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Chapitre 6 : Flashback – Notre rencontre

Auteur: Plumas
last update Date de publication: 2026-04-14 17:09:38

Désolé. C’est tout ce qu’il trouve à dire. Pas de course vers moi, pas d’étreinte, pas de larmes. Juste un mot vide, une excuse minable.

Je le regarde, et je vois l’homme que j’ai épousé tel qu’il est vraiment. Un étranger. Un menteur. Un lâche.

« Tu ne sais même pas ce que j’ai vécu cette nuit, » dis-je lentement, en détachant chaque syllabe. « Tu ne sais pas ce que c’est que de perdre son enfant seule sur une table d’opération, pendant que son mari boit du champagne avec une autre. Tu ne sais rien. Et tu t’en fiches. »

Il ouvre la bouche pour répondre, mais je ne lui en laisse pas le temps. Je passe devant lui, je monte l’escalier, je prends mon sac de voyage déjà prêt. Quand je redescends, il est toujours dans le hall, l’air hébété.

« Où vas-tu ? » demande-t-il.

Je ne réponds pas. Je marche vers la porte.

« Isabella ! Où vas-tu ? Tu ne peux pas partir comme ça, on doit parler ! »

Je m’arrête. Je me retourne. Je le regarde une dernière fois. « Parler ? De quoi ? De ton dîner professionnel ? De ton téléphone en silencieux ? De ton premier amour que tu as retrouvé et avec qui tu trinquais pendant que je perdais notre enfant ? Non, Geoffrey. Il n’y a plus rien à dire. »

Je franchis le seuil. L’air frais du petit matin me gifle le visage. Je marche vers le portail, mon sac à la main. Derrière moi, la voix de Geoffrey s’élève, plus forte.

« Isabella ! Reviens ! Ne fais pas l’enfant ! »

Ne fais pas l’enfant. L’enfant que je viens de perdre. Le choix des mots est presque comique dans son ironie tragique.

Je ne me retourne pas. J’ouvre le portail, je sors dans la rue déserte. Le jour se lève doucement, teintant le ciel de rose et d’or. Un nouveau jour. Une nouvelle vie.

Je ne sais pas où je vais. Je sais seulement que je ne reviendrai pas.

***

Quatre ans plus tôt.

La première fois que j’ai vu Geoffrey Halem, j’ai pensé à un acteur de cinéma. Pas à cause de sa beauté – bien qu’il fût indéniablement beau, avec ses yeux clairs, sa mâchoire carrée et ce sourire qui semblait éclairer toute une pièce. Non, c’était autre chose. Une allure, une présence, une manière de se mouvoir dans l’espace qui captait immédiatement l’attention. Il était de ces hommes qui entrent dans une pièce et que tout le monde remarque, même sans le vouloir. Une force magnétique, presque animale.

C’était un mardi soir de novembre. La pluie battait contre les vitres du bar où je m’étais réfugiée après une journée de cours épuisante. J’étais en dernière année d’architecture, et ce jour-là, mon professeur de projet urbain avait démoli ma maquette avec une jubilation presque sadique. « Trop conventionnel, Mademoiselle Luz. Où est l’audace ? Où est la vie ? » J’étais sortie de l’amphithéâtre les larmes aux yeux, mon carton à dessin sous le bras, et j’avais atterri dans ce bar du Quartier Latin, Le Chat Noir, pour noyer ma honte dans un chocolat chaud.

Je me souviens de chaque détail de cet instant. La chaleur du lieu, l’odeur du café et des croissants, le brouhaha des conversations, le jazz en fond sonore. Je m’étais installée à une petite table près de la fenêtre, et j’avais sorti mon carnet de croquis pour griffonner machinalement. Je dessinais une façade imaginaire, une sorte d’hommage à l’Art nouveau avec des courbes végétales et des ferronneries délicates. C’était mon refuge, le dessin. Quand je tenais un crayon, le monde extérieur s’estompait, et je n’étais plus que lignes et volumes, ombres et lumières.

C’est là qu’il est apparu.

« C’est très beau. »

La voix venait de derrière mon épaule. J’ai sursauté, et ma main a fait une traînée de fusain sur le papier. Je me suis retournée, prête à envoyer paître l’importun qui osait interrompre ma séance de thérapie par le dessin. Et je l’ai vu. Geoffrey Halem. Même si je ne connaissais pas encore son nom.

Il se tenait debout, un verre de vin rouge à la main, un sourire en coin. Il portait un costume sombre parfaitement coupé, une chemise blanche sans cravate, et ses cheveux châtains étaient légèrement ébouriffés par la pluie. Il avait l’air de sortir d’une réunion importante, mais il semblait parfaitement détendu, comme si le monde entier lui appartenait.

« Excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur, » dit-il en riant doucement. « Mais je suis passé derrière vous et j’ai vu votre dessin. C’est vraiment magnifique. Vous êtes architecte ? »

J’ai rougi. Je déteste rougir, mais je n’y peux rien. « Étudiante en architecture, » ai-je corrigé. « Et ce n’est qu’un croquis. Rien d’extraordinaire. »

Il a secoué la tête. « Vous êtes trop modeste. Ce croquis a une âme. On sent une sensibilité, une attention au détail. Regardez cette courbe, là. Elle est vivante. »

Il s’est penché légèrement pour mieux voir, et son parfum – boisé, épicé – m’a enveloppée. J’ai senti mon cœur s’accélérer. C’était ridicule. Je ne le connaissais pas. Il pouvait être un serial killer pour ce que j’en savais. Mais il y avait dans son regard une sincérité désarmante.

« Vous permettez que je m’asseye ? » a-t-il demandé en désignant la chaise en face de moi.

J’ai hésité une seconde. Puis j’ai haussé les épaules. « Si vous voulez. »

Il s’est assis, a posé son verre sur la table, et m’a tendu la main. « Geoffrey. Geoffrey Halem. »

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