LOGINChapitre 6
Léandre
Le bureau du notaire est étouffant, confiné, saturé d'une odeur de vieux papier et de cire d'abeille qui prend à la gorge dès le seuil franchi, et je me tiens debout près de la fenêtre, les bras croisés, le dos raide, incapable de m'asseoir sur ces chaises en acajou trop étroites qui gémissent au moindre mouvement. La pièce est minuscule, encombrée de dossiers qui s'empilent jusqu'au plafond, de reliures de cuir craquelé, de meubles sombres qui boivent la lumière, et l'unique fenêtre donne sur une cour intérieure si étroite qu'on n'y voit jamais le soleil. Tout ici respire le passé, la poussière, les affaires qu'on règle à contrecœur, et cette atmosphère pesante m'écrase les épaules comme un manteau de plomb.
Elle est assise en face de moi, de l'autre côté de la table massive, droite comme une lame plantée dans le sol, les mains posées à plat sur ses cuisses, les yeux fixés sur le notaire qui égrène les dispositions testamentaires d'une voix monocorde. Sa robe est noire, stricte, fermée jusqu'au cou, et ses cheveux sont toujours relevés en ce chignon sévère qui dégage sa nuque et accuse l'angle de sa mâchoire. Elle ne bouge pas, elle ne cille pas, elle écoute ou fait semblant d'écouter, et son immobilité parfaite est une provocation silencieuse, un défi, un mur que je n'arrive pas à franchir.
Le notaire, un vieil homme au crâne dégarni et aux doigts tachés d'encre, lit chaque paragraphe avec une lenteur appliquée qui frôle le supplice. Il parle d'actifs, de passifs, de dettes, de toiles à estimer, de droits de succession, et je n'entends rien, absolument rien, parce que tout mon être est concentré sur elle, sur sa présence insupportable à un mètre de moi, sur ce parfum nouveau qui flotte dans l'air confiné et qui ne me dit rien d'elle, sur cette façon qu'elle a de m'ignorer comme si je n'étais qu'un meuble parmi les meubles.
Je perds patience. La colère monte, lentement d'abord, puis par vagues, par bouffées, et je sens mes mâchoires se serrer, mes poings se crisper le long de mes cuisses, mes tempes battre. Ce n'est pas une colère de violence, c'est une colère de frustration, d'incompréhension, une rage sourde qui couve depuis six ans et qui ne demande qu'à exploser. Comment peut-elle rester si calme, si paisible, si indifférente, alors que moi je suis en train de me consumer, là, debout, à deux pas d'elle ? Comment peut-elle me regarder sans rien dire, sans rien expliquer, sans rien laisser paraître, après ce qu'elle m'a fait, après ce qu'elle m'a volé, après ces six années d'absence et de silence ?
Le notaire pose son stylo, rassemble ses papiers, marmonne quelque chose à propos d'un délai de réflexion, et se lève pour nous laisser seuls. La porte se referme avec un déclic discret, et le silence qui suit est absolu, insoutenable, chargé de tout ce que nous ne disons pas.
Je me tourne vers elle, mes mains s'appuient sur le dossier de la chaise en face d'elle, et je la regarde, je la regarde intensément, désespérément, cherchant dans ses yeux une fissure, une faille, un signe qu'elle n'est pas de marbre.
— Tu es partie.
Ma voix est plus rauque que je ne l'aurais voulu, plus dure, et les mots tombent dans le silence comme des pierres dans une eau dormante. Ce n'est pas une question, ce n'est pas un reproche, c'est un constat, une vérité brute que j'énonce à voix haute pour la première fois depuis qu'elle est revenue, et chaque syllabe m'écorche la gorge en passant.
Elle lève les yeux, lentement, très lentement, et son regard croise le mien sans trembler, sans fuir, deux pupilles sombres et calmes qui ne livrent rien, qui ne cèdent rien, qui ne me donnent rien.
— J'ai simplement cessé d'exister là où on ne voulait pas de moi.
Six mots. Six mots tombent de ses lèvres comme six couperets, nets, froids, précis, et chaque mot est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine avec une précision chirurgicale. Je saigne. Je sens le sang couler en moi, chaud, silencieux, et la douleur est si vive, si soudaine, que je reste pétrifié, les mains agrippées au dossier de la chaise, le souffle suspendu, le cœur qui bat à se rompre.
Qui. La question explose dans mon crâne, unique, obsédante, monstrueuse. Qui a bien pu lui dire qu'elle n'était pas voulue ? Qui a bien pu lui murmurer à l'oreille qu'elle n'avait pas sa place, qu'elle n'était qu'une intruse, une erreur, une tache à effacer ? Qui a eu l'audace, la cruauté, le pouvoir de lui faire croire une chose pareille, de lui arracher notre vie, notre avenir, notre amour ?
Ma mère. Le visage de Florence traverse mon esprit comme un éclair glacé, et je sens un vertige me prendre, une nausée, parce que si c'est elle, si c'est vraiment elle, alors tout s'explique et tout s'effondre en même temps, alors ma propre mère a détruit la seule chose qui comptait, alors je suis le fils d'un monstre, alors je n'ai rien vu, rien compris, rien empêché, et ma culpabilité est aussi immense que ma douleur.
— Alméa…
Je murmure son prénom comme on murmure une prière, et ma voix se brise sur la dernière syllabe. Elle ne répond pas, elle ne baisse pas les yeux, elle se lève, prend son sac, et se dirige vers la porte avec cette démarche calme, cette élégance froide, cette dignité inébranlable qui me rend fou.
— Qui t'a dit ça ? Ma voix est plus forte maintenant, presque un cri, presque une supplication. Qui t'a dit que tu n'étais pas voulue ?
Elle s'arrête, la main sur la poignée, tourne légèrement la tête, et son profil se découpe dans la pénombre du couloir, parfait, pur, inaccessible.
— Cela n'a plus d'importance aujourd'hui. Mon père est mort, je règle la succession, et je pars.
— Alméa…
— Au revoir, monsieur Valcourt.
La porte s'ouvre, se referme, et je reste seul dans le bureau étouffant, les bras ballants, le cœur en charpie, la question tournant en boucle dans ma tête comme un vautour au-dessus d'un cadavre. Qui. Qui a bien pu lui dire qu'elle n'était pas voulue ? Et pourquoi, pourquoi a-t-elle cru cette voix plutôt que la mienne ?
Chapitre 77LéandreSa main dans la mienne, je sens sa chaleur, sa douceur, sa présence, et je me dis que c'est peut-être l'incendie le plus doux de ma vie, le plus beau, le plus nécessaire, parce qu'il a tout brûlé, tout détruit, tout réduit en cendres, mais il a aussi tout révélé, tout mis à nu, tout éclairé, et dans la lumière de ces flammes, j'ai vu enfin ce que je refusais de voir, j'ai compris enfin ce que je refusais de comprendre, et je sais maintenant que chaque brûlure, chaque douleur, chaque seconde de ce supplice, valait la peine d'être vécue si elle me conduisait à cet instant, à cette chambre, à cette main qui ne se retire pas.Elle ne l'a pas retirée, c'est la première chose que je remarque en reprenant conscience, avant même d'ouvrir les yeux, a
Chapitre 76AlméaIl est resté trois jours entre la vie et la mort, trois jours interminables, trois nuits sans fin, où je n'ai pas quitté son chevet, où je n'ai pas fermé l'œil, où je me suis nourrie uniquement de cette peur qui me tenaillait le ventre et de cet espoir fou qui refusait de mourir, trois jours à écouter le bip régulier des machines, à regarder son visage pâle sur l'oreiller blanc, à guetter le moindre mouvement, le moindre battement de cils, le moindre signe qu'il allait revenir, qu'il allait me revenir.— Madame Castelli, vous devriez vous reposer, m'a dit une infirmière, en posant une main douce sur mon épaule. Vous êtes épuisée, et il aura besoin de vous quand il se réveillera.— Je ne peux pas le laisser se
Chapitre 75LéandreJe les ai trouvés, enfin, après une éternité à avancer dans ce brasier, à hurler leurs noms dans la fumée, à repousser les flammes qui me léchaient le visage, et je les vois, là, recroquevillés dans l'arrière-boutique, Sofia serrant Elio contre elle, mon fils, les yeux fermés, le visage barbouillé de suie, et il tousse, il tousse à s'en arracher les poumons, et je me jette vers eux, je les attrape, je les secoue doucement pour les sortir de leur torpeur.— Sofia ! Elio ! Levez-vous ! Il faut sortir ! Maintenant !Sofia ouvre les yeux, ses yeux rougis par la fumée, et elle me regarde, hébétée, comme si elle ne me reconnaissait pas, comme si j'étais un fantôme sorti des flammes, et elle murmure, d'une voix rauque :&nbs
Chapitre 74AlméaLe téléphone sonne, et je décroche sans méfiance, sans pressentiment, sans savoir que ma vie va basculer une seconde plus tard, et c'est Sofia, c'est sa voix, une voix que je ne lui ai jamais entendue, une voix aiguë, brisée, terrifiée, une voix qui hurle dans mon oreille :— Alméa ! Alméa, la galerie brûle ! Elio est avec moi ! On est coincés à l'arrière ! Il y a de la fumée partout ! Alméa, il faut...Et la communication s'interrompt, coupe, laisse place à un silence pire qu'un cri, et je reste là, le téléphone à la main, le cœur qui explose, les jambes qui se dérobent, et je hurle, je hurle dans le vide, je hurle son nom, le nom de mon fils, et puis je cours, je cours sans réfléchir, sans manteau, sans cha
Chapitre 73LéandreJe l'ai fait, j'ai tué le dragon, j'ai détruit Florence Valcourt devant ses pairs, devant ses victimes, devant le monde entier, et j'ai senti, l'espace d'un instant, ce frisson de victoire, cette satisfaction féroce qui monte quand on abat enfin l'ennemi qu'on pourchasse depuis trop longtemps. Mais la princesse ne m'a pas ouvert ses bras, elle ne s'est pas jetée à mon cou, elle ne m'a pas remercié, elle ne m'a pas offert ce regard de gratitude et d'amour que j'espérais, que j'attendais, que je méritais peut-être, et au lieu de cela, elle me regarde toujours avec cette distance, cette prudence, cette méfiance qui ne la quitte jamais, qui ne me quitte jamais, et je sens le sol se dérober sous mes pieds, parce que j'ai tout sacrifié, absolument tout, pour une femme qui continue à me tenir à l'écart comme un é
Chapitre 72AlméaC'est fait, m'a dit Léandre au téléphone, et sa voix vibrait d'un triomphe que je ne lui connaissais pas, d'une satisfaction féroce, presque sauvage, qui m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Florence. C'est fini, Alméa, elle est tombée, je l'ai détruite devant le conseil, devant les actionnaires, devant les journalistes, elle n'est plus rien, tu m'entends, plus rien, elle ne pourra plus jamais nous faire de mal.Je devrais être soulagée, je devrais être vengée, je devrais ressentir cette joie amère de celle qui a attendu six ans pour voir son bourreau s'effondrer, et pourtant, dans le silence de mon salon, le téléphone serré contre mon oreille, je ne ressens qu'une peur sourde, une peur ancienne, une peur qui me tord le ventre et me glace le sang, une peur que je croya







