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Chapitre 5

last update publish date: 2026-06-27 06:37:41

Chapitre 5

Alméa

La cérémonie est finie, les derniers murmures s’éteignent sous les voûtes, les silhouettes sombres s’égrènent vers le porche, et je reste debout près du bénitier, le dos tourné à l’autel, les yeux fixés sur la porte ouverte par où s’engouffre un vent glacé, en sachant qu’il va venir, qu’il ne peut pas ne pas venir, qu’il est là, quelque part derrière moi, à attendre que la foule s’efface pour s’approcher. Je le sais comme on sait que la marée va monter, comme on sait que la nuit succède au jour, avec une certitude viscérale qui ne doit rien à la raison. Léandre Valcourt ne laisse jamais une question sans réponse, et je suis la plus grande question de sa vie.

Je ne me retourne pas, je ne lui facilite pas la tâche, je reste immobile, les épaules droites, les mains jointes, la respiration lente et contrôlée, tandis que mes doigts se crispent à l’intérieur de mes gants et que mon cœur bat si fort que je sens son pouls jusque dans mes tempes. Le silence s’épaissit, l’église se vide, et puis j’entends ses pas, lents, mesurés, chaque pas une détonation feutrée sur les dalles de pierre, chaque pas une déclaration silencieuse qui dit je viens vers toi, je ne te laisserai pas fuir, je ne te laisserai plus jamais fuir.

Son parfum me brûle avant même qu’il ne soit assez proche pour que je distingue les mots qu’il va prononcer. Ce parfum nouveau, ce parfum d’homme riche et puissant, santal et cuir, une note fumée qui ne lui appartenait pas autrefois, ce parfum m’assaille et réveille en moi une chaîne de souvenirs que j’ai mis six ans à enchaîner, des souvenirs de peau contre peau, de nuits sans sommeil, de rires étouffés dans l’oreiller, de promesses chuchotées à l’aube. Mon corps se souvient de tout, mon corps le reconnaît, mon corps s’embrase, et je le déteste pour ça, je le déteste de tout mon être pour cette trahison intime.

Il s’arrête à un mètre, à peine, et le silence retombe, chargé d’électricité, lourd comme un orage qui ne crève pas.

— Alméa.

Sa voix, plus grave qu’autrefois, plus rauque, usée par le pouvoir et les nuits blanches, glisse sur mon prénom comme une main sur une cicatrice, avec une douceur infinie, une retenue qui me surprend, une prière plutôt qu’une exigence. Il ne dit pas « pourquoi », il ne dit pas « où étais-tu », il ne dit pas « comment as-tu pu », il dit juste mon prénom, et dans cette syllabe unique, il met tout, absolument tout : la stupeur, le chagrin, l’espoir, la colère, l’amour peut-être, un amour que je ne mérite pas, un amour que j’ai fui, un amour que j’ai trahi en me taisant.

Je tourne la tête, très lentement, et je le regarde. Son visage est plus marqué que dans mes souvenirs, des rides fines au coin des yeux, un pli amer au coin des lèvres, et ses yeux sombres, ces yeux que j’ai vus rire, pleurer, désirer, ces yeux qui me dévoraient autrefois avec une ferveur qui me faisait peur, sont embués d’une détresse qu’il ne parvient pas à masquer. Il est plus fort, plus large, plus intimidant dans son costume parfait, mais là, tout de suite, il n’est qu’un homme, un homme blessé, un homme qui ne comprend pas, un homme qui espère encore je ne sais quelle explication, quel miracle, quel signe que tout cela n’est qu’un malentendu.

Je lui tends la main. Ma main glacée, gantée de noir, que je tends comme on tend un document officiel, comme on tend une arme, comme on dresse un mur. Et je l’appelle « Monsieur Valcourt », avec une politesse exquise, une distance abyssale, une cruauté que je ne savais pas posséder. Les syllabes tombent de mes lèvres comme des couperets, nettes, froides, définitives, et je vois, je vois exactement l’instant où elles le frappent.

Ses yeux se brisent. Littéralement. L’éclat qui y brillait encore, cette lueur d’espoir absurde, s’éteint d’un coup, comme une flamme qu’on souffle, et son regard se vide, se fige, devient un lac noir sans fond. Sa pomme d’Adam monte et descend le long de sa gorge, sa mâchoire se serre, ses doigts se referment autour des miens avec une force contenue, désespérée, comme s’il espérait, par la seule pression de sa paume, faire tomber mon masque. Mais mon masque tient bon, mon masque est en acier, mon masque est le chef-d’œuvre de ma survie.

— Alméa… répète-t-il, plus bas, presque un murmure, presque un sanglot, et je sens sa main trembler contre la mienne, je sens sa chaleur traverser le cuir de mes gants, je sens la vie qui pulse en lui, cette vie que j’ai aimée, que j’aime peut-être encore, que je dois repousser pour ne pas mourir une seconde fois.

— Prenez soin de vous, monsieur Valcourt.

Chaque mot est une lame, chaque mot est un clou dans le cercueil de ce que nous avons été, et je les prononce sans hésiter, sans bafouiller, avec une douceur glacée qui m’étonne moi-même. Puis je retire ma main, doucement, très doucement, comme on retire une épine, et je tourne les talons avant qu’il ne puisse répondre, avant que mes jambes ne me lâchent, avant que mon cœur ne s’arrache de ma poitrine et ne se jette à ses pieds.

Mon cœur aussi se brise. Mon cœur aussi se fend en mille éclats, chaque pas qui m’éloigne de lui est une déchirure, chaque pas est une trahison envers moi-même, envers ce que nous avons été, envers ce que nous aurions pu être. Mais il ne le saura jamais. Jamais. Il ne saura pas que je l’aime encore, d’un amour enfoui sous la cendre, étouffé par la peur, verrouillé par le secret. Il ne saura pas que ma froideur est un bouclier, pas une armure. Il ne saura pas que derrière ce masque, il y a une femme qui brûle, une femme qui saigne, une femme qui donnerait tout, absolument tout, pour revenir en arrière et ne jamais ouvrir cette porte, ne jamais écouter Florence, ne jamais signer ce pacte avec le diable.

Mais c’est trop tard. C’est toujours trop tard. Alors je marche, le dos droit, la nuque raide, les yeux fixés sur la porte ouverte et la lumière grise du dehors, et je sens son regard posé sur moi, brûlant, désespéré, qui me suit jusqu’au porche, jusqu’à la première marche, jusqu’à ce que la pluie glacée s’abatte sur mon visage et me rappelle que je suis vivante, hélas, et que la vie continue, même quand on ne le veut plus.

Mes talons résonnent sur la pierre mouillée, la grille du cimetière grince, le vent fouette mes joues, et je ne me retourne pas, non, je ne me retourne pas, parce que si je me retourne, je suis perdue. Il ne saura jamais. Jamais. Et c’est ma seule victoire.

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