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Chapitre 3

last update publish date: 2026-06-27 06:36:42

Chapitre 3

Alméa

L’église est presque vide, et ce vide est un cri. Mon père ne méritait pas ça. Lui qui aimait les dorures, les fioritures, les grandes compositions baroques où les corps se mêlaient dans des étreintes passionnées, lui qui rêvait de funérailles grandioses, avec des pleureuses et des cierges par centaines, il repose dans une nef glacée, devant un autel dépouillé, et seuls quelques visages épars peuplent les bancs. Une vieille voisine qui l’a connu quand il peignait encore, un galeriste fatigué venu par obligation, deux anciens élèves qui n’ont pas percé, et des silhouettes anonymes, des fantômes polis qui s’ennuient déjà.

Je reste debout au fond, invisible, les épaules collées contre la pierre froide. L’encens flotte dans l’air, lourd, entêtant, il se mêle à l’humidité des murs et au parfum fané des fleurs déposées sur le cercueil. Ma robe noire est trempée, mes cheveux dégoulinent dans mon cou, le froid s’infiltre sous ma peau, mais je ne le sens pas. Je ne sens rien. Je suis ailleurs, en suspension, dans cet état de vide qui précède le chagrin, ce moment où la douleur est encore une abstraction, un concept lointain, avant de devenir une réalité qui mord.

Le prêtre récite des prières, des mots usés, des formules que personne n’écoute. Sa voix est un bourdonnement monocorde qui roule sous les voûtes. Mon père aurait détesté ça. Il aurait voulu du Verdi, du Puccini, un orchestre symphonique pour accompagner son dernier voyage, et il a droit à un vieil homme fatigué qui lit un missel sans conviction. La vie est une ironie cruelle, et la mort l’est plus encore.

Et puis je le vois.

La porte latérale s’ouvre, laissant entrer un filet de lumière grise, et une silhouette se découpe dans l’embrasure. Léandre. Mon cœur s’arrête avant de repartir, cognant contre mes côtes avec une violence qui me coupe le souffle. Il est plus imposant qu’avant, plus dur, plus massif, ses épaules se sont élargies, sa mâchoire s’est affirmée, et son costume anthracite, d’une coupe parfaite, dit le pouvoir, l’argent, la réussite. Il n’a plus rien du jeune homme bohème qui m’embrassait sur les ponts. Il est devenu un roi, un prédateur élégant, et son entrée silencieuse dans cette église vide est une déclaration en elle-même.

Il ne m’a pas vue tout de suite. Il salue quelqu’un, incline la tête avec cette politesse glacée que je ne lui connaissais pas, cette retenue aristocratique qu’il a acquise je ne sais où. Puis ses yeux balaient l’assemblée, lentement, méthodiquement, et ils s’arrêtent sur moi.

Nos regards se croisent, et l’univers se contracte.

Le sien vacille. Moi qui connais chaque nuance de ses yeux, ce brun profond mordoré de vert dans la lumière, je vois l’orage qui s’y lève, la faille qui s’ouvre dans la citadelle parfaite de Léandre Valcourt. Ses pupilles se dilatent, sa mâchoire se crispe, sa main droite se ferme en poing le long de sa cuisse. Il ne bouge pas, il ne dit rien, mais son corps tout entier hurle. Il hurle ma présence, mon absence, ces six années de silence qui se fracassent contre un seul regard.

Le mien traverse. Je soutiens son regard sans ciller, sans faiblir, sans rien laisser paraître. J’ai mis six ans à construire ce mur, pierre par pierre, nuit après nuit, à force de volonté et de silence. Six ans à apprendre à ne plus trembler, à ne plus pleurer, à ne plus espérer. Six ans à élever un enfant qui a ses yeux, à lui mentir, à mentir au monde, à me mentir à moi-même. Ce mur est ma forteresse, ma seule protection, mon chef-d’œuvre secret. Il ne le franchira pas.

Pourtant, à l’intérieur, tout s’effondre. Derrière la surface polie de mon regard, il y a un chaos, un séisme, une déflagration. Je le regarde, et je revois tout, absolument tout. La première fois qu’il m’a pris la main, sur ce banc glacé, en plein hiver, et que j’ai senti une chaleur monter en moi que rien n’a jamais égalée. La fois où il a dansé avec moi dans son appartement minuscule, pieds nus, maladroit, et que j’ai su que je l’aimerais toute ma vie. La nuit où il m’a dit, le visage grave, qu’il voulait un enfant, une famille, une vie entière avec moi, et que j’y ai cru, mon Dieu, comme j’y ai cru. Et le matin où je suis partie, enceinte, terrifiée, brisée, sans me retourner, parce que sa mère m’avait promis l’enfer et que je n’avais pas la force de l’affronter.

Tout cela défile derrière mes yeux, en une fraction de seconde, mais rien ne transparaît. Mon visage est un masque, mon regard est une eau dormante, et je le vois vaciller, lui, l’homme qui ne vacille jamais. Il y a de la stupeur dans ses yeux, de l’incompréhension, une douleur brute qu’il ne parvient pas à masquer. Et moi, je reste de marbre, parce que c’est la seule arme qui me reste, la seule vengeance qui ne me détruira pas.

Je détourne les yeux la première, mais lentement, sans hâte, sans panique. Je lui montre que je l’ai vu, que je l’ai reconnu, mais qu’il ne m’atteint pas. C’est un mensonge, bien sûr. Il m’atteint, il me transperce, il anéantit en une seconde tout le travail de six années. Mais il ne le saura jamais. Personne ne le saura jamais.

La cérémonie s’achève dans un brouillard. Les gens se lèvent, murmurent, s’éparpillent. Je reste immobile, les yeux fixés sur le cercueil. Je sens son regard posé sur moi, brûlant, insistant, et je sens aussi la tempête qui fait rage en moi, sous le mur, derrière le masque. Mais je ne bouge pas. J’ai mis six ans à construire ce mur. Il ne le franchira pas. Il ne le franchira jamais.

Dehors, la pluie a cessé, mais le ciel est encore lourd, chargé de nuages noirs qui promettent d’autres orages. Je le sais, je le sens, cette rencontre n’est qu’un début. Mais aujourd’hui, je tiens bon. Aujourd’hui, le mur est debout. Demain, qui sait. Demain, peut-être, tout s’effondrera. Mais aujourd’hui, je suis encore debout.

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