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Les lumières se rallument, tamisées, orchestrées. Rien de tout cela n'est un accident. Je le comprends maintenant, dans un coin froid de mon cerveau qui fonctionne encore : tout a été réglé, la coupure, la vidéo, le moment. Quelqu'un a écrit cette soirée comme on écrit une pièce, et j'étais le seul personnage à ne pas connaître son texte.
Chloé Vasseur monte sur la scène.
Elle est magnifique et il faut que je le dise, parce que je me suis juré, depuis longtemps, avant même ce soir, de ne jamais maquiller la vérité, même la pire, même celle qui me fait mal : Chloé Vasseur est magnifique. Robe argentée, cheveux relevés, ce port de tête des filles qui n'ont jamais eu à se demander si elles avaient le droit d'entrer quelque part. Elle prend le micro que lui tend le DJ, complice, et elle tapote deux fois dessus pour vérifier le son, geste professionnel, geste de reine.
— Mesdames et messieurs, dit-elle, et sa voix est douce, presque compatissante, c'est ça le pire, la plus invisible d'entre nous a cru qu'on la voyait.
La salle rit à nouveau, plus fort, parce que maintenant il y a une autorisation officielle, une autorisation signée Chloé Vasseur, présidente des délégués, fille du président du conseil d'administration, la fille qui décide de ce qui est drôle et de ce qui ne l'est pas.
Je balaie la foule des yeux. Je fais l'inventaire, méthodiquement, comme toujours, parce que c'est mon refuge depuis l'enfance : observer, classer, retenir. Théo rit, penché en avant, les mains sur les genoux. Camille rit en se cachant la bouche, mais elle rit. Les garçons de l'équipe de basket rient par saccades, comme des coups de feu. Même Madame Ferrand, la prof de français censée encadrer la soirée, même elle a ce petit sourire pincé qu'elle essaie de réprimer et qui est pire qu'un éclat de rire franc.
Et puis je vois Elias.
Elias est adossé au mur près de la régie, les bras croisés, et il est le seul. Le seul être humain de cette salle dont le visage n'est pas plié par le rire. Il ne rit pas, il ne sourit pas, il regarde la scène avec une expression que je n'arrive pas à lire, quelque chose entre le dégoût et la douleur, et pendant une seconde nos regards se croisent et il baisse les yeux. Le seul qui ne rit pas est aussi le seul qui n'arrive pas à me regarder. Je classe l'information sans la comprendre, dans un dossier au fond de ma tête.
Chloé continue, la voix mielleuse :
— Il paraît qu'elle a fait retoucher la robe exprès. Trois semaines de travail, paraît-il. Trois semaines. Pour ça.
Nouvelle salve. Je sens quelque chose de chaud monter dans ma gorge et je l'écrase, je l'écrase de toutes mes forces, parce que j'ai décidé, quelque part entre la fin de la vidéo et maintenant, j'ai décidé qu'ils n'auraient pas ça. Ils ont eu ma confiance, mes trois semaines d'espoir, la robe de ma mère. Ils n'auront pas mes larmes. Pas en public. Pas devant eux.
Je cherche Noah une dernière fois.
Il est toujours près de la scène, et cette fois il me voit le regarder. Nos regards se rencontrent, et il fait la chose que je n'oublierai jamais, la chose qui me réveillera la nuit pendant des semaines : il détourne les yeux. Pas lentement, pas avec tristesse. Il détourne les yeux comme on détourne les yeux d'un accident, vite, et ses mains, je les vois parce que je vois tout, c'est ma malédiction, ses mains tremblent. Ses deux mains tremblent contre ses cuisses et il les enfonce dans ses poches pour les cacher.
Il a peur, comprends-je soudain. Il n'a pas honte de moi. Il a peur. Et cette découverte, au lieu de me soulager, me glace, parce que si Noah Delmas a peur, alors ce qui se passe ce soir est beaucoup plus grand qu'un pari stupide entre garçons.
Chloé rend le micro au DJ avec un petit rire, et la musique repart, comme si de rien n'était, un titre dansant, ironique, et la foule se reforme en me laissant au milieu, un îlot de vide rouge dans une mer de paillettes. Personne ne s'approche. Sana n'est pas là, elle n'a pas pu venir, sa grand-mère est hospitalisée, et pour la première fois de la soirée je suis contente de son absence, contente qu'elle ne voie pas ça.
Alors je fais la seule chose qui me reste. Je rassemble ce qui tient encore de moi, je redresse les épaules, et je marche. À travers la piste, à travers les regards, à travers les rires qui faiblissent parce qu'une cible qui s'éloigne dignement est moins amusante qu'une cible qui s'effondre. Je marche jusqu'aux portes du gymnase, et chaque pas résonne, et je ne cours pas. C'est ma victoire de la soirée, minuscule, invisible : je ne cours pas.
Elle pose le carnet très doucement, comme on pose quelque chose de dangereux, et elle se lève, et elle marche jusqu'à la fenêtre, et elle reste là, le dos tourné, longtemps. Quand elle parle, sa voix n'est pas celle que j'attendais. Je m'attendais à la colère. J'ai quelque chose de bien pire : la peur.— Tu te rends compte de ce que tu risques ? Pas une exclusion, Jade, pas des heures de colle. Ce que tu publies, là, sur Colas, sur Chloé, sur les autres, c'est... des gens ont été détruits pour moins que ça. Le père de Chloé est président du conseil d'administration. Le père de Noah est trésorier. Tu crois que ces gens-là vont te chercher avec des convocations ? Et moi, et moi dans tout ça, tu m'as rien dit, rien, je découvre que ma meilleure amie est la personne la plus recherchée du lycée dans un carnet oublié sur un lit.— Je ne pouvais pas te...— Si ! Elle se retourne, et il y a des larmes sur son visage, et les larmes de Sana sont la seule force de la nature contre laquelle je n'
JADEC'est en rangeant, une semaine plus tard, que je le vois.Je range les archives du téléphone de Chloé, méthodiquement, comme je range tout : les preuves publiées d'un côté, les pistes en cours de l'autre, les conversations sans intérêt dans un dossier froid. Le mouchard a aspiré des mois de données, des milliers de fichiers, et je n'en ai exploré qu'une fraction, celle qui concernait la triche scolaire, parce que c'était le territoire de Zéro. Mais ce soir-là, en déplaçant un lot de photos, je tombe sur un dossier qui n'a rien à faire là.Il s'appelle : « Papa ».Un seul mot. Papa. Dans le téléphone d'une fille qui appelle son père « le président » en public, ce mot d'enfant, tout seul, posé sur un dossier protégé, ça sonne faux d'une façon que je n'arrive pas à définir. Et le dossier est protégé, chiffré, verrouillé par un code que le mouchard n'a pas capturé, ce qui, dans l'économie des secrets de Chloé Vasseur, le place immédiatement au-dessus de tout le reste. Les sujets d'ex
JADELe brouillon de Noah, je le lis dans le noir, et le temps que j'arrive à la fin, je suis debout à côté de mon lit sans me souvenir de m'être levée.« Pardon. J'ai essayé d'arrêter la vidéo. Je savais pour le pari, je savais que Chloé préparait quelque chose, mais je ne savais pas quoi, et quand les lumières se sont éteintes j'ai compris, et je n'ai rien fait, parce que Chloé me tient. Elle me tient, et tu ne peux pas comprendre comment, et je ne peux pas te le dire, parce que si je te le dis, c'est pire. Je ne riais pas. Tu as vu que je ne riais pas ? Dis-moi que tu as vu que je ne riais pas. Efface tout ça et réponds-moi juste ça. »Message jamais envoyé. Rédigé à vingt-trois heures quarante-sept, le soir du bal, à l'heure exacte où moi je rentrais à pied sous le froid de novembre avec mes chaussures à la main. Il écrivait pardon pendant que je marchais sur le bitume gelé. Il écrivait j'ai essayé pendant que la salle riait encore derrière moi.Et le message est resté là. Dans un
JADENoah Delmas écrit à Zéro le deuxième mercredi, et tout mon monde s'arrête de tourner.C'est un message public, posté sur son propre compte, ce compte suivi par la moitié du lycée, et il est adressé à Zéro comme on lance une bouteille à la mer :« Zéro. Je ne sais pas qui tu es. Mais tu sais des choses sur ce lycée que personne ne devrait savoir, alors peut-être que tu sais aussi ça. Ce qui s'est passé au bal n'est pas ce que tu crois. Explique-moi. Explique-moi ce que je dois faire pour que tu écoutes. »Je lis ce message onze fois. Je le lis jusqu'à ce que les mots se détachent et deviennent des formes. Le lycée, lui, s'enflamme en commentaires : Noah Delmas parle à Zéro, Noah Delmas sait des choses sur le bal, Noah Delmas s'excuse ou se justifie, personne n'arrive à trancher. Il ne supprime pas le message. Il le laisse, public, exposé, devant tout le monde, et je ne sais pas quoi faire de ce courage-là, si c'est du courage, ni de cette phrase, ce n'est pas ce que tu crois, qui
JADEJe dors trois heures par nuit. Parfois quatre. Il faut que je l'écrive simplement, comme un constat médical, parce que c'est ce que c'est devenu : une donnée médicale.Le rythme de Zéro m'a avalée sans bruit, comme le sable avale. Une vérité par jour, ça sonne comme une cadence raisonnable, un poème par jour, une pomme par jour. La réalité, c'est que chaque vérité exige des heures : trouver, recouper, vérifier deux fois, trois fois, vérifier que l'innocent n'est pas dans le champ de l'éclat, rédiger, relire, publier à l'heure où le lycée écoute. Et pendant ce temps, il y a les cours, les devoirs, les copies à rendre, ma bourse qui dépend de mes notes, et ma vie qui dépend de ma bourse. Quelque chose doit céder, et ce qui cède, toujours, c'est le sommeil, parce que le sommeil est le seul qui ne se plaint pas.Je deviens accro, et je le sais, et le savoir ne change rien, c'est d'ailleurs la définition exacte de l'addiction. L'accroît n'est pas la publication : c'est l'attente. C'es
JADECette nuit-là, je ne dors pas, et ce n'est pas la triche de Chloé qui m'empêche de dormir, c'est les épaules de Sacha.Je tourne et retourne le problème jusqu'à trois heures du matin. Zéro a dit la vérité, uniquement la vérité, et un garçon qui ne méritait pas ça, enfin, qui méritait peut-être une sanction mais pas une exécution publique, s'est retrouvé en miettes dans un couloir. Alors est-ce que j'ai mal agi ? Non. Est-ce que j'ai bien agi ? Pas complètement. La réponse est quelque part entre les deux, dans une zone que ma règle actuelle ne couvre pas, et je comprends que si Zéro doit continuer, et Zéro va continuer, je le sens dans chaque fibre de mon corps, il faut que la règle monte en puissance avec lui. Une arme plus grande exige une gâchette plus lourde.Je sors un carnet. Un vrai carnet papier, relié, à couverture noire, parce que ce qui compte ne doit pas vivre que sur un disque dur. Et à la première page, à l'encre, en prenant mon temps sur chaque lettre, j'écris la no







