Pourquoi tu ferais ça ? dit Yara directement.
— Parce que j'en ai besoin. Je suis là depuis deux ans et mon frère me traite comme si j'étais là en vacances. Si je réussis à m'impliquer dans quelque chose de concret, à montrer que je suis utile sur ce projet, il me donne plus de responsabilités. Et moi j'en veux, des responsabilités. J'en ai marre d'être le fils inutile.
Il le dit avec une honnêteté qui prit Yara légèrement au dépourvu. Elle s'était attendue à quelque chose de plus enroulé.
— En plus, dit-il, je connais vraiment la côte ici. Je pêche, je plonge, je suis sur l'eau depuis deux ans. Je connais des gens. Je peux t'aider à naviguer les relations avec les locaux et je vois que c'est compliqué.
— Comment tu sais que c'est compliqué ?
— Parce que Mateus Correia a fait tomber ton drone ce matin et que Marcos m'a appelé pour me le dire.
Yara regarda Bené. Bené regardait le ciel.
— Une semaine d'essai, dit Yara finalement. Tu es là, tu travailles vraiment, tu ne te plains pas du soleil ou des horaires. Si dans une semaine j'estime que tu apportes quelque chose, tu restes. Si non, tu pars sans discussion.
Rafael sourit. Pas le sourire habituel quelque chose d'un peu plus vrai.
— Marché conclu.
— Et ne sois pas en retard.
— Je serai là avant toi.
— J'en doute, dit Yara.
Elle lui tourna le dos et repartit avec Bené. Sa cousine attendit qu'ils soient assez loin.
— C'était une bonne idée ça ?
— Probablement pas. Mais le garder dans l'équipe est plus pratique que de l'avoir qui tourne autour en dehors.
— Tu es soit très intelligente soit tu le trouves charmant .
— Bonne nuit, Bené.
Mateus amarra son bateau avec les gestes habituaux. Les mêmes gestes qu'il répétait chaque jour depuis des années saisir l'amarre, faire un tour autour du bollard, un demi-nœud, vérifier la tension. Rien de précipité. Rien qui indiquait qu'il avait vu Yara assise sur le banc. Pourtant, elle savait qu'il l'avait vue. Il avait cette façon de ne rien montrer tout en voyant tout.Il la vit. Il continua son amarrage.Nando passa près de lui en rentrant ses seaux. Il dit quelque chose à voix basse Yara n'entendit pas les mots, mais elle vit la bouche de Nando bouger, et Mateus hocha la tête sans répondre. Un accord silencieux, une information échangée. Nando disparut dans la direction des hangars, ses sandales claquant sur le ciment humide.Mateus traversa le quai. Il marchait d'un pas tranquille, les mains dans les poches de son pantalon de toile. Il s'arrêta à deux mètres d'elle. Pas plus près. Il n'avait pas l'air surpris de la trouver là. Comme s'il s'y était attendu, ou comme si rien n
Les hangars du port en fin d'après-midi sentaient le gazole et le sel mouillé. Une odeur épaisse, mêlée à celle du poisson séché et du bois trempé, qui prenait à la gorge les premiers instants avant de devenir familière. Quelques barques amarrées se balançaient doucement, leurs coques éraflées claquant contre les pneus usés suspendus aux quais. Des filets pendaient sur les crochets, verts d'algues séchées, et deux ou trois hommes finissaient leur journée à ranger du matériel ou à fumer une dernière cigarette avant de rentrer.Le banc en bois au bord du quai était libre. Long, blanchi par le sel et le soleil, usé par des décennies de pêcheurs et de rêveurs, placé là depuis assez longtemps pour que personne ne se souvienne exactement quand. Yara s'y assit.Elle n'avait pas de plan précis. Elle savait que Mateus revenait de pêche en fin d'après-midi la plupart des jours c'était une routine qu'elle avait observée sans y penser, en regardant depuis la fenêtre du local ou en passant par ha
Le lendemain matin, Yara arriva au local à l’heure. Elle avait dormi mal, mais dormi quand même. La boisson chaude qu’Eulália lui avait préparée avant de partir du gingembre, du miel, une herbe qu’elle n’avait pas identifiée lui avait réchauffé l’intérieur sans effacer la fatigue. Elle avait bu deux tasses, s’était habillée, et était sortie sans croiser le regard de sa tante. Eulália avait posé des questions, bien sûr. Yara avait éludé. « Une chute dans l’eau. Rien de grave. Juste fatiguée. » Sa tante avait hoché la tête, mais ses yeux en avaient gardé une inquiétude qu’elle n’avait pas exprimée tout haut.Rafael était déjà au local. C’était moins rare depuis quelques jours il arrivait avant elle, parfois, et elle ne savait pas si c’était pour le travail ou pour autre chose. Il était assis devant une pile de manuels techniques, un café à côté de lui, et il leva les yeux quand elle entra.— Ça va ? demanda-t-il.Sa voix était neutre, mais son regard trahissait une attention plus préci
La maison d'Eulália était vide quand ils arrivèrent. Pas de lumière aux fenêtres. Eulália et Gilmar n'étaient pas encore rentrés peut-être à l'épicerie, peut-être chez des amis. Le portail grinça quand Yara l'ouvrit.Mateus attendit qu'elle ouvre la porte d'entrée, s'assura qu'elle entrait, resta sur le seuil.— Repose-toi, dit-il. Bois de l'eau. Ne te recouche pas tout de suite, il faut que tu te réchauffes d'abord.— Attends.Elle se retourna. Elle était dans l'encadrement de la porte, trempée, les cheveux défaits, ses pieds nus sur le carrelage froid. Elle aurait voulu avoir un autre visage pour cette conversation plus composé, moins marqué par la nuit. Mais c'était celui qu'elle avait.— Je te remercie, vraiment, je ne sais même pas comment te remercier. Mais ....Il faut que tu...— Yara y'a rien à dire de plus ce soir.— Mateus , attend tu rigoles y'a rien de normal qu'est ce qui ce passe , pourquoi ses zones font dérailler tout les apareils ici . Pourquoi t'étais la pile au bo
Nourrie par le souvenir de ce que l'eau lui avait déjà fait. La main autour de sa cheville. La traction vers le bas. La silhouette immobile sous la surface. Tout ça lui revint d'un coup, comme une décharge électrique.Elle sentit sa technique de nage se dégrader. Ses jambes ne battaient plus en rythme. Ses bras coupaient l'eau n'importe comment. Elle coulait légèrement entre chaque mouvement, et elle devait lutter deux fois plus pour revenir à la surface.— AU SECOURS !Sa voix était une supplication maintenant, plus qu'un appel. Elle prit de l'eau dans la bouche en criant. Elle recracha, battit des bras, maintint sa tête hors de l'eau coûte que coûte.*Je ne vais pas mourir ici.*Mais elle avait peur. Une peur blanche, froide, qui lui serrait la poitrine comme un étau. Et puis quelque chose la toucha.Pas comme l'autre nuit pas une traction vers le bas, pas une main brutale autour de sa cheville. Un contact sous elle, ferme et précis, comme deux mains qui se placent exactement là o
Les phosphorescences étaient réelles.C'était la première chose que Yara pensa en voyant l'eau autour du bateau. Une luminescence bleu-vert dans le sillage, là où la coque déplaçait l'eau, là où les micro-organismes s'activaient en réponse au mouvement. Magnifique. Elle le pensa clairement, sans chercher à le rationaliser immédiatement. La nuit était trop belle pour ça. La lune dessinait un chemin d'argent sur la mer, et chaque vague éclairait par en dessous comme si le monde entier brillait.Elle était à l'avant du pont, accoudée au bastingage, son verre de champagne à la main. La robe bleue collait à ses cuisses à cause de l'humidité, et ses cheveux lui chatouillaient les épaules. Elle se sentait presque bien. Presque normale.Puis le GPS de navigation cligna.Elle vit le signal vaciller sur l'écran que Théo avait laissé visible depuis le pont, dans la petite cabine ouverte. Une fois, deux fois. Le point vert qui indiquait leur position sauta, revint, sauta encore. Comme un cœur qui







