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Chapitre 4 : La comptabilité du mépris

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-18 02:26:56

Elle tint.

On tient toujours. On tient parce qu'il n'y a pas d'autre porte de sortie que la porte du fond, et que la porte du fond, ce soir, était surveillée par quatre cents témoins.

Elle se leva de table à l'heure exacte du dessert, sous prétexte de vérifier le service des liqueurs, s'inclina avec la déférence attendue et s'échappa par la porte de l'office. Personne ne la retint. Personne ne s'en aperçut. Sa disparition eut la discrétion des choses qui n'ont pas eu lieu.

Le couloir de service était étroit, mal éclairé, imprégné d'une odeur de savon de Marseille et de vapeur de casserole. Elle s'y sentit, l'espace de trois pas, plus chez elle qu'elle ne l'avait été de toute la soirée. Elle poussa la porte du vestiaire du personnel, entra, referma derrière elle et s'appuya contre le battant, le front contre le bois, jusqu'à ce que le bois s'imprègne de sa sueur.

Le vestiaire était vide. Bérénice avait exigé que le personnel reste posté dans la salle jusqu'à minuit. Il n'y avait, sur les bancs, que des manteaux abandonnés, un tablier plié, un carnet de commandes ouvert à la page du soir.

Isadora avança jusqu'au petit miroir accroché au-dessus du lavabo de service. Petit. Fêlé dans un coin. Piqueté de taches noires. C'était le seul miroir qu'elle acceptait de croiser encore, précisément parce qu'il ne renvoyait qu'un fragment : un carré de vingt centimètres sur trente, un morceau de front, un morceau de bouche, un morceau de gorge, jamais l'ensemble. Un miroir en pièces. Un miroir à sa taille.

Elle se pencha. Elle regarda ce que le miroir voulait bien lui montrer : une bouche pâle, un œil gonflé, une mèche de cheveux collée à la tempe par la transpiration. Elle passa un doigt sous sa paupière inférieure, rectifia le trait de mascara à peine, se redressa.

Puis elle s'assit sur le banc du fond et sortit de la poche intérieure de son uniforme un petit carnet à couverture noire. Un carnet minuscule, format paume, maintenu par un élastique. Le carnet que personne, dans cette maison, ne connaissait. Le carnet qu'elle avait commencé à tenir six mois plus tôt, la nuit où elle avait entendu Bérénice dire à Ophélie, dans le fumoir : il faudra bien qu'un jour cette femme cesse de manger notre nom.

Elle ouvrit le carnet à la page du soir. Elle tira son stylo, un stylo à bille noir, ordinaire. Elle ne voulait rien de précieux. Le précieux se remarque. Le précieux se confisque.

Elle écrivit.

Écrire fut, à cette seconde, la seule chose qui l'empêcha de se laisser glisser du banc jusqu'au sol. Elle écrivit vite, en abréviations, en codes qu'elle avait mis au point pour elle seule.

Elle relut. Ses lettres étaient nettes, penchées, presque scolaires. Elle avait appris à écrire droit, jeune fille, à l'école des Meunier, quand son père croyait encore qu'une écriture nette suffisait à tenir une maison. Elle sourit très brièvement à cette pensée. Son père. Il était mort deux ans plus tôt. Il ne saurait jamais que sa dernière caisse, celle qu'il avait crue sauvée, prenait l'eau cale par cale dans le port des Vane.

Elle referma le carnet et le glissa au fond de sa poche, contre son ventre, à l'endroit précis où elle avait mal ce soir, comme si le carnet, en la comprimant, tenait ensemble les morceaux.

Elle ne pleurerait pas. Elle avait pris la décision, des mois plus tôt, de ne plus donner à cette maison le son de son chagrin. On pouvait lui prendre son mari, ses enfants, son nom, son reflet. On ne lui prendrait pas le silence de ses larmes.

Elle inspira. Elle expira. Elle compta à voix basse, comme on récite un chapelet :

Léonore. Théo.

Deux prénoms. Deux raisons. Deux raisons de retourner tout à l'heure dans la salle et de finir la soirée debout.

La porte du vestiaire s'ouvrit.

Isadora se figea, la main encore posée sur sa poche. Elle s'attendait à voir un serveur, une lingère, n'importe qui. Elle vit Solange.

La gouvernante entra sans un mot, referma derrière elle et glissa le verrou d'un geste si discret qu'il parut machinal. Elle tenait, dans sa main gauche, un verre. De l'eau. Un simple verre d'eau, avec un rond de citron.

Elle traversa la pièce, s'arrêta devant Isadora et lui tendit le verre.

— Buvez lentement, madame. Petites gorgées. La respiration reviendra.

Isadora prit le verre. Le cristal était froid contre sa paume brûlante. Elle but. Petites gorgées. La gouvernante avait raison. La respiration revint, d'abord un demi-souffle, puis un souffle, puis un vrai. Comme une marée qui rentre.

Solange resta debout, les mains jointes sur le devant de son tablier. Elle attendait qu'Isadora finisse. Elle avait cette patience des vieilles bonnes qui ont vu passer trois générations de maîtres et enterré deux d'entre elles.

Isadora reposa le verre. Elle allait remercier, d'un mot, d'un signe. Solange leva la main. À peine. Deux doigts. Un geste minuscule, presque secret.

— Madame, dit-elle à voix très basse. Ce soir, il va y avoir autre chose. Je ne sais pas encore quoi. Mais quand on sortira les liqueurs à minuit, ne buvez pas ce qu'on vous tendra. N'importe quoi d'autre, madame. Mais pas cela.

Elle laissa passer trois secondes.

— Et ne restez pas trop près du grand miroir du couloir des glaces.

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