LOGIN
LÉA
La musique du bar est un mur. Je m’y adosse, un verre à moitié vide de gin tonic qui suinte de fraîcheur entre mes doigts. À ma gauche, Chloé parle avec animation, mais les mots se perdent dans le brouhaha. Je hoche la tête, un sourire en pilote automatique sur mes lèvres. Mon esprit est ailleurs. Il est toujours ailleurs, ces temps-ci.
Puis, le courant d’air froid de la porte qui s’ouvre me fait frissonner. Et quelque chose… se verrouille.
C’est inexplicable. Une tension dans l’atmosphère, comme avant l’orage. Mon regard, errant sans but, se fige soudain. Au bout de la salle, près du bar principal, un homme vient de se retourner. Il n’a pas l’air de chercher quelqu’un. Il a l’air d’attendre. Et ses yeux, d’un gris aussi profond que la mer par gros temps, sont posés sur moi.
Pas vers moi. Sur moi.
Un choc électrique me parcourt des pieds à la nuque. Je cligne des yeux, comme pour chasser un mirage. Mais il est toujours là. Grand, une stature qui occupe l’espace sans effort, vêtu d’un simple jean et d’un pull sombre roulé aux avant-bras. Il ne sourit pas. Il ne bouge pas. Il observe. Et sous ce regard, je me sens complètement démasquée, transparente. Le verre glisse dans ma main moite.
— Léa ? Tu m’écoutes ?
—Quoi ? Désolée, Chlo. La chaleur, je crois.
Je détourne enfin les yeux, le cœur battant la chamade. Quand je relève la tête, furtivement, il a tourné le dos, engageant une conversation avec le barman. L’espace d’un instant, je me demande si j’ai tout imaginé. Mais la brûlure sur ma peau, là où son regard s’est posé, est bien réelle.
Une heure plus tard, l’idée de partir me soulage. Je remonte mon manteau, dis des au revoir évasifs à mes amis et me fonds dans la foule vers la sortie. La nuit d’automne est fraîche, une brise nette qui balaie les effluves de bière et de parfum. Je respire à fond.
— C’était intense, non ?
La voix vient de ma droite, grave, un peu rauque. Je me fige. C’est lui. Il est appuyé contre le mur de brique à côté de la sortie, une cigarette éteinte entre les doigts. Il n’a pas l’air de fumer, il a juste l’air d’attendre. De nouveau.
Je m’oblige à le regarder. De près, ses traits sont encore plus ciselés. Une légère barbe ombre sa mâchoire. Ses yeux, dans la lumière du néon, sont d’une clarté déconcertante.
— Le bar ? dis-je, ma propre voix me semblant lointaine. Oui. Un peu.
—Pas le bar. L’autre chose.
Il pousse le mot comme un défi. Il parle de ce qui s’est passé à l’intérieur, de ce regard. Il l’a nommé. Mon ventre se serre.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
—Menteuse.
Il dit ça sans hostilité. Comme un constat. Un petit sourire, à peine esquissé, joue au coin de sa bouche. Il se redresse, quittant l’appui du mur.
— Je m’appelle Ethan.
—Léa.
—Je sais.
Je le dévisage, surprise.
— Comment ça, vous savez ?
—J’ai entendu ton amie t’appeler. Dans le bar.
Il a écouté. Il a noté. Le frisson que ça provoque n’a rien de froid.
— C’est un peu étrange, non ? je murmure.
—Tout ici est étrange, Léa. Toi. Moi. Ce sentiment qu’on se connaît déjà alors qu’on ne s’est même pas serré la main.
Il avance d’un pas. L’espace entre nous se réduit, chargé d’électricité statique. Je sens l’odeur de lui, un mélange de coton propre, de nuit et de cette cigarette qu’il n’a pas fumée.
— On devrait peut-être rectifier ça, dis-je, une bravade dans la voix que je ne me connaissais pas.
—La poignée de main ?
Il rit, un son bas et chaud. Il laisse tomber la cigarette et l’écrase du talon.
— Je pensais à autre chose.
Il ne demande pas la permission. Sa main se lève, lentement, comme pour me laisser le temps de reculer. Je ne bouge pas. Ses doigts effleurent d’abord ma joue, une caresse si légère que c’est presque une imagination. Puis sa paume se pose contre ma mâchoire, son pouce traçant l’arc de ma pommette. Le contact est un incendie. Doux, pour l’instant, mais nourri de tout ce qui peut brûler.
— Tu as peur ? demande-t-il, sa voix devenue un murmure intime.
—Un peu.
—Moi aussi.
Dans ses yeux, je vois qu’il dit la vérité. Il y a la même tempête, le même vertige. Cela rend tout cela moins fou. Ou plus fou encore, mais à deux.
Il se penche alors, infiniment lent, donnant à chaque millimètre qui disparaît entre nous le poids d’un choix. Son souffle, tiède, caresse mes lèvres. Un avant-goût. Une promesse. Mes paupières s’alourdissent. Le bruit de la ville s’éteint.
Le premier contact est un choc de douceur. Sa bouche sur la mienne est plus tendre que je ne l’aurais imaginé, compte tenu de son intensité. Un questionnement, une exploration précautionneuse. Mais cela ne dure qu’un instant. Comme si cette réserve craquait sous le poids de la vérité. Le baiser s’approfondit, s’affirme. Sa main quitte ma joue pour s’enfoncer dans mes cheveux, l’autre venant se plaquer dans le creux de mon dos, m’attirant contre lui.
Et là, ce n’est plus doux. C’est une réclamation. Une fusion. Le goût de lui est addictif, un mélange de menthe et de quelque chose de foncièrement masculin. Je réponds avec la même urgence, mes mains s’agrippant aux épaules solides sous son pull. Le monde extérieur n’existe plus. Il n’y a que la chaleur de sa bouche, la pression de ses mains, le son rauque de son souffle qui se mêle au mien.
Quand nous nous séparons enfin, pour respirer, nos fronts restent joints. Nos souffles sont courts, rapides.
— Alors ? fait-il de nouveau, répétant sa question de tout à l’heure, mais avec une intonation totalement différente. Pleine de gravité, de conséquence.
Je regarde ses lèvres, légèrement gonflées, et je sais qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. Le premier chapitre vient de s’ouvrir sur cette page blanche, et l’encre, brûlante, est déjà indélébile.
— Alors, on y va, dis-je.
Il ne sourit pas. Il hoche simplement la tête, prend ma main dans la sienne, et nous nous éloignons du halo du réverbère, plongeant dans la nuit qui nous appartient soudain entièrement.
On redescend dans la nuit naissante. La maison nous attend, chaude, accueillante. On se couche, on fait l'amour, on s'endort enlacés.Demain, on rentre. Demain, la vie reprend. Mais on ne sera plus jamais les mêmes. Cette île nous a changés. Ce silence nous a révélés. Cet amour nous a sauvés.---SOFIALa lettre arrive un matin de septembre.Une enveloppe blanche, épaisse, avec un en-tête prestigieux. Fondation pour l'Architecture et le Design. Prix de la Jeune Architecte de l'Année.Je l'ouvre, les mains tremblantes. Je lis les premiers mots.Madame Morel,Nous avons le plaisir de vous informer que vous êtes nominée pour le Prix de la Jeune Architecte de l'Année...Je ne lis pas la suite. Les mots dansent devant mes yeux. Nominée. Moi. Sofia Morel. L'ancienne femme de ménage. La fille de personne. L'architecte.Je m'assois. Je respire. Je relis la lettre trois fois, quatre fois, dix fois.Puis j'appelle Marcus.— Allô ?— Je suis nominée.— Quoi ?— Le Prix de la Jeune Architecte de
Je souris. Je pose ma main sur sa cuisse. Il conduit, tranquille, apaisé. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Si calme. Si présent. Si lui.— Qu'est-ce qui t'a pris ? je demande. Pourquoi maintenant ?— C'est la question des enfants. Elle m'a fait réfléchir. Sur ma vie. Sur ce que je veux vraiment. Sur ce qui compte.— Et qu'est-ce qui compte ?— Toi. Nous. Notre amour. Le reste, c'est du bruit. Du vent. Des distractions.— Même ton entreprise ?— Surtout mon entreprise. J'ai passé vingt ans à construire un empire. À courir après le pouvoir, l'argent, la reconnaissance. Et pour quoi ? Pour me réveiller à quarante-deux ans et réaliser que je ne sais pas qui je suis sans tout ça.— Et maintenant, tu sais ?— Non. C'est pour ça qu'on part. Pour que je le découvre. P
Il se redresse. Il se tourne vers moi, prend mes deux mains dans les siennes.— D'abord, il faut qu'on soit honnêtes. Complètement honnêtes. Qu'est-ce qui te fait peur, exactement ?Je réfléchis. Vraiment. Profondément.— J'ai peur de perdre ma liberté. Peur que ma vie ne m'appartienne plus. Peur de ne plus pouvoir créer, dessiner, construire. Peur de devenir juste une mère, et plus Sofia.— C'est légitime.— Et toi ? Qu'est-ce qui te fait peur ?— J'ai peur de ne pas être à la hauteur. Peur de transmettre mes failles, mes peurs, mes colères. Peur de ne pas savoir aimer assez, assez bien, assez longtemps.— Tu sais aimer, Marcus. Tu m'aimes, moi. Et tu m'aimes bien.— Ce n'est pas pareil. Un enfant, c'est différent. C'est une responsabilité totale, absolue, définiti
L'enterrement a lieu le lendemain.Le cimetière est petit, perché sur une colline, face aux montagnes. Le ciel est gris, lourd, chargé de pluie. Quelques personnes sont là. Des voisins, des amis de ma mère, des visages que je ne reconnais pas.Le prêtre parle de paix, de pardon, d'éternité. Je n'écoute pas. Je regarde le cercueil. Mon père est dedans. Mon père que je n'ai pas connu. Mon père qui m'a aimée de loin.Marcus tient ma main. Fort. Très fort. Ma mère est à ma droite, silencieuse, absente, perdue dans ses souvenirs.Après la cérémonie, les gens viennent me voir. Ils me parlent de mon père, me racontent des anecdotes, me disent qu'il était fier de moi, qu'il parlait souvent de sa fille l'architecte, de sa fille qui réussissait à Paris.Je les écoute. Je hoche la
À sept heures, Marcus est là.Il gare sa voiture devant l'atelier, descend, m'ouvre la portière. Il ne dit rien. Il me prend dans ses bras, me serre longtemps, très longtemps. Puis il prend mon sac, le met dans le coffre, et on part.La route est longue. Trois heures de nationale, de villages endormis, de paysages que je reconnais sans les avoir jamais vraiment regardés.Ma région natale. Celle que j'ai quittée à dix-huit ans pour Paris. Celle où je n'étais jamais revenue. Pas vraiment. Pas pour de bon.Marcus conduit en silence. Sa main est posée sur ma cuisse, chaude, rassurante. Il ne pose pas de questions. Il attend. Il est là. C'est tout.— Tu veux qu'on parle ? demande-t-il au bout d'une heure.— Non.— Tu veux de la musique ?— Non.— Tu veux que je m'arrête ?— Non. Co
Les semaines qui suivent sont intenses.Je travaille sur le projet de Marcus en parallèle de mes autres chantiers. Je dors peu, je mange mal, je bois trop de café. Mais je suis heureuse. Profondément, viscéralement, totalement heureuse.Je dessine des espaces qui respirent. Des bureaux qui ne sont pas des bureaux. Des lieux de vie où l'on a envie de rester, de travailler, d'exister. J'imagine des matériaux bruts, du bois, de la pierre, du verre. Des lumières douces, des plantes partout, des coins pour se poser, pour penser, pour rêver.Marcus vient me voir presque tous les soirs. Il s'assied sur le tabouret, regarde mes plans, pose des questions, donne son avis. Pas comme un client. Comme un amoureux. Comme un complice.— Et là, c'est quoi ? demande-t-il un soir, en montrant un espace vide sur le plan.— Un lieu de silence.— Un lieu de silence ?— O
SOFIALa télévision est allumée dans la salle de repos. Je ne devrais pas la regarder, je suis en service, mais l'image m'a figée.Lui. Marcus. En costume gris, debout devant un parterre de journalistes. La conférence de presse est re
MARCUSIl est six heures du matin quand elle descend. J'ai les jambes engourdies, les yeux qui piquent, le dos en compote d'être resté appuyé contre cette voiture toute la nuit.Elle est en jean, sweat à capuche, les cheveux détach&eac
MARCUSMon bureau sent le propre. Comme tous les matins. Impeccable. Stérile.Je pose ma mallette, défais ma veste, m'assieds dans mon fauteuil. La vue est là, comme toujours. La ville à mes pieds, obéissante.Je devrais me plonger dans les dossiers. La fusion. Les chiffres. Les actionnaires qui tr
SOFIALa lumière me réveille. Pas celle, blafarde, des néons de l'open space. Celle, chaude, du soleil qui passe à travers mes rideaux bon marché.Je ne sais pas tout de suite où je suis. Mon corps pèse une tonne, mes cuisses sont douloureuses, et il y a une odeur. Une odeur que je ne connais pas.







