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Sa main autour de la mienne n’est pas une prise, c’est une fusion. Nos paumes se collent, nos doigts s’entrelacent avec une précision parfaite, comme si cette jointure avait été prévue, attendue. Il ne me tire pas, il m’entraîne, et je me laisse guider, mon autre main serrant le bord de mon manteau contre moi. Les rues défilent, sombres et anonymes, nos pas frappant le trottoir en un rythme syncopé, urgent. Nous ne parlons pas. Le baiser a scellé un pacte plus éloquent que tous les discours.
Il s’arrête devant un portail en fer forgé, défraîchi, donnant sur une petite cour pavée. Une bâtisse ancienne s’y dresse, silencieuse. Il sort une clé, la tourne dans la serrure avec un bruit de métal fatigué. Le portail grince.
— C’est ici ? je murmure, ma voix me semblant étrangère dans le silence de la cour.
—Pour le moment.
Sa réponse est courte, son regard déjà tourné vers la lourde porte en bois au fond. Nous montons deux marches, puis il ouvre. L’entrée est sombre, sent le vieux parquet ciré et les livres. Je perçois l’escalier de bois à ma droite, ses marches qui grincent sous nos poids. Nous montons. Chaque marche est un battement de cœur, chaque respiration que j’entends de lui dans l’obscurité est une promesse. Au deuxième étage, il ouvre une autre porte.
Son appartement n’est pas ce que j’imaginais. Pas un repaire d’homme minimaliste et froid. C’est vivant, et désordonné d’une manière qui semble organique. Des piles de livres sur une table basse, une guitare contre un fauteuil défoncé, des feuilles de musique éparses. Une grande fenêtre sans rideaux laisse entrer la lueur laiteuse de la ville, dessinant des rectangles pâles sur le sol. L’air est tiède, empreint d’une odeur de bois, de tabac froid et de lui. Une odeur que je reconnais déjà.
Il lâche ma main pour enlever son manteau qu’il jette sur le dossier d’une chaise. Le geste est simple, mais sous le pull moulant, la carrure de ses épaules, la ligne de ses bras, deviennent soudain le seul point de focus dans la pièce. Il se tourne vers moi, restant à distance, les mains dans les poches de son jean.
— Tu veux boire quelque chose ?
—Non.
La réponse est trop rapide, trop franche. Un sourire presque imperceptible effleure de nouveau ses lèvres. Il comprend. Il ne bouge toujours pas, son regard parcourant mon visage, descendant le long de mon cou, prenant la mesure de ma silhouette sous mon manteau. C’est un examen. Un inventaire. Sous ce regard, je me sens nue, et pourtant, je n’ai jamais été aussi excitée de ma vie.
Je dégrafe lentement mon manteau, le laissant glisser de mes épaules. Il tombe à mes pieds dans un froissement d’étoffe. Je reste là, en jean et simple pull noir, les bras le long du corps. L’air de la pièce caresse ma peau, mais c’est son regard qui m’échauffe.
— Tu es sûre ? demande-t-il, sa voix encore plus basse, plus rauque.
—Ethan. Arrête de parler.
C’est la première fois que je prononce son nom. Il résonne dans la pièce, chargé de tout ce qui n’a pas été dit. Il semble en être physiquement affecté. Ses yeux se ferment une seconde, comme s’il goûtait le mot. Quand il les rouvre, la retenue a cédé.
En deux enjambées, il est sur moi. Mais il ne m’embrasse pas tout de suite. Ses mains se posent sur mes hanches, lourdes, chaudes à travers le tissu de mon jean. Il penche la tête, son front contre ma tempe, son souffle brûlant la peau de mon cou.
— Je ne sais même pas qui tu es, murmure-t-il, les lèvres contre la coque de mon oreille. Et j’ai l’impression de mourir d’envie de toi depuis cent ans.
Un frisson violent me parcourt. Ses mots, le ton désemparé, la vérité crue qu’ils contiennent, font céder les derniers remparts. Je me tourle légèrement, cherche sa bouche. Cette fois, le baiser n’est plus une découverte, c’est une affirmation. Une faim mutuelle, avouée. Sa langue rencontre la mienne avec une impatience qui me fait chanceler. Mes mains remontent sous son pull, trouvent la peau chaude et ferme de son dos. Il a un gémissement étouffé, un son animal, et ses mains quittent mes hanches pour remonter, glissant sous mon pull à moi.
Le contact de ses doigts sur la peau nue de mon ventre est un électrochoc. Je m’arrache à son baiser pour reprendre mon souffle, la tête rejetée en arrière. Il en profite pour plaquer ses lèvres sur mon cou, une traînée de feu humide qui descend jusqu’à la clavicule. Ses doigts trouvent l’attache de mon soutien-gorge, la défont d’un geste expert. Le tissu se détend. Il écarte doucement mon pull, le fait glisser de mes épaules avec une lenteur exaspérante, jusqu’à ce qu’il tombe, lui aussi.
Je reste là, à demi-nue devant la fenêtre, la lumière de la ville dessinant des ombres sur ma peau. Son regard se pose sur moi, et l’intensité qu’il y lit m’arrête net. Ce n’est pas juste du désir. C’est de l’émerveillement. De la faim. De la peur, aussi.
— Tu es… incroyable, souffle-t-il, comme s’il
s’agissait d’une évidence douloureuse.
Il s'approche. Il prend mon visage entre ses mains.— Ce soir, tu as brillé, Sofia. Plus que tous ces lustres, plus que toutes ces étoiles. Et moi, j'étais là, en bas, à te regarder. Et je me suis dit que j'étais l'homme le plus chanceux du monde.— Chanceux ?— Oui. Parce que je t'aime. Parce que tu m'aimes. Parce qu'on a construit ça ensemble. Cette vie. Cet amour. Cette reconnaissance.— Elle n'est pas que pour moi. Elle est pour nous. Pour ce qu'on est. Pour ce qu'on devient.Il m'embrasse. Sous les étoiles. Au sommet de sa tour. Là où tout a commencé. Là où tout continue.Je suis Sofia Morel. Architecte. Lauréate. Amoureuse.Et je suis exactement là où je dois être.SOFIAL'article sort un mardi matin.Je suis à l'agence, en train de t
Je pose ma tête sur son épaule. Il me serre contre lui.— Tu viendras avec moi ?— Évidemment. Je serai au premier rang. À te regarder. À t'applaudir. À t'aimer.— Alors allons-y. Retournons là où tout a commencé. Et écrivons la suite.---Le soir de la cérémonie arrive.Je me prépare dans l'atelier. Une robe longue, noire, sobre, élégante. Un collier fin, des boucles discrètes. Mes cheveux relevés, mon visage nu, ou presque.Marcus me regarde, adossé au mur. Il porte un smoking noir, une cravate fine. Il est beau. Immensément beau.— Tu es magnifique, dit-il.— Toi aussi.— Prête ?— Prête.On monte dans la voiture. Paris défile. Les lumières, les rues, les souvenirs. On arrive devant la t
On redescend dans la nuit naissante. La maison nous attend, chaude, accueillante. On se couche, on fait l'amour, on s'endort enlacés.Demain, on rentre. Demain, la vie reprend. Mais on ne sera plus jamais les mêmes. Cette île nous a changés. Ce silence nous a révélés. Cet amour nous a sauvés.---SOFIALa lettre arrive un matin de septembre.Une enveloppe blanche, épaisse, avec un en-tête prestigieux. Fondation pour l'Architecture et le Design. Prix de la Jeune Architecte de l'Année.Je l'ouvre, les mains tremblantes. Je lis les premiers mots.Madame Morel,Nous avons le plaisir de vous informer que vous êtes nominée pour le Prix de la Jeune Architecte de l'Année...Je ne lis pas la suite. Les mots dansent devant mes yeux. Nominée. Moi. Sofia Morel. L'ancienne femme de ménage. La fille de personne. L'architecte.Je m'assois. Je respire. Je relis la lettre trois fois, quatre fois, dix fois.Puis j'appelle Marcus.— Allô ?— Je suis nominée.— Quoi ?— Le Prix de la Jeune Architecte de
Je souris. Je pose ma main sur sa cuisse. Il conduit, tranquille, apaisé. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Si calme. Si présent. Si lui.— Qu'est-ce qui t'a pris ? je demande. Pourquoi maintenant ?— C'est la question des enfants. Elle m'a fait réfléchir. Sur ma vie. Sur ce que je veux vraiment. Sur ce qui compte.— Et qu'est-ce qui compte ?— Toi. Nous. Notre amour. Le reste, c'est du bruit. Du vent. Des distractions.— Même ton entreprise ?— Surtout mon entreprise. J'ai passé vingt ans à construire un empire. À courir après le pouvoir, l'argent, la reconnaissance. Et pour quoi ? Pour me réveiller à quarante-deux ans et réaliser que je ne sais pas qui je suis sans tout ça.— Et maintenant, tu sais ?— Non. C'est pour ça qu'on part. Pour que je le découvre. P
Il se redresse. Il se tourne vers moi, prend mes deux mains dans les siennes.— D'abord, il faut qu'on soit honnêtes. Complètement honnêtes. Qu'est-ce qui te fait peur, exactement ?Je réfléchis. Vraiment. Profondément.— J'ai peur de perdre ma liberté. Peur que ma vie ne m'appartienne plus. Peur de ne plus pouvoir créer, dessiner, construire. Peur de devenir juste une mère, et plus Sofia.— C'est légitime.— Et toi ? Qu'est-ce qui te fait peur ?— J'ai peur de ne pas être à la hauteur. Peur de transmettre mes failles, mes peurs, mes colères. Peur de ne pas savoir aimer assez, assez bien, assez longtemps.— Tu sais aimer, Marcus. Tu m'aimes, moi. Et tu m'aimes bien.— Ce n'est pas pareil. Un enfant, c'est différent. C'est une responsabilité totale, absolue, définiti
L'enterrement a lieu le lendemain.Le cimetière est petit, perché sur une colline, face aux montagnes. Le ciel est gris, lourd, chargé de pluie. Quelques personnes sont là. Des voisins, des amis de ma mère, des visages que je ne reconnais pas.Le prêtre parle de paix, de pardon, d'éternité. Je n'écoute pas. Je regarde le cercueil. Mon père est dedans. Mon père que je n'ai pas connu. Mon père qui m'a aimée de loin.Marcus tient ma main. Fort. Très fort. Ma mère est à ma droite, silencieuse, absente, perdue dans ses souvenirs.Après la cérémonie, les gens viennent me voir. Ils me parlent de mon père, me racontent des anecdotes, me disent qu'il était fier de moi, qu'il parlait souvent de sa fille l'architecte, de sa fille qui réussissait à Paris.Je les écoute. Je hoche la
SOFIALa télévision est allumée dans la salle de repos. Je ne devrais pas la regarder, je suis en service, mais l'image m'a figée.Lui. Marcus. En costume gris, debout devant un parterre de journalistes. La conférence de presse est re
MARCUSIl est six heures du matin quand elle descend. J'ai les jambes engourdies, les yeux qui piquent, le dos en compote d'être resté appuyé contre cette voiture toute la nuit.Elle est en jean, sweat à capuche, les cheveux détach&eac
MARCUSMon bureau sent le propre. Comme tous les matins. Impeccable. Stérile.Je pose ma mallette, défais ma veste, m'assieds dans mon fauteuil. La vue est là, comme toujours. La ville à mes pieds, obéissante.Je devrais me plonger dans les dossiers. La fusion. Les chiffres. Les actionnaires qui tr
SOFIALa lumière me réveille. Pas celle, blafarde, des néons de l'open space. Celle, chaude, du soleil qui passe à travers mes rideaux bon marché.Je ne sais pas tout de suite où je suis. Mon corps pèse une tonne, mes cuisses sont douloureuses, et il y a une odeur. Une odeur que je ne connais pas.







