LOGINNous parlons de photo, de journalisme, de la différence entre l'argentique et le numérique, de la lumière d'automne à Paris, des livres qui nous ont marquées, des films qu'on a vus cent fois. Nos échanges sont fluides, ponctués de silences qui ne sont jamais gênants. Pour la première fois depuis des années, je parle à une inconnue sans calculer mes mots, sans me demander comm
Nous parlons de photo, de journalisme, de la différence entre l'argentique et le numérique, de la lumière d'automne à Paris, des livres qui nous ont marquées, des films qu'on a vus cent fois. Nos échanges sont fluides, ponctués de silences qui ne sont jamais gênants. Pour la première fois depuis des années, je parle à une inconnue sans calculer mes mots, sans me demander comment je suis perçue, sans chercher à plaire ou à contrôler l'image que je renvoie.Je ne cherche pas à séduire. L'idée ne m'effleure même pas. Étrangement, cela ne me traverse même pas l'esprit que cette rencontre pourrait être le début de quelque chose. Je suis juste là, moi, Camille, en train de parler de beauté, de lumiè
CamilleC'est un jeudi soir en octobre. Les jours ont raccourci, et la lumière dorée de l'automne parisien embrase les façades haussmanniennes d'un feu doux et mélancolique. Les feuilles des marronniers commencent à roussir, et l'air frais du soir porte une odeur de terre humide, de marrons grillés, de fin d'année qui approche.J'ai repris goût aux vernissages. Pendant les années sombres, je n'allais plus à aucune exposition, à aucun événement culturel. Tout ce qui faisait vibrer la ville m'était devenu indifférent. Franck occupait tout l'espace, mental et émotionnel. Le monde extérieur s'était réduit à son cabinet, à ses ordres, à son regar
Au bout de très longues minutes, elle relève la tête, renifle, s'essuie les joues d'un revers de manche. Son chignon s'est défait, des mèches folles collent à ses tempes.— Pardonnez-moi, dit-elle en hoquetant. Je suis désolée.— Ne vous excusez pas. Ne vous excusez jamais de pleurer.Elle respire profondément, retrouve un peu de contenance.— J'ai eu la même chose, lâche-t-elle soudain. Pendant deux ans. Deux ans. Avec mon psychanalyste. Il m'a fait croire que j'étais amoureuse de lui. Que c'était normal. Que ça f
Je lève la tête. Mon cou est nu. Ma tête est haute. Et je commence à parler d'une voix que je voudrais plus assurée, mais qui est claire, distincte, ma voix de journaliste, celle que j'ai appris à poser en des centaines d'interviews.— Bonsoir à toutes et à tous. Je m'appelle Camille. Merci de votre présence ce soir. Merci au Docteur Delorme et à Maître Karimi, sans qui je ne serais probablement pas là aujourd'hui. Merci à vous, dans le public, d'avoir choisi d'écouter plutôt que de détourner le regard.Le silence est total. Aucun toussotement, aucun froissement de papier. Juste des centaines d'yeux fixés sur moi.— P
Je prends mon sac, un cabas en toile rapporté du marché il y a des années. Je vérifie que j'ai mes clés, mon téléphone, mon porte-monnaie. Des gestes mécaniques, presque rituels. Et puis j'ouvre la porte, et je sors.L'escalier de mon immeuble sent la cire d'abeille et le pain grillé. La gardienne fait le ménage, fredonnant un air que je ne reconnais pas. Je la salue en passant, elle me répond par un sourire édenté. Avant, je ne la voyais pas. Je ne voyais personne. Le monde était réduit à un tunnel étroit, avec Franck à l'autre bout.Je pousse la porte cochère. La lumière du dehors m'éblouit. Je cligne des yeux, je respire. L'air sent le printemps, le ti
Je me souviens du jour où j'ai enlevé le collier pour la dernière fois. Je ne l'ai pas enlevé, en réalité. Je l'ai arraché. C'était la veille de la dernière séance, celle où j'ai enregistré ses aveux. Je l'ai détaché en tremblant, et la peau en dessous était à vif. Une ligne d'un rouge sombre, presque brun, creusée par des mois de frottement continu. Une plaie qui ne saignait pas mais qui suintait, parfois. Une marque de possession.Les semaines qui ont suivi, j'ai caché mon cou sous des foulards, des cols roulés. La peau a cicatrisé lentement, formant un bourrelet disgracieux, une ligne plus claire qui semblait ne jamais vouloir s'effacer. Je la touchais machinalement, vingt fois par jour, pour vérifier qu'elle