LOGINChapitre 7
Alméa
La porte du bureau se referme derrière moi avec un bruit mat, et je m'arrête dans le couloir, le front appuyé contre le mur froid, les jambes flageolantes, le cœur qui cogne si fort que je sens son pouls jusque dans mes tempes. Le papier peint est défraîchi, une tapisserie à rayures fanées qui sent la poussière et le tabac froid, et je fixe ces rayures sans les voir, en essayant de respirer, en essayant de ne pas m'effondrer, en essayant de ne pas penser à lui, à sa voix brisée, à ses yeux qui saignaient, à cette question qu'il a lancée dans le silence comme un harpon.
Il insiste pour me parler seul à seule, je le sais, je l'ai senti avant même qu'il n'ouvre la bouche, et il est encore là, derrière cette porte, debout, pétrifié, en train de se consumer de rage et de chagrin. Sa colère est palpable, je l'ai vue monter dans ses yeux, cette flamme sombre qui vacillait au bord des cils, et je l'ai entendue vibrer dans sa voix quand il a dit « tu es partie », comme si ces trois mots contenaient tout, absolument tout, l'accusation, la souffrance, l'incompréhension.
Mais je vois sous la rage. J'ai toujours su voir sous la rage de Léandre Valcourt, depuis le premier jour, depuis ce soir d'orage où il m'avait prise dans ses bras en tremblant de colère contre son père, et où j'avais compris que sa violence n'était jamais que l'envers de sa peur. Aujourd'hui, c'est la même chose. Sous la colère, sous la dureté, sous les mâchoires serrées et les poings crispés, il y a un homme abandonné, un homme qui ne comprend pas ce qu'il a fait de mal, un homme qui a passé six ans à chercher une réponse qu'on ne lui a jamais donnée. Et cette vision me déchire, me transperce, me fait vaciller, parce que cet homme, je l'aime encore, je l'aime d'un amour que j'ai tenté d'enterrer mais qui refuse de mourir.
Il ne sait rien. Mon Dieu, il ne sait rien.
Cette pensée me frappe avec une violence nouvelle, et je ferme les yeux, le front toujours contre le mur glacé. Il ne sait pas que sa mère m'a broyée, qu'elle m'a reçue ce matin de novembre dans son salon aux murs tapissés de soie, qu'elle m'a servi du thé dans une porcelaine qui valait plus que tous les tableaux de mon père, et qu'elle m'a détruite, syllabe après syllabe, avec une douceur exquise, un sourire parfait, une élégance de serpent. « Vous n'êtes rien, ma pauvre enfant. Disparaissez avant qu'il ne se lasse de vous. » Il ne sait pas que mon propre père, mon père que je viens d'enterrer, a accepté son argent, a signé ce pacte, a sacrifié ma vie pour éponger ses dettes, et que cette trahison-là, je ne la pardonnerai jamais.
Il ne sait pas pour l'enfant. Mon enfant. Le nôtre. Ce petit garçon de cinq ans qui a ses yeux en amande, son sourire en coin, cette fossette minuscule sur la joue droite, et qui dort en ce moment même à des centaines de kilomètres, sous la garde de Sofia, sans savoir que son père est un étranger qui ne sait même pas qu'il existe. Cette vérité, ce secret monstrueux que je porte depuis six ans, il ne la connaîtra jamais, parce que la connaître serait un danger, parce que Florence est encore là, quelque part dans cette ville, prête à bondir, parce que les Valcourt détruisent tout ce qu'ils touchent et que je refuse qu'ils touchent à mon fils.
Et il ne saura jamais.
Je rouvre les yeux, je me redresse, je lisse ma robe d'un geste machinal, et je sens le masque retomber sur mon visage, ce masque de froideur que j'ai fabriqué jour après jour, nuit après nuit, à force de solitude et de silence. Je l'entends encore, derrière la porte, sa voix qui m'appelle, étouffée, désespérée, et je sais qu'il est en train de souffrir, qu'il va continuer à souffrir, que je suis en train de le torturer en me taisant. Mais je ne peux rien dire, je ne peux rien révéler, parce que la vérité est une arme et que je ne sais pas s'il s'en servirait pour me protéger ou pour me détruire.
Alors je m'en vais, je descends l'escalier étroit, je traverse le hall sombre, et je retrouve la rue, la pluie, le vent glacé qui me gifle et me rappelle que je suis vivante, que je suis en guerre, que chaque minute passée dans cette ville est une minute volée à l'ennemi. Il ne saura jamais. Pour lui, pour moi, pour Elio, pour notre fils. Il ne saura jamais, et c'est ma seule victoire, ma seule armure, ma seule chance de survie.
Chapitre 77LéandreSa main dans la mienne, je sens sa chaleur, sa douceur, sa présence, et je me dis que c'est peut-être l'incendie le plus doux de ma vie, le plus beau, le plus nécessaire, parce qu'il a tout brûlé, tout détruit, tout réduit en cendres, mais il a aussi tout révélé, tout mis à nu, tout éclairé, et dans la lumière de ces flammes, j'ai vu enfin ce que je refusais de voir, j'ai compris enfin ce que je refusais de comprendre, et je sais maintenant que chaque brûlure, chaque douleur, chaque seconde de ce supplice, valait la peine d'être vécue si elle me conduisait à cet instant, à cette chambre, à cette main qui ne se retire pas.Elle ne l'a pas retirée, c'est la première chose que je remarque en reprenant conscience, avant même d'ouvrir les yeux, a
Chapitre 76AlméaIl est resté trois jours entre la vie et la mort, trois jours interminables, trois nuits sans fin, où je n'ai pas quitté son chevet, où je n'ai pas fermé l'œil, où je me suis nourrie uniquement de cette peur qui me tenaillait le ventre et de cet espoir fou qui refusait de mourir, trois jours à écouter le bip régulier des machines, à regarder son visage pâle sur l'oreiller blanc, à guetter le moindre mouvement, le moindre battement de cils, le moindre signe qu'il allait revenir, qu'il allait me revenir.— Madame Castelli, vous devriez vous reposer, m'a dit une infirmière, en posant une main douce sur mon épaule. Vous êtes épuisée, et il aura besoin de vous quand il se réveillera.— Je ne peux pas le laisser se
Chapitre 75LéandreJe les ai trouvés, enfin, après une éternité à avancer dans ce brasier, à hurler leurs noms dans la fumée, à repousser les flammes qui me léchaient le visage, et je les vois, là, recroquevillés dans l'arrière-boutique, Sofia serrant Elio contre elle, mon fils, les yeux fermés, le visage barbouillé de suie, et il tousse, il tousse à s'en arracher les poumons, et je me jette vers eux, je les attrape, je les secoue doucement pour les sortir de leur torpeur.— Sofia ! Elio ! Levez-vous ! Il faut sortir ! Maintenant !Sofia ouvre les yeux, ses yeux rougis par la fumée, et elle me regarde, hébétée, comme si elle ne me reconnaissait pas, comme si j'étais un fantôme sorti des flammes, et elle murmure, d'une voix rauque :&nbs
Chapitre 74AlméaLe téléphone sonne, et je décroche sans méfiance, sans pressentiment, sans savoir que ma vie va basculer une seconde plus tard, et c'est Sofia, c'est sa voix, une voix que je ne lui ai jamais entendue, une voix aiguë, brisée, terrifiée, une voix qui hurle dans mon oreille :— Alméa ! Alméa, la galerie brûle ! Elio est avec moi ! On est coincés à l'arrière ! Il y a de la fumée partout ! Alméa, il faut...Et la communication s'interrompt, coupe, laisse place à un silence pire qu'un cri, et je reste là, le téléphone à la main, le cœur qui explose, les jambes qui se dérobent, et je hurle, je hurle dans le vide, je hurle son nom, le nom de mon fils, et puis je cours, je cours sans réfléchir, sans manteau, sans cha
Chapitre 73LéandreJe l'ai fait, j'ai tué le dragon, j'ai détruit Florence Valcourt devant ses pairs, devant ses victimes, devant le monde entier, et j'ai senti, l'espace d'un instant, ce frisson de victoire, cette satisfaction féroce qui monte quand on abat enfin l'ennemi qu'on pourchasse depuis trop longtemps. Mais la princesse ne m'a pas ouvert ses bras, elle ne s'est pas jetée à mon cou, elle ne m'a pas remercié, elle ne m'a pas offert ce regard de gratitude et d'amour que j'espérais, que j'attendais, que je méritais peut-être, et au lieu de cela, elle me regarde toujours avec cette distance, cette prudence, cette méfiance qui ne la quitte jamais, qui ne me quitte jamais, et je sens le sol se dérober sous mes pieds, parce que j'ai tout sacrifié, absolument tout, pour une femme qui continue à me tenir à l'écart comme un é
Chapitre 72AlméaC'est fait, m'a dit Léandre au téléphone, et sa voix vibrait d'un triomphe que je ne lui connaissais pas, d'une satisfaction féroce, presque sauvage, qui m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Florence. C'est fini, Alméa, elle est tombée, je l'ai détruite devant le conseil, devant les actionnaires, devant les journalistes, elle n'est plus rien, tu m'entends, plus rien, elle ne pourra plus jamais nous faire de mal.Je devrais être soulagée, je devrais être vengée, je devrais ressentir cette joie amère de celle qui a attendu six ans pour voir son bourreau s'effondrer, et pourtant, dans le silence de mon salon, le téléphone serré contre mon oreille, je ne ressens qu'une peur sourde, une peur ancienne, une peur qui me tord le ventre et me glace le sang, une peur que je croya







