Se connecterIl m’a perdue avant de m’aimer Pour protéger l’homme qu’elle aimait, Alméa Castelli disparaît sans laisser la moindre explication. Pendant six ans, elle reconstruit sa vie loin de tout… et garde un secret qu’elle s’est juré de ne jamais révéler. Lorsqu’elle revient enfin dans sa ville natale, elle découvre que Léandre Valcourt est devenu l’homme qu’il rêvait d’être : puissant, admiré… et sur le point d’épouser une autre. Pour lui, Alméa appartient au passé. Jusqu’au jour où il découvre qu’elle n’est jamais partie seule. Et qu’un petit garçon possède exactement son sourire. Pour la première fois, Léandre comprend qu’il n’a pas perdu la femme qu’il aimait. Il l’a perdue avant même de réaliser qu’il l’aimait. Mais certains retours arrivent trop tard… et certains amours ne demandent plus à être sauvés.
Voir plusChapitre 1
Alméa
La pluie frappe le pare-brise avec une violence sourde, régulière, chaque goutte une détonation minuscule qui trouve un écho dans ma poitrine. Mes doigts sont crispés sur le volant, mes jointures blanches, et je fixe la grille du domaine sans parvenir à la franchir, comme si le temps s’était plié en deux et m’avait ramenée six ans en arrière, exactement au même endroit, exactement sous la même pluie, mais dans l’autre sens.
Six ans plus tôt, je quittais cette demeure en courant presque, les cheveux collés aux tempes, les joues brûlantes d’humiliation, le ventre creux et le cœur en charpie. La robe que je portais, une robe légère que j’avais choisie avec tant d’innocence le matin même, était trempée, et mes chaussures s’enfonçaient dans la boue de l’allée avec un bruit de succion qui me hante encore. Je n’avais pas de valise, pas de plan, pas d’argent. Je n’avais que les mots de Florence plantés dans ma chair comme des éclats de verre.
Ces mots, je les entends encore, syllabe après syllabe, avec une précision chirurgicale. « Vous n’êtes rien, ma pauvre enfant. Vous ne serez jamais rien. Disparaissez avant qu’il ne se lasse de vous, c’est ce que vous pouvez lui offrir de mieux. » Elle se tenait dans le hall, droite, élégante, vêtue d’un tailleur crème qui lui donnait l’air d’une reine s’adressant à une servante. Ses yeux, d’un gris d’acier, ne cillaient pas. Ses lèvres, minces et parfaitement dessinées, formaient un sourire qui n’était pas un sourire, une courbe satisfaite qui disait la victoire. Elle avait gagné. Elle le savait. Moi aussi.
Je suis partie, et le bruit de la porte qui se refermait derrière moi a été le point final à la phrase de ma vie d’avant. Je me suis enfoncée dans la nuit, dans la pluie, dans le silence, et je n’ai plus jamais regardé en arrière. Jusqu’à aujourd’hui.
Aujourd’hui, je reviens dans cette ville qui m’a tuée sans m’enterrer, et chaque rue que je traverse est une cicatrice qui se rouvre. Le café où il m’embrassait le matin, le square où il me lisait des poèmes de Baudelaire en riant de ma grimace, le pont où il avait posé une main tremblante sur ma joue en me disant que je changeais tout. Tout est là, intact, comme si le temps n’avait pas passé, comme si cette ville avait décidé de conserver nos souvenirs sous verre, dans un musée de la douleur que je suis seule à visiter.
Mon père est mort. Voilà pourquoi je reviens. L’homme qui m’a élevée dans l’odeur de la térébenthine et les silences lourds s’est éteint seul dans son atelier, au milieu de ses toiles inachevées, et personne ne l’a trouvé avant trois jours. Je l’ai appris par un coup de téléphone, une voix inconnue, un notaire pressé. Je n’ai pas pleuré. J’ai raccroché, j’ai rangé mes pinceaux, j’ai embrassé Elio, et je suis montée dans la voiture. Les larmes viendront plus tard, ou peut-être jamais. Mon père et moi, c’était une histoire de silences, et les silences ne se pleurent pas.
Il n’y aura personne à son enterrement, ou presque. Marcello Castelli, artiste de génie, père absent, homme qui brûlait sa vie par les deux bouts, n’a jamais su s’attacher les vivants. Il peignait l’amour, la passion, la tendresse, il les peignait avec une maîtrise qui coupait le souffle, mais il ne savait pas les vivre. Il ne savait pas dire je t’aime, il ne savait pas serrer un enfant dans ses bras, il ne savait que peindre, peindre, peindre, jusqu’à ce que la peinture le dévore tout entier. Et moi, sa fille unique, j’ai grandi à l’ombre de ses toiles, nourrie de ses silences, et je suis devenue une spécialiste de l’absence.
Je n’ai plus personne à protéger de moi-même. Plus de père à fuir, plus de famille à ménager, plus de passé à étouffer. La seule personne qui comptait, la seule qui comptait vraiment, est en sécurité, loin d’ici, dans une autre ville, avec Sofia qui veille sur lui comme sur son propre enfant. Sauf lui. Sauf mon secret.
Elio.
Son prénom est une prière que je ne prononce qu’à voix basse, un talisman que je garde serré contre mon cœur. Mon fils. Mon trésor. Mon secret absolu. Il a cinq ans, il a les yeux de son père, le sourire de son père, et il ne sait rien de cette ville, de cet homme, de ce passé que j’ai enseveli sous six années de fuite. Il ne sait pas que son père est un Valcourt, l’héritier d’une dynastie qui m’a broyée. Il ne sait pas que je l’ai arraché à ce monde avant même qu’il n’y mette les pieds, pour le protéger, pour le sauver, pour lui épargner la morsure empoisonnée de Florence.
Florence. Même son nom est une brûlure. Si elle apprenait l’existence d’Elio, elle viendrait le chercher, j’en suis certaine. Elle viendrait avec ses avocats, son argent, son mépris, et elle trouverait un moyen de me détruire une seconde fois. Alors je me tais. Je me tais depuis six ans, et je continuerai à me taire, parce que le silence est la seule armure qui résiste aux Valcourt.
La pluie redouble. Je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre, et je tourne le volant pour m’engager dans la rue qui mène à l’atelier de mon père. La bâtisse est là, inchangée, avec sa façade décrépie et ses fenêtres aux volets clos. Je me gare, je coupe le moteur, et le silence retombe, plus assourdissant que la pluie.
Je suis revenue. Je n’ai plus personne à protéger de moi-même. Sauf lui. Sauf mon secret.
Et pour la première fois depuis six ans, je me demande si le silence est encore une armure, ou s’il est devenu une prison.
Chapitre 5AlméaLa cérémonie est finie, les derniers murmures s’éteignent sous les voûtes, les silhouettes sombres s’égrènent vers le porche, et je reste debout près du bénitier, le dos tourné à l’autel, les yeux fixés sur la porte ouverte par où s’engouffre un vent glacé, en sachant qu’il va venir, qu’il ne peut pas ne pas venir, qu’il est là, quelque part derrière moi, à attendre que la foule s’efface pour s’approcher. Je le sais comme on sait que la marée va monter, comme on sait que la nuit succède au jour, avec une certitude viscérale qui ne doit rien à la raison. Léandre Valcourt ne laisse jamais une question sans réponse, et je suis la plus grande question de sa vie.Je ne me retourne pas, je ne lui facilite pas la tâche, je reste immobile, les épaules droites, les mains jointes, la respiration lente et contrôlée, tandis que mes doigts se crispent à l’intérieur de mes gants et que mon cœur bat si fort que je sens son pouls jusque dans mes tempes. Le silence s’épaissit, l’églis
Chapitre 4LéandreElle est là, debout près du bénitier, le visage à demi dissimulé par l’ombre d’un pilier, et pourtant elle emplit toute l’église, elle emplit ma poitrine, elle emplit ce vide que six années de conquêtes n’ont jamais comblé. Vivante, oui, vivante, et cette évidence me frappe avec une violence que rien ne peut arrêter, un uppercut en plein sternum, un séisme qui fissure mes certitudes, mes défenses, mon armure d’homme fort. Vivante. Elle est vivante, et elle est là, dans cette nef glacée, à quelques mètres, et tout mon être se tend vers elle comme une aiguille vers le nord.Plus belle. Je ne pensais pas que c’était possible, je croyais que ma mémoire avait embelli ses traits, adouci ses angles, paré son souvenir d’une aura que le réel ne pourrait jamais égaler, mais je me trompais. Elle est plus belle, d’une beauté qui n’a plus rien de la jeune fille, une beauté de femme, forgée dans la douleur et le temps, une beauté qui s’est épurée, qui s’est affûtée, qui s’est arm
Chapitre 3AlméaL’église est presque vide, et ce vide est un cri. Mon père ne méritait pas ça. Lui qui aimait les dorures, les fioritures, les grandes compositions baroques où les corps se mêlaient dans des étreintes passionnées, lui qui rêvait de funérailles grandioses, avec des pleureuses et des cierges par centaines, il repose dans une nef glacée, devant un autel dépouillé, et seuls quelques visages épars peuplent les bancs. Une vieille voisine qui l’a connu quand il peignait encore, un galeriste fatigué venu par obligation, deux anciens élèves qui n’ont pas percé, et des silhouettes anonymes, des fantômes polis qui s’ennuient déjà.Je reste debout au fond, invisible, les épaules collées contre la pierre froide. L’encens flotte dans l’air, lourd, entêtant, il se mêle à l’humidité des murs et au parfum fané des fleurs déposées sur le cercueil. Ma robe noire est trempée, mes cheveux dégoulinent dans mon cou, le froid s’infiltre sous ma peau, mais je ne le sens pas. Je ne sens rien.
Chapitre 2LéandreLa photo est froissée, presque effacée par le temps et les manipulations, mais je continue à la porter sur moi, dans la poche intérieure de ma veste, contre ma poitrine, comme un talisman ou comme un reproche. Elle est là depuis six ans, elle ne me quitte jamais, et je ne sais pas pourquoi je la garde. Je ne sais pas pourquoi je la sors de ma poche chaque soir, quand le silence de mon appartement devient trop lourd, quand le bruit de ma propre respiration m’est insupportable. Je ne sais pas pourquoi je la regarde, encore et encore, comme un croyant regarde une icône, comme un naufragé fixe l’horizon.Sur la photo, Alméa a dix-neuf ans. Ses cheveux bruns sont défaits par le vent, ses yeux rient avant sa bouche, et elle porte une robe bleue, légère, qui laisse deviner la courbe de ses épaules. Elle est lumineuse, incandescente, vivante. Elle est tout ce que j’ai aimé, tout ce que j’ai perdu, tout ce que je ne comprends toujours pas avoir perdu. Un matin de novembre, j












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