Se connecterChapitre 8
Léandre
Je la fais suivre, et je me dégoûte.
Chaque matin, quand mon téléphone vibre et que le nom du détective s'affiche sur l'écran, je sens une brûlure de honte monter le long de ma nuque, une honte visqueuse, tenace, qui ne me quitte jamais, même quand je paie ses notes de frais, même quand j'ouvre les fichiers cryptés, même quand je scrute les photos en zoomant sur son visage avec une avidité qui me répugne. C'est pathétique, je le sais, et cette lucidité ne change rien, elle ne m'arrête pas, elle ne m'empêche pas de continuer, elle ne fait qu'ajouter une couche de mépris de soi à toutes les autres.
Je déteste ce que je deviens. Moi, Léandre Valcourt, qui ai bâti un empire à force de poigne et de volonté, moi qui ai négocié avec des prédateurs bien plus féroces que moi, moi qui ai toujours méprisé les hommes qui surveillent leur femme, leur maîtresse, leur ex, je suis devenu cet homme-là. Je suis devenu l'homme qui paie un inconnu pour suivre une femme dans la rue, pour la photographier à son insu, pour lui rapporter chacun de ses gestes, chacune de ses sorties, chacun de ses silences.
Mais je n'arrive pas à la laisser disparaître une seconde fois. Cette idée, cette terreur viscérale, me réveille la nuit en sursaut, le corps trempé de sueur, le cœur au bord des lèvres. Elle est revenue, elle est là, dans cette ville, à quelques kilomètres, et l'idée qu'elle puisse s'évaporer à nouveau sans un mot, sans une trace, sans une explication, cette idée m'est insupportable, elle m'obsède, elle me ronge, elle me rend capable du pire. Alors je paie, je commandite, je surveille, et je me hais pour ça, mais je continue.
Mon détective m'envoie des photos chaque soir. Des clichés pris au téléobjectif, souvent flous, souvent volés, qui montrent une femme que je reconnais et que je ne reconnais pas. Elle vit simplement, et cette simplicité me bouleverse plus que ne le ferait le luxe ou la débauche. Sur les premières photos, elle est à l'atelier de son père, en jean et en pull, les cheveux noués à la hâte, en train de trier des toiles, des pinceaux, des pots de peinture séchée. Elle travaille tard, très tard, la lumière de l'atelier reste allumée jusqu'à minuit passé, et je l'imagine, seule au milieu des fantômes de son père, les doigts tachés de pigments, le regard perdu dans les souvenirs.
Sur d'autres clichés, elle est au marché, un panier en osier au creux du coude, en train de choisir des fruits, du pain, un bouquet de fleurs blanches. Elle sourit parfois, à la boulangère, à un enfant qui court sur le trottoir, à un rayon de soleil qui perce entre les nuages. Elle sourit, et ces sourires-là me transpercent comme des poignards, parce qu'ils ne sont pas pour moi, ils ne seront jamais pour moi, ils sont pour des inconnus, pour des instants volés, pour une vie dans laquelle je n'existe pas. Pas pour moi. Jamais pour moi. Cette pensée tourne en boucle, obsessionnelle, cruelle, et chaque photo est une confirmation de mon absence dans sa vie, une piqûre de rappel qui m'enfonce un peu plus dans la douleur.
Un soir, le détective m'envoie une photo différente des autres. Elle est assise sur un banc, dans un square que je ne connais pas, le visage tourné vers le couchant. Ses épaules sont légèrement voûtées, ses mains serrées autour d'un gobelet de café, et elle ne sourit pas, elle ne parle pas, elle ne bouge pas. Elle regarde l'horizon avec une intensité douloureuse, et son visage, sur ce cliché pris à la dérobée, n'est plus le masque froid et distant qu'elle m'a opposé dans le bureau du notaire. Il est nu, vulnérable, traversé par une tristesse ancienne, profonde, qui ne la quitte jamais, même quand elle sourit, même quand elle rit, même quand elle croit que personne ne la voit.
Je pose le téléphone, la gorge serrée, la poitrine en feu. Qui es-tu, Alméa, derrière ce masque, derrière ce mur, derrière ces six années de silence ? Qu'est-ce qui t'a brisée à ce point, et pourquoi n'as-tu pas voulu que je t'aide à porter les morceaux ? Pourquoi m'as-tu exclu de ta vie, de ta douleur, de ce secret qui te ronge et que je devine, maintenant, tapi dans l'ombre de tes silences ?
Je n'ai pas de réponse, je n'ai que des photos, des photos volées, des photos pathétiques, des photos qui me maintiennent en vie et qui me tuent à petit feu. Elle vit simplement, elle travaille, elle sourit parfois, pas pour moi, jamais pour moi, et cette absence, cette absence radicale de tout ce que nous avons été, est la pire des tortures, la plus raffinée, la plus cruelle.
Je devrais arrêter. Je devrais effacer ces photos, licencier ce détective, laisser Alméa repartir et continuer ma vie, ma vie de conquérant sans joie, ma vie de roi sans reine. Mais je ne peux pas, je ne peux pas, je suis enchaîné à elle par un fil invisible qui ne s'est jamais rompu, et chaque jour qui passe m'enfonce un peu plus dans cette obsession, dans cette traque, dans cette honte. Je la fais suivre, et je me dégoûte, et je continue. Parce que la perdre une seconde fois, c'est mourir, et que je ne suis pas encore prêt à mourir.
Chapitre 42LéandreChaque visite chez elle est une torture et une bénédiction, un supplice délicieux que j'attends avec une impatience fiévreuse et que je quitte avec un déchirement chaque fois plus profond, chaque fois plus insupportable, chaque fois plus impossible à cacher. J'arrive à l'heure, toujours à l'heure, je frappe à la porte, toujours trois coups, ni plus ni moins, et elle m'ouvre, toujours avec ce même visage fermé, ce même regard qui ne me voit pas, cette même voix polie qui me dit « entre, Léandre, Elio t'attend » comme si j'étais un livreur, comme si j'étais un voisin, comme si je n'étais pas le père de son enfant, comme si je n'étais pas l'homme qui l'a aimée, qui l'aime encore, qui l'aimera toujours.Je la regarde, et elle m'évi
Chapitre 41AlméaCe morceau, notre morceau, cette valse lente qu'il avait composée pour moi un soir d'hiver, dans son petit appartement d'étudiant, avec les doigts gourds et le souffle court, en riant de ses propres fausses notes, en jurant qu'il la retravaillerait, qu'il la perfectionnerait, qu'il me l'offrirait pour de bon le jour où il saurait la jouer sans trembler. Il l'a jouée, là, dans mon salon, sur le vieux Steinway de mon père, et pendant trois minutes exactement, trois minutes que j'ai comptées malgré moi, trois minutes qui ont duré une éternité, je suis retournée six ans en arrière, aspirée par les notes comme par un vortex, transportée dans ce passé que j'avais verrouillé au fond de moi et qui s'ouvrait comme une brèche sous la pression de la musique.Ses doigts sur les touche
Chapitre 40LéandreJ'ai retrouvé le piano, un vieux Steinway oublié dans un coin du salon, coincé entre une bibliothèque croulante et un chevalet recouvert de toiles poussiéreuses, et je suis resté pétrifié devant lui, les doigts suspendus au-dessus du clavier jauni, le cœur battant, la gorge sèche, parce que ce piano était le même que celui sur lequel j'avais composé autrefois, il y a une éternité, dans cet appartement d'étudiant que j'habitais avec Alméa, quand la vie était simple et que l'amour était une évidence. Un Steinway, un vrai, que son père avait dû acheter à une époque plus faste, avant les dettes, avant la ruine, avant la trahison, et qui dormait là, sous une couche de poussière, comme un fantôme attendant qu'on le réveille.
Chapitre 39AlméaIl est patient avec Elio, et c'est insupportable, c'est intolérable, c'est une torture que je n'avais pas anticipée, que je n'avais pas imaginée, que je ne sais pas comment affronter. Il s'assoit à la table de la cuisine, il sort cet échiquier en bois qu'il a apporté la semaine dernière, il installe les pièces une à une avec une lenteur presque cérémonieuse, et il explique les règles à mon fils avec une patience que je ne lui ai jamais connue, une patience qui m'arrache le cœur parce qu'elle est douce, elle est vraie, elle est tout ce que j'aurais voulu pour Elio et tout ce que je n'ai pas eu pour moi.Doux, il est doux avec lui, sa voix grave s'adoucit quand il s'adresse à mon fils, ses gestes sont mesurés, attentifs, précautionneux, et ses yeux, ces yeux sombres qui me fixaient
Chapitre 38ElioPapa, non, Léandre, il faut que j'arrête de l'appeler papa dans ma tête, maman m'a dit que c'était un ami, juste un ami, un vieil ami de la famille, mais ce n'est pas facile de se souvenir de ça quand il est assis en face de moi, de l'autre côté de la table de la cuisine, avec ses grands yeux sombres qui ressemblent tellement aux miens que c'est comme si je me regardais dans un miroir magique qui me montrerait en adulte. Aujourd'hui il m'a appris à jouer aux échecs, il a sorti un échiquier de son sac, un vrai, en bois, avec des pièces lourdes qui font un bruit grave quand on les pose sur les cases, et il a tout installé, les pions, les tours, les cavaliers, les fous, la reine et le roi, et il m'a dit, avec sa voix douce qui ressemble à un roulement de tambour lointain :— Tu vois, Elio, chaque pièce a sa
Chapitre 37LéandreUne heure, cent vingt minutes, sept mille deux cents secondes, et chaque seconde est une respiration, une bouffée d'oxygène dans l'asphyxie de ma vie d'avant, chaque seconde est un battement de cœur, un sursaut, une preuve que je suis encore vivant, que tout n'est pas perdu, que quelque part dans cette ville il y a un petit garçon qui m'attend sans le savoir et qui m'offre, sans le vouloir, la seule chose qui compte vraiment.J'arrive en avance, toujours en avance, je me gare au coin de la rue, je reste assis dans la voiture, les mains sur le volant, le cœur battant, en attendant que l'horloge du tableau de bord affiche l'heure exacte, l'heure sacrée, l'heure à laquelle j'ai le droit de sonner à sa porte. Je ne veux pas risquer une minute de moins, je ne veux pas risquer de la froisser, de la braquer, de lui donner une raison d







