LOGINChapitre 2
Léandre
La photo est froissée, presque effacée par le temps et les manipulations, mais je continue à la porter sur moi, dans la poche intérieure de ma veste, contre ma poitrine, comme un talisman ou comme un reproche. Elle est là depuis six ans, elle ne me quitte jamais, et je ne sais pas pourquoi je la garde. Je ne sais pas pourquoi je la sors de ma poche chaque soir, quand le silence de mon appartement devient trop lourd, quand le bruit de ma propre respiration m’est insupportable. Je ne sais pas pourquoi je la regarde, encore et encore, comme un croyant regarde une icône, comme un naufragé fixe l’horizon.
Sur la photo, Alméa a dix-neuf ans. Ses cheveux bruns sont défaits par le vent, ses yeux rient avant sa bouche, et elle porte une robe bleue, légère, qui laisse deviner la courbe de ses épaules. Elle est lumineuse, incandescente, vivante. Elle est tout ce que j’ai aimé, tout ce que j’ai perdu, tout ce que je ne comprends toujours pas avoir perdu. Un matin de novembre, je me suis réveillé, et elle n’était plus là. Le lit était vide, l’appartement était vide, la ville était vide. Elle s’était évaporée sans un mot, sans une explication, sans un adieu. Et depuis, je porte cette photo comme on porte une blessure qui ne cicatrise pas.
Ce soir, pourtant, je devrais être ailleurs. Ce soir, je devrais être ivre de victoire, célébrer, sabrer le champagne, recevoir les félicitations de mes pairs et de mes ennemis. Dans quelques minutes, je vais signer le plus gros contrat de ma carrière, l’accord qui fait de Valcourt Industries le leader incontesté du marché européen, le sommet d’une ascension que j’ai entamée il y a six ans, juste après son départ, comme si j’avais voulu remplir le vide par du pouvoir. J’ai conquis des territoires, écrasé des concurrents, bâti un empire. Mon nom est dans tous les journaux économiques, mon visage dans tous les magazines. On m’appelle le roi de la finance, le faucon de la côte, l’homme qui ne s’arrête jamais. Et je vais signer ce contrat, là, maintenant, dans ce bureau qui domine la ville, et le monde entier verra que Léandre Valcourt est au sommet.
Mais je fixe ce cliché, cette relique, cette femme aux yeux qui rient, et je me demande ce que je suis devenu.
La question tourne dans ma tête comme une spirale, lancinante, obsédante. Qu’es-tu devenu, Léandre ? Qu’es-tu devenu sans elle ? Tu as construit des tours, acheté des concurrents, gagné des millions, mais pour quoi ? Pour qui ? Chaque victoire est une marche vers un sommet désert. Chaque contrat signé est une porte qui se ferme sur une solitude plus grande. Tu as conquis le monde, et tu es seul dans ton bureau, à regarder une photo froissée.
Mes doigts caressent le papier usé, suivent le contour de son visage, s’attardent sur ce sourire qui n’est plus, qui n’a peut-être jamais été vraiment à moi. Un roi sans reine. Voilà ce que je suis devenu. Un roi sans reine, un conquérant sans but, un homme qui a tout gagné sauf la seule bataille qui comptait. La bataille pour elle. La bataille pour comprendre.
Le contrat est posé sur mon bureau, massif, impressionnant, des centaines de pages qui attendent ma signature. Mon stylo est à côté, un Montblanc en or noir, cadeau de ma mère quand j’ai pris la tête de l’entreprise. Ma mère. Florence. Son visage traverse mon esprit, et une ombre passe sur mes pensées. Elle n’a jamais aimé Alméa, je le sais, elle la trouvait trop simple, trop artiste, trop peu digne de l’héritage Valcourt. Mais aurait-elle osé ? Aurait-elle été jusqu’à… Je chasse cette idée d’un mouvement de tête, comme on chasse une mouche. Je ne veux pas y penser. Pas ce soir.
Je prends le stylo, je le tiens un instant au-dessus de la page, et je signe. Ma signature est ample, nerveuse, un paraphe que je pourrais tracer les yeux fermés. C’est fait. Je suis l’homme le plus puissant de la côte. Le téléphone sonne, des messages affluent, mon assistant frappe à la porte. Mais je ne réponds pas, je ne bouge pas. Je reste assis, la photo dans une main, le stylo dans l’autre, et je contemple le vide.
Dehors, la nuit est tombée, et les lumières de la ville scintillent comme des promesses moqueuses. Elles brillent pour tout le monde, mais pas pour elle. Elle n’est plus là pour les voir. Elle n’est plus là pour rien. Et moi, je suis là, au sommet, et je donnerais toutes ces tours, tous ces contrats, toute cette puissance, pour une minute, une seule minute avec elle, pour comprendre pourquoi elle est partie, et pour lui dire qu’elle était tout.
Un roi sans reine. Un homme qui a tout gagné sauf la seule bataille qui comptait. Je range la photo dans ma poche, je me lève, et je quitte le bureau sans un regard pour le contrat signé. Il ne représente rien. Il ne représente plus rien depuis longtemps.
Chapitre 77LéandreSa main dans la mienne, je sens sa chaleur, sa douceur, sa présence, et je me dis que c'est peut-être l'incendie le plus doux de ma vie, le plus beau, le plus nécessaire, parce qu'il a tout brûlé, tout détruit, tout réduit en cendres, mais il a aussi tout révélé, tout mis à nu, tout éclairé, et dans la lumière de ces flammes, j'ai vu enfin ce que je refusais de voir, j'ai compris enfin ce que je refusais de comprendre, et je sais maintenant que chaque brûlure, chaque douleur, chaque seconde de ce supplice, valait la peine d'être vécue si elle me conduisait à cet instant, à cette chambre, à cette main qui ne se retire pas.Elle ne l'a pas retirée, c'est la première chose que je remarque en reprenant conscience, avant même d'ouvrir les yeux, a
Chapitre 76AlméaIl est resté trois jours entre la vie et la mort, trois jours interminables, trois nuits sans fin, où je n'ai pas quitté son chevet, où je n'ai pas fermé l'œil, où je me suis nourrie uniquement de cette peur qui me tenaillait le ventre et de cet espoir fou qui refusait de mourir, trois jours à écouter le bip régulier des machines, à regarder son visage pâle sur l'oreiller blanc, à guetter le moindre mouvement, le moindre battement de cils, le moindre signe qu'il allait revenir, qu'il allait me revenir.— Madame Castelli, vous devriez vous reposer, m'a dit une infirmière, en posant une main douce sur mon épaule. Vous êtes épuisée, et il aura besoin de vous quand il se réveillera.— Je ne peux pas le laisser se
Chapitre 75LéandreJe les ai trouvés, enfin, après une éternité à avancer dans ce brasier, à hurler leurs noms dans la fumée, à repousser les flammes qui me léchaient le visage, et je les vois, là, recroquevillés dans l'arrière-boutique, Sofia serrant Elio contre elle, mon fils, les yeux fermés, le visage barbouillé de suie, et il tousse, il tousse à s'en arracher les poumons, et je me jette vers eux, je les attrape, je les secoue doucement pour les sortir de leur torpeur.— Sofia ! Elio ! Levez-vous ! Il faut sortir ! Maintenant !Sofia ouvre les yeux, ses yeux rougis par la fumée, et elle me regarde, hébétée, comme si elle ne me reconnaissait pas, comme si j'étais un fantôme sorti des flammes, et elle murmure, d'une voix rauque :&nbs
Chapitre 74AlméaLe téléphone sonne, et je décroche sans méfiance, sans pressentiment, sans savoir que ma vie va basculer une seconde plus tard, et c'est Sofia, c'est sa voix, une voix que je ne lui ai jamais entendue, une voix aiguë, brisée, terrifiée, une voix qui hurle dans mon oreille :— Alméa ! Alméa, la galerie brûle ! Elio est avec moi ! On est coincés à l'arrière ! Il y a de la fumée partout ! Alméa, il faut...Et la communication s'interrompt, coupe, laisse place à un silence pire qu'un cri, et je reste là, le téléphone à la main, le cœur qui explose, les jambes qui se dérobent, et je hurle, je hurle dans le vide, je hurle son nom, le nom de mon fils, et puis je cours, je cours sans réfléchir, sans manteau, sans cha
Chapitre 73LéandreJe l'ai fait, j'ai tué le dragon, j'ai détruit Florence Valcourt devant ses pairs, devant ses victimes, devant le monde entier, et j'ai senti, l'espace d'un instant, ce frisson de victoire, cette satisfaction féroce qui monte quand on abat enfin l'ennemi qu'on pourchasse depuis trop longtemps. Mais la princesse ne m'a pas ouvert ses bras, elle ne s'est pas jetée à mon cou, elle ne m'a pas remercié, elle ne m'a pas offert ce regard de gratitude et d'amour que j'espérais, que j'attendais, que je méritais peut-être, et au lieu de cela, elle me regarde toujours avec cette distance, cette prudence, cette méfiance qui ne la quitte jamais, qui ne me quitte jamais, et je sens le sol se dérober sous mes pieds, parce que j'ai tout sacrifié, absolument tout, pour une femme qui continue à me tenir à l'écart comme un é
Chapitre 72AlméaC'est fait, m'a dit Léandre au téléphone, et sa voix vibrait d'un triomphe que je ne lui connaissais pas, d'une satisfaction féroce, presque sauvage, qui m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Florence. C'est fini, Alméa, elle est tombée, je l'ai détruite devant le conseil, devant les actionnaires, devant les journalistes, elle n'est plus rien, tu m'entends, plus rien, elle ne pourra plus jamais nous faire de mal.Je devrais être soulagée, je devrais être vengée, je devrais ressentir cette joie amère de celle qui a attendu six ans pour voir son bourreau s'effondrer, et pourtant, dans le silence de mon salon, le téléphone serré contre mon oreille, je ne ressens qu'une peur sourde, une peur ancienne, une peur qui me tord le ventre et me glace le sang, une peur que je croya







