Mag-log in
JEANNE
« J’ai entendu dire que le directeur des opérations sera présent pour la présentation d’aujourd’hui. »
« Le directeur des opérations ? Pourquoi serait-il là ? »
« Il assiste à toutes les présentations. Il n’en rate aucune. »
Je respire profondément et lisse ma jupe. Je dois être à la hauteur.
Lumière Architecture compte sur moi.
« Dee. »
Damien, mon petit ami et chef d’équipe, s’approche.
« Je sais que je t’avais dit que tu pourrais présenter la partie sur le développement durable, mais si le directeur des opérations est dans la salle, il vaudrait mieux que je m’occupe de tout. Tu comprends, n’est-ce pas ? »
« Je peux le faire, protesté-je. Je prépare ça depuis trois semaines. »
« Je le sais. Mais dans ces conditions, je suis sûr que les associés s’attendront à ce que ce soit moi qui fasse toute la présentation. »
La déception m’envahit, mais je hoche la tête.
Après tout, c’est lui le chef de projet. Et il est probable que le directeur des opérations du groupe Chevalier s’identifie davantage à l’assurance expérimentée de Damien qu’à mon enthousiasme, même si le développement durable est ma spécialité.
J’ignore le sourire un peu trop satisfait de Philippa.
Je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais elle semble me détester depuis le jour où elle a été mutée de notre bureau d’Argentine, il y a deux mois.
Ce n’est pas le moment de penser à elle. J’ai plus important.
« Ils sont prêts. »
Mon pouls s’emballe. Je lisse encore une fois ma jupe.
Je suis Damien dans la salle, le ventre noué, en balayant du regard les hommes et les femmes graves assis autour de l’immense table.
Mon regard atteint le fond de la pièce.
Et tout s’arrête en moi.
Des yeux bleus, froids, me fixent.
Mon souffle se bloque.
Pendant une seconde terrible, je ne peux plus bouger.
Je connais ces yeux.
Je connais ce visage.
Et soudain, une nuit que j’ai passé le mois dernier à tout faire pour ne pas relire me revient avec une clarté brutale.
Ce n’est pas possible.
Mais si.
Il est presque exactement comme je m’en souviens, sauf qu’il est maintenant assis en tête de table, dans un costume impeccable, entouré de dirigeants qui le regardent avec un respect qui ne laisse aucune place au doute.
Je serre le dossier entre mes mains.
Non.
De toutes les personnes dans cette pièce, il fallait que ce soit lui.
Son regard reste accroché au mien. Quelque chose d’illisible passe sur son visage.
La reconnaissance.
Mon estomac se tord.
Je force mon regard à se détourner avant que quelqu’un ne le remarque.
Puis je vois Damien s’asseoir quelques places plus bas.
Mon cœur chute encore.
Je suis coincée dans une pièce avec Louis…
Et mon petit ami.
Il me faut quelque chose à faire. J’aligne mon carnet et mes documents devant moi, pose mon stylo sur la pile, puis le retire et le place à côté.
N’importe quoi, pour occuper mes mains.
Je sens encore Louis me regarder.
Même lorsque l’homme à ses côtés se penche et lui parle à l’oreille d’un ton pressant, ces yeux bleus restent sur moi.
J’avale et baisse les yeux vers mes notes.
Pourquoi a-t-il l’air si en colère ?
Je n’avais certainement pas prévu de le revoir.
« Ce développement est une priorité pour le groupe Chevalier, dit Louis. Sa voix m’envoie un frisson que je n’aurais pas dû ressentir. Nous y consacrerons beaucoup de temps et d’argent. L’équipe du cabinet d’architecture avec lequel nous nous associerons travaillera depuis ce bâtiment pendant toute la durée du projet. »
Je sursaute sur ma chaise.
Peut-être que ce ne serait pas une si bonne chose que notre proposition soit retenue.
Mais je n’ai pas le droit de penser comme ça.
Mon attention dérape, et mes yeux reviennent vers lui.
Une étincelle me traverse quand nos regards se rencontrent à nouveau.
Il a un bras croisé sur la poitrine, le coude de l’autre posé dessus, et frotte lentement le pouce contre sa lèvre inférieure.
La même bouche dont je me souviens beaucoup trop bien.
Je détourne immédiatement les yeux.
« Vous avez ajouté un certain nombre d’éléments durables qui ne figuraient pas dans le plan initial. À qui doit-on cette idée ? »
« Le développement durable est le domaine d’expertise de Jeanne. C’est une— »
« Vraiment ? » interrompt Louis.
Je me tortille sur mon siège tandis qu’il jette un coup d’œil à son bloc-notes, puis me fixe d’un regard indéchiffrable.
« Pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez fait certains de ces choix, Jeanne ? Ils rendront le projet plus coûteux. »
« C’est quoi, ce ton ? »
Ma tête se vide une seconde ou deux, mais je me reprends vite.
« L’architecture hôtelière durable peut exiger un investissement initial plus important, mais comme vous le savez certainement, une meilleure infrastructure offre aussi un retour sur investissement plus élevé. Outre les toilettes à faible débit, les robinets économes et les douches intelligentes, les systèmes que nous envisageons comprennent des panneaux solaires, des dispositifs de récupération d’eau et des systèmes CVC capables d’ajuster le flux d’air, le chauffage et la climatisation selon différents facteurs. »
Je feuillette mes notes.
« En prenant votre hôtel de Lyon comme étude de cas, nos projections montrent qu’un système de récupération d’eau pourrait s’amortir en moins d’un an. Et si nous intégrons des panneaux solaires au design de l’hôtel, cela contribuerait non seulement à votre certification LEED Platine, mais pourrait aussi réduire la consommation d’électricité jusqu’à cinquante pour cent, avec un retour sur investissement estimé entre six et huit ans. »
« Intéressant. »
Il se recule dans son fauteuil, le regard toujours accroché au mien.
« Continuez. Je veux que vous me convainquiez. »
Pourquoi a-t-il l’air de chercher délibérément une raison de me mettre à l’épreuve ?
Avant de me ridiculiser, je prends une gorgée d’eau.
« Oui, bien sûr, monsieur Chevalier. Ces investissements plus importants changeront fondamentalement le fonctionnement de vos hôtels, en réduisant leur impact environnemental sans sacrifier le confort. Ils vous aligneront aussi sur l’avenir du design durable et amélioreront vos notations. »
Une goutte de sueur glisse entre mes seins sous la pression de son regard.
« Les hôtels qui investissent dans des pratiques durables enregistrent généralement des taux d’occupation plus élevés, une plus grande satisfaction des clients et davantage de revenus par chambre que les autres. Donc, même si l’investissement initial peut sembler élevé, je suis convaincue que les économies compenseront le coût en quelques années. »
Plusieurs têtes autour de la table hochent. Pas celle de Louis.
Je ne parviens pas à lire son expression.
« Très bien, dit-il enfin, reportant son attention sur Damien. Je pense que nous avons entendu tout ce que nous avions besoin d’entendre de votre équipe. Quelqu’un vous contactera lorsque nous aurons pris notre décision. Merci pour votre temps aujourd’hui. »
Il recule sa chaise et se lève.
Le reste de son équipe l’imite.
Clairement congédiés, nous nous levons aussi. Je ramasse mon stylo, mon carnet, mes papiers, et je me tourne vers la sortie sans oser le regarder à nouveau.
En marchant vers la porte, la main de Damien effleure le bas de mon dos. Il se penche pour me murmurer à l’oreille :
« Ce salaud est impossible à lire. Je n’ai aucune idée de comment ça s’est passé. »
Je hoche la tête.
Ce n’est qu’en franchissant la porte que je risque un regard par-dessus mon épaule.
Louis nous observe.
L’angle dur de sa mâchoire et le froid dans ses yeux font chuter mon estomac.
J’ai l’horrible sentiment que « ce qui s’est passé entre nous » cette nuit-là, il y a un mois, s’apprête à me revenir en pleine figure.
Et fort.
LOUISLe message était apparu en haut de mon téléphone pendant que je consultais les cours en Bourse sur le balcon de l’hôtel, puis il avait disparu aussi vite.J’avais tapé en urgence sur le message de mon frère et l’avais relu.Papa a été arrêté.Je l’avais appelé immédiatement.« Putain, pour quoi ? »Mon esprit s’était tout de suite tourné vers un contrôle d’alcoolémie.« Délit d’initié », avait répondu Michel.« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »Papa avait toujours été un preneur de risques. Le délit d’initié ? C’était un tout autre niveau d’illégalité.« J’ai parlé aux avocats. Il a été placé en garde à vue et il y reste jusqu’à l’audience de mise en liberté provisoire, demain. Mais les avocats disent que ce sera très probablement refusé : ils le jugeront en fuite possible. »« Il l’a fait ? »« Il plaide non coupable. Mais si tu me demandes mon avis, disons que ça ne m’étonnerait pas de lui. »« Putain. »Que pouvait-il faire, quand la colère le prenait ?« Il faut gérer la
JEANNE« On l’a eu ! On a eu le projet du groupe Chevalier ! »Le cri de Damien me chasse le sommeil en une seconde.« Vraiment ? »La nervosité me saisit en même temps. Tout notre travail a payé, et je vais participer à la conception de quelque chose qui marquera les grandes villes de France.Mais mon estomac se noue à l’idée de partager le même espace que Louis pendant longtemps.« Ils auront l’espace prêt pour lundi, on pourra commencer alors. J’aurai mon propre bureau, toi et le reste de l’équipe aurez des bureaux en open space. »« D’accord. »« Louis a aussi demandé à nous voir chacun individuellement lundi. »Mon estomac bascule encore.« Individuellement… pour quoi faire ? »« Aucune idée. Mais je te conseille de parler le moins possible pour l’instant. Réponds à ses questions, dis-lui que tu as hâte de travailler avec lui, et n’en dis pas plus. »Mon Dieu, pourquoi faut-il qu’on le voie seuls ?Ce serait tellement plus simple si toute l’équipe était avec moi.Attends. Ça pour
LOUIS« Pas question », ai-je aboyé quand Michel a suggéré de donner le projet à Lumière Architecture.« Tu n’as pas aimé la proposition ? » a demandé Rémy en s’affaissant dans l’un des canapés du bureau.« J’ai entendu dire qu’elle était excellente, moi aussi. » Le doigt de Michel parcourt le dossier. « Et d’après ce que je vois ici, c’est exactement ce dont on a besoin. »« Exactement ce dont on a besoin. » La phrase me ramène à l’instant où Jeanne est entrée dans la salle de conférence.Dès que je l’ai reconnue, je me suis revu cette nuit-là, dans ma chambre d’hôtel : son corps se tordant sous le mien, ces sons presque surpris de plaisir dès que j’ai commencé à bouger en elle.Je chasse le souvenir, m’adosse au profond fauteuil de cuir et croise la cheville sur le genou.« Il y a plusieurs bonnes propositions. »« Aucune n’est aussi bonne que celle de Lumière Architecture. »Je me frotte le menton. Il a raison. Mais la présence de Jeanne me retient de choisir.Dans une ville de la
JEANNEIl y a un mois« Tu es une merde pathétique et lâche, et je déteste d’avoir jamais cru un mot de ce que tu disais. Tu ne me mérites pas, et tu ne mérites certainement pas une seconde de plus de mon temps. Va trouver la femme tordue que tu juges pas “trop indépendante”, parce que j’en ai fini d’être l’idiote qui t’aimait, espèce de salaud. »Moi un peu pompette n’était généralement pas moi la plus charmante.Tout le bar s’est tu, mais je m’en fichais. Ça faisait déjà assez mal que mon petit ami m’ait quittée parce qu’il me trouvait trop indépendante. Je n’avais plus assez d’énergie pour le drame des autres.« Encore, s’il vous plaît. » Je montre mon verre vide.« Je ne pense pas que vous devriez en reprendre. » Les sourcils du barman se lèvent.« Ne vous inquiétez pas, je peux gérer quelques verres— »« Le prochain verre que vous lui servez devrait être de l’eau. »Une voix grave s’élève à côté de moi. Je me tourne vers lui. Il a l’air soigné, comme ces acteurs qu’on voit à la t
JEANNE« J’ai entendu dire que le directeur des opérations sera présent pour la présentation d’aujourd’hui. »« Le directeur des opérations ? Pourquoi serait-il là ? »« Il assiste à toutes les présentations. Il n’en rate aucune. »Je respire profondément et lisse ma jupe. Je dois être à la hauteur.Lumière Architecture compte sur moi.« Dee. »Damien, mon petit ami et chef d’équipe, s’approche.« Je sais que je t’avais dit que tu pourrais présenter la partie sur le développement durable, mais si le directeur des opérations est dans la salle, il vaudrait mieux que je m’occupe de tout. Tu comprends, n’est-ce pas ? »« Je peux le faire, protesté-je. Je prépare ça depuis trois semaines. »« Je le sais. Mais dans ces conditions, je suis sûr que les associés s’attendront à ce que ce soit moi qui fasse toute la présentation. »La déception m’envahit, mais je hoche la tête.Après tout, c’est lui le chef de projet. Et il est probable que le directeur des opérations du groupe Chevalier s’ident







