MasukChapitre 4
Léandre
Elle est là, debout près du bénitier, le visage à demi dissimulé par l’ombre d’un pilier, et pourtant elle emplit toute l’église, elle emplit ma poitrine, elle emplit ce vide que six années de conquêtes n’ont jamais comblé. Vivante, oui, vivante, et cette évidence me frappe avec une violence que rien ne peut arrêter, un uppercut en plein sternum, un séisme qui fissure mes certitudes, mes défenses, mon armure d’homme fort. Vivante. Elle est vivante, et elle est là, dans cette nef glacée, à quelques mètres, et tout mon être se tend vers elle comme une aiguille vers le nord.
Plus belle. Je ne pensais pas que c’était possible, je croyais que ma mémoire avait embelli ses traits, adouci ses angles, paré son souvenir d’une aura que le réel ne pourrait jamais égaler, mais je me trompais. Elle est plus belle, d’une beauté qui n’a plus rien de la jeune fille, une beauté de femme, forgée dans la douleur et le temps, une beauté qui s’est épurée, qui s’est affûtée, qui s’est armée. Ses pommettes sont plus hautes, sa mâchoire plus nette, sa bouche plus grave, et ses yeux, ses yeux qui riaient avant ses lèvres, sont aujourd’hui deux abysses calmes, insondables, gardés par un rideau de cils noirs qui ne cille pas. Ses cheveux bruns, relevés en un chignon strict, dégagent sa nuque avec une élégance austère, et sa robe noire, d’une simplicité qui frôle le dépouillement, épouse ses formes sans les souligner, comme si elle avait décidé de ne plus jamais rien offrir au regard des hommes.
Plus froide. C’est cela qui me glace le sang, plus encore que sa beauté, plus que sa présence inespérée. Elle est là, mais elle n’est pas là pour moi, et son regard qui croise le mien ne vacille pas, ne s’attarde pas, il traverse, il transperce, il poursuit sa route comme si je n’étais qu’un obstacle sur le chemin, un caillou, une ombre. Elle me regarde comme on regarde un étranger, comme on regarde un homme qu’on a croisé un jour, il y a longtemps, et dont on a oublié jusqu’au souvenir. Et moi, je suis cloué au bois du banc, les doigts crispés, la paume moite, et ma main tremble, ma main tremble de cette rage impuissante et de ce chagrin sans fond qui m’habitent depuis qu’elle est partie.
Je veux hurler. Je veux me lever, traverser l’allée centrale, la saisir par les épaules, la secouer, lui cracher au visage tous les pourquoi qui m’étouffent, toutes les nuits sans sommeil, tous les matins où j’ai cherché son corps dans le lit vide, toutes les heures passées à retourner la ville, à menacer, à supplier, à payer des détectives qui ne trouvaient rien. Je veux lui hurler pourquoi, pourquoi, pourquoi, jusqu’à ce que sa froideur se fende, jusqu’à ce que son masque tombe, jusqu’à ce qu’elle m’explique ce que j’ai fait, ce crime que j’ignore, cette faute qui l’a poussée à fuir sans un mot, sans un adieu, sans une trace. Je veux la secouer jusqu’à ce qu’elle me rende ces six années volées, ces six années de silence et d’absence, ces six années qui ont fait de moi un conquérant sans joie, un roi sans royaume, un homme de pouvoir sans pouvoir sur la seule chose qui comptait.
Mais l’église est pleine, ou du moins assez remplie pour que chaque geste soit scruté, chaque éclat de voix commenté. Il y a là une trentaine de silhouettes, des parents éloignés, des voisins, des curieux, des hommes d’affaires peut-être, venus voir le nouveau maître de la ville s’incliner devant le cercueil d’un peintre ruiné. Ils ne me regardent pas directement, mais je sens leurs regards en coin, leurs chuchotements derrière les mains gantées, leurs supputations discrètes sur la présence du grand Léandre Valcourt à des funérailles si modestes. Et je suis censé être l’homme fort, le pilier, le roc, celui qui ne tremble jamais, celui qui ne pleure jamais, celui qui impose le respect par sa seule présence. Je suis Léandre Valcourt, le faucon de la côte, le maître d’un empire qui s’étend sur toute l’Europe, et je dois rester assis, le dos droit, le visage impassible, pendant que mon cœur explose en silence.
Le prêtre élève la voix, une mélopée latine qui monte vers les voûtes comme une fumée glacée, et je ne comprends pas les mots, je ne veux pas les comprendre. Je ne vois qu’elle, sa silhouette immobile, ses mains jointes devant elle, ses doigts longs et pâles qui ne portent aucune alliance, et ce détail minuscule m’arrache un espoir absurde, un espoir que je réprime aussitôt, car il n’y a pas d’espoir ici, il n’y a que la douleur et l’incompréhension. Elle n’a pas pleuré une seule fois. Ses yeux sont secs, ses traits sont lisses, et je me demande si elle a jamais pleuré pour moi, si elle a jamais passé une nuit à fixer le plafond en se demandant ce que je devenais, si elle a jamais regretté, ne serait-ce qu’une seconde, d’être partie comme une voleuse.
Je ne sais pas. Je ne sais rien d’elle, rien de sa vie, rien de ce qu’elle est devenue pendant ces six années. Et cette ignorance est une brûlure qui ne s’éteint pas.
La cérémonie s’achève, le prêtre se tait, les gens se lèvent dans un froissement d’étoffes et un raclement de chaussures sur la pierre. Je me lève aussi, les jambes en coton, la main qui tremble toujours sur le bois du banc, et je reste là, debout, à la regarder. Elle va partir, elle va s’en aller, elle va disparaître à nouveau, et je ne peux pas, je ne peux pas la laisser faire, je ne peux pas revivre ce vide, ce silence, cette absence. Mais je ne bouge pas, parce que je suis censé être l’homme fort, et que l’homme fort ne court pas après les fantômes.
Je ne suis qu’une ruine. Une ruine majestueuse, un palais bombardé, une cathédrale dont il ne reste que les murs et le souvenir des chants. Je suis Léandre Valcourt, maître du monde, et je ne peux pas faire un pas vers elle. Je ne peux que la regarder s’éloigner, le bruit de ses talons résonnant sur les dalles comme le glas de mes dernières certitudes.
Chapitre 77LéandreSa main dans la mienne, je sens sa chaleur, sa douceur, sa présence, et je me dis que c'est peut-être l'incendie le plus doux de ma vie, le plus beau, le plus nécessaire, parce qu'il a tout brûlé, tout détruit, tout réduit en cendres, mais il a aussi tout révélé, tout mis à nu, tout éclairé, et dans la lumière de ces flammes, j'ai vu enfin ce que je refusais de voir, j'ai compris enfin ce que je refusais de comprendre, et je sais maintenant que chaque brûlure, chaque douleur, chaque seconde de ce supplice, valait la peine d'être vécue si elle me conduisait à cet instant, à cette chambre, à cette main qui ne se retire pas.Elle ne l'a pas retirée, c'est la première chose que je remarque en reprenant conscience, avant même d'ouvrir les yeux, a
Chapitre 76AlméaIl est resté trois jours entre la vie et la mort, trois jours interminables, trois nuits sans fin, où je n'ai pas quitté son chevet, où je n'ai pas fermé l'œil, où je me suis nourrie uniquement de cette peur qui me tenaillait le ventre et de cet espoir fou qui refusait de mourir, trois jours à écouter le bip régulier des machines, à regarder son visage pâle sur l'oreiller blanc, à guetter le moindre mouvement, le moindre battement de cils, le moindre signe qu'il allait revenir, qu'il allait me revenir.— Madame Castelli, vous devriez vous reposer, m'a dit une infirmière, en posant une main douce sur mon épaule. Vous êtes épuisée, et il aura besoin de vous quand il se réveillera.— Je ne peux pas le laisser se
Chapitre 75LéandreJe les ai trouvés, enfin, après une éternité à avancer dans ce brasier, à hurler leurs noms dans la fumée, à repousser les flammes qui me léchaient le visage, et je les vois, là, recroquevillés dans l'arrière-boutique, Sofia serrant Elio contre elle, mon fils, les yeux fermés, le visage barbouillé de suie, et il tousse, il tousse à s'en arracher les poumons, et je me jette vers eux, je les attrape, je les secoue doucement pour les sortir de leur torpeur.— Sofia ! Elio ! Levez-vous ! Il faut sortir ! Maintenant !Sofia ouvre les yeux, ses yeux rougis par la fumée, et elle me regarde, hébétée, comme si elle ne me reconnaissait pas, comme si j'étais un fantôme sorti des flammes, et elle murmure, d'une voix rauque :&nbs
Chapitre 74AlméaLe téléphone sonne, et je décroche sans méfiance, sans pressentiment, sans savoir que ma vie va basculer une seconde plus tard, et c'est Sofia, c'est sa voix, une voix que je ne lui ai jamais entendue, une voix aiguë, brisée, terrifiée, une voix qui hurle dans mon oreille :— Alméa ! Alméa, la galerie brûle ! Elio est avec moi ! On est coincés à l'arrière ! Il y a de la fumée partout ! Alméa, il faut...Et la communication s'interrompt, coupe, laisse place à un silence pire qu'un cri, et je reste là, le téléphone à la main, le cœur qui explose, les jambes qui se dérobent, et je hurle, je hurle dans le vide, je hurle son nom, le nom de mon fils, et puis je cours, je cours sans réfléchir, sans manteau, sans cha
Chapitre 73LéandreJe l'ai fait, j'ai tué le dragon, j'ai détruit Florence Valcourt devant ses pairs, devant ses victimes, devant le monde entier, et j'ai senti, l'espace d'un instant, ce frisson de victoire, cette satisfaction féroce qui monte quand on abat enfin l'ennemi qu'on pourchasse depuis trop longtemps. Mais la princesse ne m'a pas ouvert ses bras, elle ne s'est pas jetée à mon cou, elle ne m'a pas remercié, elle ne m'a pas offert ce regard de gratitude et d'amour que j'espérais, que j'attendais, que je méritais peut-être, et au lieu de cela, elle me regarde toujours avec cette distance, cette prudence, cette méfiance qui ne la quitte jamais, qui ne me quitte jamais, et je sens le sol se dérober sous mes pieds, parce que j'ai tout sacrifié, absolument tout, pour une femme qui continue à me tenir à l'écart comme un é
Chapitre 72AlméaC'est fait, m'a dit Léandre au téléphone, et sa voix vibrait d'un triomphe que je ne lui connaissais pas, d'une satisfaction féroce, presque sauvage, qui m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Florence. C'est fini, Alméa, elle est tombée, je l'ai détruite devant le conseil, devant les actionnaires, devant les journalistes, elle n'est plus rien, tu m'entends, plus rien, elle ne pourra plus jamais nous faire de mal.Je devrais être soulagée, je devrais être vengée, je devrais ressentir cette joie amère de celle qui a attendu six ans pour voir son bourreau s'effondrer, et pourtant, dans le silence de mon salon, le téléphone serré contre mon oreille, je ne ressens qu'une peur sourde, une peur ancienne, une peur qui me tord le ventre et me glace le sang, une peur que je croya







