LOGINJeanne a enfreint sa propre règle pour une seule nuit : pas de nom, pas de numéro, pas de lendemain. L’univers lui a rendu la monnaie de sa pièce. L’inconnu qui l’avait possédée pendant six heures siégeait, à neuf heures du matin, à la tête de la table de conférence. Louis Chevalier. Pas une erreur qu’on peut enterrer : le client. L’homme unique au monde capable de briser sa carrière sans jamais élever la voix. Elle est entrée prête à l’oublier. Lui est entré déjà en train de réécrire la fin. Louis n’a pas cligné des yeux, n’a pas souri, ne lui a pas accordé la satisfaction d’une réaction. Il l’a simplement regardée comme un homme regarde ce qu’il a déjà décidé de garder. Et quand le contrat lui a donné un levier, il s’en est servi. Quand le secret lui en a donné un autre, il s’en est servi aussi. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est la seule chose que son argent n’avait jamais pu acheter : une femme qui préfère tout perdre plutôt que de rester là où on ne la veut pas à parts égales. Louis Chevalier pouvait acheter le cabinet, le projet, chaque porte qu’elle tentait de franchir. Ce qu’il ne pouvait pas racheter, c’était l’instant où elle a décidé qu’il n’avait plus le droit de la désirer. Cette fois, il ne lui proposait plus une nuit. Il demandait un avenir — et il n’avait aucune idée de comment demander ce qu’il ne pouvait pas simplement prendre.
View MoreJEANNE
« J’ai entendu dire que le directeur des opérations sera présent pour la présentation d’aujourd’hui. »
« Le directeur des opérations ? Pourquoi serait-il là ? »
« Il assiste à toutes les présentations. Il n’en rate aucune. »
Je respire profondément et lisse ma jupe. Je dois être à la hauteur.
Lumière Architecture compte sur moi.
« Dee. »
Damien, mon petit ami et chef d’équipe, s’approche.
« Je sais que je t’avais dit que tu pourrais présenter la partie sur le développement durable, mais si le directeur des opérations est dans la salle, il vaudrait mieux que je m’occupe de tout. Tu comprends, n’est-ce pas ? »
« Je peux le faire, protesté-je. Je prépare ça depuis trois semaines. »
« Je le sais. Mais dans ces conditions, je suis sûr que les associés s’attendront à ce que ce soit moi qui fasse toute la présentation. »
La déception m’envahit, mais je hoche la tête.
Après tout, c’est lui le chef de projet. Et il est probable que le directeur des opérations du groupe Chevalier s’identifie davantage à l’assurance expérimentée de Damien qu’à mon enthousiasme, même si le développement durable est ma spécialité.
J’ignore le sourire un peu trop satisfait de Philippa.
Je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais elle semble me détester depuis le jour où elle a été mutée de notre bureau d’Argentine, il y a deux mois.
Ce n’est pas le moment de penser à elle. J’ai plus important.
« Ils sont prêts. »
Mon pouls s’emballe. Je lisse encore une fois ma jupe.
Je suis Damien dans la salle, le ventre noué, en balayant du regard les hommes et les femmes graves assis autour de l’immense table.
Mon regard atteint le fond de la pièce.
Et tout s’arrête en moi.
Des yeux bleus, froids, me fixent.
Mon souffle se bloque.
Pendant une seconde terrible, je ne peux plus bouger.
Je connais ces yeux.
Je connais ce visage.
Et soudain, une nuit que j’ai passé le mois dernier à tout faire pour ne pas relire me revient avec une clarté brutale.
Ce n’est pas possible.
Mais si.
Il est presque exactement comme je m’en souviens, sauf qu’il est maintenant assis en tête de table, dans un costume impeccable, entouré de dirigeants qui le regardent avec un respect qui ne laisse aucune place au doute.
Je serre le dossier entre mes mains.
Non.
De toutes les personnes dans cette pièce, il fallait que ce soit lui.
Son regard reste accroché au mien. Quelque chose d’illisible passe sur son visage.
La reconnaissance.
Mon estomac se tord.
Je force mon regard à se détourner avant que quelqu’un ne le remarque.
Puis je vois Damien s’asseoir quelques places plus bas.
Mon cœur chute encore.
Je suis coincée dans une pièce avec Louis…
Et mon petit ami.
Il me faut quelque chose à faire. J’aligne mon carnet et mes documents devant moi, pose mon stylo sur la pile, puis le retire et le place à côté.
N’importe quoi, pour occuper mes mains.
Je sens encore Louis me regarder.
Même lorsque l’homme à ses côtés se penche et lui parle à l’oreille d’un ton pressant, ces yeux bleus restent sur moi.
J’avale et baisse les yeux vers mes notes.
Pourquoi a-t-il l’air si en colère ?
Je n’avais certainement pas prévu de le revoir.
« Ce développement est une priorité pour le groupe Chevalier, dit Louis. Sa voix m’envoie un frisson que je n’aurais pas dû ressentir. Nous y consacrerons beaucoup de temps et d’argent. L’équipe du cabinet d’architecture avec lequel nous nous associerons travaillera depuis ce bâtiment pendant toute la durée du projet. »
Je sursaute sur ma chaise.
Peut-être que ce ne serait pas une si bonne chose que notre proposition soit retenue.
Mais je n’ai pas le droit de penser comme ça.
Mon attention dérape, et mes yeux reviennent vers lui.
Une étincelle me traverse quand nos regards se rencontrent à nouveau.
Il a un bras croisé sur la poitrine, le coude de l’autre posé dessus, et frotte lentement le pouce contre sa lèvre inférieure.
La même bouche dont je me souviens beaucoup trop bien.
Je détourne immédiatement les yeux.
« Vous avez ajouté un certain nombre d’éléments durables qui ne figuraient pas dans le plan initial. À qui doit-on cette idée ? »
« Le développement durable est le domaine d’expertise de Jeanne. C’est une— »
« Vraiment ? » interrompt Louis.
Je me tortille sur mon siège tandis qu’il jette un coup d’œil à son bloc-notes, puis me fixe d’un regard indéchiffrable.
« Pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez fait certains de ces choix, Jeanne ? Ils rendront le projet plus coûteux. »
« C’est quoi, ce ton ? »
Ma tête se vide une seconde ou deux, mais je me reprends vite.
« L’architecture hôtelière durable peut exiger un investissement initial plus important, mais comme vous le savez certainement, une meilleure infrastructure offre aussi un retour sur investissement plus élevé. Outre les toilettes à faible débit, les robinets économes et les douches intelligentes, les systèmes que nous envisageons comprennent des panneaux solaires, des dispositifs de récupération d’eau et des systèmes CVC capables d’ajuster le flux d’air, le chauffage et la climatisation selon différents facteurs. »
Je feuillette mes notes.
« En prenant votre hôtel de Lyon comme étude de cas, nos projections montrent qu’un système de récupération d’eau pourrait s’amortir en moins d’un an. Et si nous intégrons des panneaux solaires au design de l’hôtel, cela contribuerait non seulement à votre certification LEED Platine, mais pourrait aussi réduire la consommation d’électricité jusqu’à cinquante pour cent, avec un retour sur investissement estimé entre six et huit ans. »
« Intéressant. »
Il se recule dans son fauteuil, le regard toujours accroché au mien.
« Continuez. Je veux que vous me convainquiez. »
Pourquoi a-t-il l’air de chercher délibérément une raison de me mettre à l’épreuve ?
Avant de me ridiculiser, je prends une gorgée d’eau.
« Oui, bien sûr, monsieur Chevalier. Ces investissements plus importants changeront fondamentalement le fonctionnement de vos hôtels, en réduisant leur impact environnemental sans sacrifier le confort. Ils vous aligneront aussi sur l’avenir du design durable et amélioreront vos notations. »
Une goutte de sueur glisse entre mes seins sous la pression de son regard.
« Les hôtels qui investissent dans des pratiques durables enregistrent généralement des taux d’occupation plus élevés, une plus grande satisfaction des clients et davantage de revenus par chambre que les autres. Donc, même si l’investissement initial peut sembler élevé, je suis convaincue que les économies compenseront le coût en quelques années. »
Plusieurs têtes autour de la table hochent. Pas celle de Louis.
Je ne parviens pas à lire son expression.
« Très bien, dit-il enfin, reportant son attention sur Damien. Je pense que nous avons entendu tout ce que nous avions besoin d’entendre de votre équipe. Quelqu’un vous contactera lorsque nous aurons pris notre décision. Merci pour votre temps aujourd’hui. »
Il recule sa chaise et se lève.
Le reste de son équipe l’imite.
Clairement congédiés, nous nous levons aussi. Je ramasse mon stylo, mon carnet, mes papiers, et je me tourne vers la sortie sans oser le regarder à nouveau.
En marchant vers la porte, la main de Damien effleure le bas de mon dos. Il se penche pour me murmurer à l’oreille :
« Ce salaud est impossible à lire. Je n’ai aucune idée de comment ça s’est passé. »
Je hoche la tête.
Ce n’est qu’en franchissant la porte que je risque un regard par-dessus mon épaule.
Louis nous observe.
L’angle dur de sa mâchoire et le froid dans ses yeux font chuter mon estomac.
J’ai l’horrible sentiment que « ce qui s’est passé entre nous » cette nuit-là, il y a un mois, s’apprête à me revenir en pleine figure.
Et fort.
JEANNEJe suis en pyjama, ce vendredi soir, assise face à la télévision, un verre de vin à la main et ma tablette sur les genoux. Manon m’a invitée à sortir avec elle et ses amies, mais j’ai décliné. J’avais encore du travail à terminer.Cela fait une semaine que Louis s’est excusé dans son bureau, et nous n’avons plus été ensemble physiquement depuis. J’avais cru qu’il me demanderait de le rejoindre dans son penthouse ce soir-là, et j’étais prête à refuser. Non seulement à cause de mon dîner prévu avec Manon, mais aussi parce que je n’étais pas encore prête à retomber dans son lit aussi vite. Il n’a rien demandé. Il m’a embrassée sur le seuil de son bureau, m’a souhaité un bon dîner, puis m’a dit qu’il me reverrait bientôt.J’ai été reconnaissante qu’il me laisse de l’espace. Mais depuis, il a presque toujours été absent pour le travail. Et même si c’était ce dont j’avais besoin, j’en ai maintenant assez. Il rentre tard ce soir, et nous ne nous verrons que dema
LOUISElle se retourne, le dos contre la porte, et lève les yeux vers moi.— Pourquoi pas ? Qu’est-ce que je vous apporte que les Jessica de ce monde ne peuvent pas vous apporter ? Vous ne voulez pas de relation avec moi, alors si tout ce que vous voulez, c’est du sexe, pourquoi ne pas le trouver auprès de quelqu’un qui ne se souciera pas de vos mensonges ?Parce qu’il n’y a aucune comparaison possible entre Diane et elle.Parce qu’elle fait naître en moi quelque chose dont j’ignorais même l’existence.C’est pour cela que je n’arrive pas à m’éloigner, même lorsque je sais que je le devrais.Je lui prends le cou et caresse sa mâchoire de mon pouce.— Je ne ressens rien lorsque je suis avec Diane. Le sexe entre nous a toujours été…Je secoue la tête.— Putain de froid et vide. Avec toi, c’est différent. Quand je te touche, ce n’est que putain de chaleur, et je n’en ai pas eu assez. Je veux davantage avec toi.Son so
LOUIS Lorsque je passe devant le bureau de Remy après ma réunion et que je vois Jeanne penchée au-dessus de son bureau, son cul moulé par sa robe ajustée, ma mâchoire se serre si fort que je suis surpris que les gens qui marchent à côté de moi n’entendent pas mes dents grincer.Qu’est-ce que mon frère est encore en train de foutre ?Hier, je lui ai clairement dit de ne pas toucher à Jeanne, et dès le lendemain, il la fait monter dans son bureau, avec ses longues jambes, sa jupe moulante et ses magnifiques yeux verts.Dès que je raccroche avec lui, je sors de mon bureau et trouve une excuse pour parler à Paul, attendant simplement qu’elle redescende dans le couloir. Je devrais probablement me demander pourquoi je réagis de manière aussi irrationnelle alors que j’ai déjà décidé que c’était mieux ainsi, mais je refuse de le faire.Si Remy pense que je vais le laisser avoir Jeanne, il se trompe lourdement.Elle me suit dans mon bureau et son doux parfum de soleil et de fleurs sauvages me
JEANNELouis était donc de mauvaise humeur hier à cause de moi ?Je suis surprise qu’il ait suffisamment tenu à ce qui s’est passé pour laisser cela l’affecter.Et, mon Dieu… Remy sait que je couchais avec son frère.Mes joues s’enflamment, mais je ne détourne pas les yeux. J’ai fait un choix et je n’ai aucune raison d’en avoir honte.Je me penche au-dessus de son bureau et commence à rassembler mes feuilles.— Alors, je suppose que vous n’avez plus vraiment besoin de voir tout ça.Une nouvelle fois, son regard passe par-dessus mon épaule et, cette fois, un large sourire se dessine sur son visage.Je me redresse et regarde derrière moi, mais il n’y a toujours personne.Qu’est-ce qui lui arrive ?— Vous voulez que j’apporte tout ça à l’équipe marketing ? Ou c’était simplement une excuse pour me faire monter ici ?— Ce n’était pas une excuse. L’équipe a réellement besoin de copies de ces documents.— D












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