Se connecterIl tend sa main valide vers moi, ouverte, invitante. J'hésite une seconde, la cuillère en bois suspendue au-dessus de la casserole. Puis je baisse le feu, j'essuie mes mains sur mon tablier, et je m'approche de lui, lentement, comme hypnotisée par cette main tendue. Il m'attire sur ses genoux, du côté de son épaule valide, avec précaution, des gestes mesurés pour ne pas se faire mal. Sa main se pose sur ma hanche, son bras m'entoure. Je proteste mollement, pour la forme, mais je me laisse faire. Je me laisse toujours faire.— Tu sens la vanille, dit-il en enfouissant son visage dans mon cou, là où la peau est tendre, là où le pouls bat sous la mâchoire.— C'est le shampooing. Celui que tu m'as offert la semaine dernière.— Et l'ail. Et le safran. Et le romarin.— Le risotto. Je t'avais prévenu.— Tu sens la vie. La vraie vie. La vie qui continue, la vie qui gagne. Celle que je veux.Sa voix s'est faite plus grave, plus profonde. Elle vibre contre ma peau, et je sens un frisson descend
Il soupire, un soupir théâtral de martyr, mais il obéit. Il s'allonge lentement, avec cette prudence de vieil homme que la douleur lui a imposée, calé contre les oreillers que j'ai moi-même disposés pour soutenir son épaule blessée. Je remonte le drap sur lui, je borde les côtés comme on borde un enfant, et il me laisse faire sans protester. Il est pâle encore, amaigri. Il a perdu près de dix kilos pendant son hospitalisation, ses joues se sont creusées, ses poignets sont devenus fins comme ceux d'un oiseau. Mais ses yeux brillent du même éclat sombre, cet éclat qui m'a terrifiée la première fois que je l'ai vu dans la bibliothèque, et qui aujourd'hui est ma raison de vivre. Quand il me regarde, j'oublie tout le reste. La fatigue, les nuits sans sommeil, les cauchemars qui me réveillent encore en sursaut. Tout s'efface. Il n'y a plus que lui.— Reste avec moi, dit-il. Sa main valide attrape le bord de mon chemisier, tire doucement.— J'ai des choses à faire. La maison ne s'occupe pas
AudeLa villa est devenue notre sanctuaire.Lorenzo est sorti de l'hôpital il y a trois semaines. Trois semaines que nous vivons reclus ici, coupés du monde, comme si la villa tout entière retenait son souffle entre ses murs de pierre ancienne. Les jours s'écoulent avec une lenteur délicieuse, une lenteur de miel, rythmés par les soins que je lui prodigue et les progrès minuscules qu'il fait chaque jour. Un pas de plus sans canne. Une heure de plus sans somnoler. Une bouchée de plus avalée sans grimace de douleur. Je collectionne ces victoires comme d'autres collectionnent les timbres, précieusement, obsessionnellement. Chacune est une preuve qu'il revient vers moi, qu'il revient à la vie.Ce matin, je l'aide à changer les bandages de son épaule. Il est assis sur le bord du lit, torse nu, le dos légèrement voûté pour soulager la tension sur ses points de suture. La lumière de septembre entre par la fenêtre ouverte, dorée et poudreuse, et dessine des rectangles de soleil sur le parquet
LorenzoJe rêve.Un rêve confus, brumeux, où les images se mêlent et se confondent. Le port de Savone, les flammes de l'entrepôt, le visage de Vitale déformé par la haine. Et puis le visage d'Aude. Toujours Aude. Ses yeux noirs, ses cheveux en bataille, sa voix qui crie mon nom.— Lorenzo... Reviens-moi...Je veux lui répondre, mais ma voix ne sort pas. Mon corps est lourd, englué dans une torpeur étrange. Je lutte pour remonter vers la surface, vers la lumière, vers elle.— Reviens-moi et je te promets de ne plus jamais te quitter...
AudeLa nuit est interminable.Les murs de l'hôpital sont blancs, aseptisés, impersonnels. L'odeur de l'antiseptique me prend à la gorge comme un relent de mort. Je suis assise dans un couloir, sur une chaise en plastique inconfortable, à attendre. Toujours attendre. On m'a soignée rapidement, des bandages sur mes mains, des points de suture sur mes avant-bras, des antalgiques qui n'apaisent rien. Mes blessures ne sont que superficielles. Rien de grave, a dit le médecin. Je ne sais pas s'il parlait de mon corps ou de mon âme. Les deux, peut-être.Lorenzo est au bloc opératoire. La balle a traversé l'épaule, évité l'artère de justesse. Sa jambe bless
AudeMes mains sont couvertes de sang. Littéralement. Le sang de Lorenzo qui imprègne sa chemise, qui coule de son épaule, qui tache mes paumes déjà à vif. Mais mes mains sont aussi couvertes d'un autre sang, celui de Vitale, celui de l'homme que j'ai abattu. Je ne l'oublierai jamais. Je n'oublierai jamais la sensation de la détente sous mon doigt, le recul de l'arme dans mes mains, le bruit des impacts. Je l'ai tué. J'ai tué un homme.Mais c'était lui ou Lorenzo. C'était lui ou moi. C'était lui ou tout ce qui compte dans ce monde. Je n'avais pas le choix. Je n'ai jamais eu le choix.— Reste avec moi, dis-je à Lorenzo, dont les yeux se voilent. Re
Carlo ouvre l'enveloppe, en parcourt le contenu, hoche la tête avec satisfaction.— Vitale sera content. Tu auras ta récompense, comme convenu.
AudeLa table est une mer d'acajou si profonde que je pourrais m'y noyer. Je vois le reflet déformé des lustres de Murano danser sur sa surface, et au-delà, les visages de six hommes qui ne me regardent pas vraiment. Leurs yeux glissent sur moi comme l'eau sur une pierre. Une femme. Une décoratrice
EMMALe rouge à lèvres. C’est ma seule pensée quand la cage s’arrête. J’ai passé mon doigt sur mes lèvres dans un geste nerveux, effaçant la couleur, laissant une trace baveuse, indécente. Je suis en retard. Encore. Et maintenant, je suis prisonnière. Avec un homme.Je le vois dans le miroir, avant
LEONLe déclic sourd du mécanisme qui s’arrête est le premier son. Puis le silence. Un silence épais, étouffant, qui s’abat d’un coup dans cette boîte métallique suspendue. La lumière vacille, pâlit, et se stabilise dans une lueur jaunâtre et malade. Je relève la tête du sol où je fixais mes mains.







