LOGINElisa De Luca a tout perdu un matin d'hiver, à la mairie. En refaisant son certificat de mariage, on lui a soufflé que le sien était un faux. Trois ans de mariage, réduits à une feuille truquée. Elle est rentrée chez elle, les mains glacées. Davide Santoro ne s'est pas excusé. Il lui a dit la vérité, froidement, comme on arrache un pansement sur une plaie encore vive. Depuis cinq ans, il était marié à la conseillère de leur université, Valentina , une femme plus âgée, plus discrète, plus utile. Davide avait tout orchestré en silence. Il avait soudoyé un médecin pour faire croire à Elisa qu'elle était stérile. Il lui avait imposé d'élever l'enfant qu'il venait d'avoir avec son autre femme. Elisa avait changé des couches, veillé des nuits entières, aimé cet enfant comme le sien, sans jamais savoir qu'on se moquait d'elle depuis le début. Elle s'est effondrée dans le couloir, sans un bruit. Puis elle a appelé son avocat. Sa voix était éteinte : « Je suis célibataire. Pas d'enfants. Mes biens sont à moi seule. » Elle est partie sans se retourner. Davide a souri. Elle reviendrait, pensait-il. Elle n'avait nulle part où aller. Il ne l'a jamais revue. Jusqu'à ce jour où son visage est apparu sur tous les écrans du pays. Une alliance à la main. Un homme puissant à ses côtés. Et dans ses yeux, plus de larmes. Juste le silence des tombes et l'éclat froid de la vengeance.
View MoreJe ne le sais pas encore, mais c’est mon dernier matin d’innocence..
Elisa
La lumière du jour se glisse entre les fentes des rideaux de lin blanc, dessinant des traits de soleil sur le drap froissé. Une fine poussière danse dans ces rayons, comme des souvenirs qui n’existent pas encore. Mon cœur bat doucement, au rythme de la respiration de l’homme qui dort à côté de moi. Davide. Mon mari. Mon amour. Tout ce que j’ai.
Je tourne lentement la tête sur l’oreiller. Il est là, son visage tourné vers moi. Ses cheveux bruns en bataille sur son front, ses longs cils qui frémissent à peine quand il rêve. Ses lèvres entrouvertes laissent échapper un souffle chaud et régulier. Il a l’air si paisible. Si sincère. Si vrai.
— Tu es magnifique quand tu dors, je murmure pour moi-même.
Ma main glisse hors des draps. Je tends le bras vers la table de chevet en bois sombre. Mon alliance est posée là, sur un petit coussin de velours bleu qu’il m’a offert le soir de nos fiançailles. Je la prends délicatement. Le métal est froid contre ma peau. Je la fais tourner entre mes doigts, regardant la lumière danser sur l’or pâle. Trois ans de mariage. Quatre ans d’amour. Quatre ans à donner tout ce que j’ai, tout ce que je suis, à cet homme.
Et chaque matin, depuis le premier jour, je regarde cette alliance comme si c’était la première fois. Comme si elle avait le pouvoir de me rappeler que je suis aimée. Que j’existe pour quelqu’un. Que je compte.
— Tu vas l’user à force de la tripoter comme ça.
Sa voix rauque du matin me fait sursauter. Je tourne la tête. Il a ouvert un œil, un sourire malicieux au coin des lèvres. Il ne s’est même pas réveillé vraiment. Il m’a sentie bouger. Il m’a sentie exister. Pendant quelques secondes, cette pensée me remplit d’une joie si intense que j’ai du mal à respirer.
— Tu me regardais dormir, encore ? demande-t-il en se tournant vers moi.
— C’est mon passe-temps favori, dis-je en souriant. Je collectionne tes rêves.
Il rit doucement. Un rire qui fait vibrer sa poitrine contre mon épaule. Il attrape ma main , celle qui tient l’alliance et la porte à ses lèvres. Il baise l’anneau d’abord, comme pour saluer ce qu’il représente. Puis il baise mes doigts. Un par un. Lentement. L’index. Le majeur. L’annulaire, là où la bague a laissé une marque pâle. Le petit doigt. Chaque baiser est un poids de moins sur mon cœur.
— Je t’aime, Elisa.
Il dit ça les yeux fermés. Comme s’il priait. Comme s’il avait peur que je disparaisse.
— Je t’aime aussi, Davide.
Ma voix se brise un peu sur son prénom. Je ne sais pas pourquoi. Une émotion trop grande, trop lourde, trop… juste. C’est ça que je ressens, ce matin-là. Une certitude absolue que ma vie est là, dans ce lit, avec cet homme, dans cette chambre aux rideaux de lin blanc.
Il pose sa main sur ma joue. Sa paume est chaude, légèrement rugueuse. Il me caresse la pommette du pouce.
— C’est notre anniversaire de mariage, dit-il en ouvrant enfin ses deux yeux. Trois ans, ma chérie. Tu te souviens du jour où on s’est rencontrés ?
— Bibliothèque universitaire, je réponds sans hésiter. Rayon de poésie. Tu avais renversé mon café.
— J’avais fait exprès.
Il dit ça avec un sourire complice, comme si c’était un secret que nous partagions seuls au monde. Je ris. Ce rire monte de ma poitrine sans que je puisse le retenir. C’est un rire clair, presque enfantin. Il me fait du bien. Il me fait croire que tout est possible.
Il dit toujours qu’il a fait exprès, ce jour-là. Et je ne sais jamais s’il plaisante. Il y a des jours où j’imagine qu’il est vraiment tombé par hasard, qu’il m’a vraiment renversé ce café par maladresse. D’autres jours, je le crois. Je le crois capable d’avoir orchestré notre rencontre.
Aujourd’hui, c’est un jour de croyance.
Aujourd’hui, je choisis de tout croire.
Je choisis de croire qu’il m’aime. Je choisis de croire qu’il n’a jamais aimé que moi. Je choisis de croire que notre mariage est vrai, que notre amour est vrai, que notre vie est vraie.
C’est mon dernier matin d’innocence.
Mais je l’ignore.
Je l’ignore totalement.
Elisa Antoine vit à Aix-en-Provence, à deux heures de route de Collioure. Deux heures d'autoroute, de paysages qui défilent, de vignobles et de collines, de cyprès et d'oliviers. Il vient me voir un mercredi, puis le mercredi suivant, puis tous les week-ends. Chaque fois, c'est la même chose : il arrive le samedi matin, il s'installe à l'hôtel du port, un petit établissement modeste tenu par une dame catalane qui s'appelle Madame Pujol, et nous passons nos journées ensemble jusqu'au dimanche soir. L'hôtel du port est un endroit sans prétention, avec des chambres simples mais propres, des rideaux en dentelle, des meubles en bois ciré, une vue imprenable sur le port et la mer. Antoine pourrait loger chez moi, bien sûr, je lui ai proposé dès le troisième week-end. Mais il a refusé, avec tact, avec délicatesse. — Je ne veux pas te brusquer, Elisa. Je ne veux pas aller plus vite que la musique. Prenons notre temps. Apprenons à
Je le regarde plus attentivement, posant mon stylo sur la table, oubliant un instant la file d'attente qui s'impatiente derrière lui. Il a les yeux gris, des yeux profonds et calmes qui ne cillent pas, qui ne se dérobent pas. Des rides au coin des lèvres, des rides de sourire qui donnent à son visage une expression chaleureuse et rassurante. Un sourire franc et sans calcul, un sourire qui ne cherche pas à séduire, à impressionner, à manipuler. Il ne me drague pas, il ne me flatte pas, il n'essaie pas de m'attirer dans son lit avec des compliments appuyés et des regards appuyés. Il me parle avec une simplicité désarmante, comme on parle à une égale, à une intelligence, à une personne dont on respecte le travail et le parcours. — Asseyez-vous, si vous voulez, dis-je en désignant la chaise vide à côté de ma table. Il y a un café à l'intérieur du salon, on pourrait parler un peu, si vous avez le temps. Je termine dans une demi-heure. Il accepte,
Je pense à Léo, enfin. Mon petit Léo, mon bébé d'amour, mon trésor perdu. Il ne sait pas lire, il est trop petit. Il ne sait rien de ce livre, de ce succès, de ces femmes qui me remercient en pleurant. Mais un jour, peut-être, quand il sera grand, il lira ce livre. Et il saura. Il saura que sa maman de cœur ne l'a jamais oublié, qu'elle ne l'a jamais abandonné, qu'elle l'a aimé de tout son être. Je me lève, je rentre dans la petite maison, je ferme la porte derrière moi. Demain, d'autres lettres arriveront. D'autres invitations, d'autres sollicitations. D'autres lectrices m'écriront pour me dire que mon livre les a sauvées. Et je leur répondrai, comme je le fais chaque fois, avec les mêmes mots, les mêmes gestes, la même gratitude. Merci à vous. Votre parole compte. Votre vie compte. Vous n'êtes pas seules. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à avoir traversé l'enfer et à en être revenues. Ensemble, nous sommes fortes. Ensemble, n
Je refuse la plupart des invitations, épuisée par l'attention médiatique, par les sollicitations incessantes, par cette lumière trop vive braquée sur mon visage. Je ne suis pas une star, je ne suis pas une personnalité publique, je ne suis pas faite pour ce cirque. Je suis une femme qui a écrit un livre, c'est tout. Une femme qui a transformé sa souffrance en mots, qui a posé son histoire sur le papier, qui a trouvé dans l'écriture une forme de salut. Rien de plus. Mais j'accepte quelques rencontres, soigneusement choisies, dans des petites librairies de province, loin des projecteurs et des caméras, loin du bruit et de la fureur parisienne. Des soirées intimes, chaleureuses, où je lis des extraits du livre à voix haute, où je dialogue avec des lectrices dans une atmosphère de confidence et de respect, où je signe des exemplaires en échangeant quelques mots, un sourire, parfois une étreinte. C'est dans ces moments-là que je mesure l'impact de mon
Je m'approche de la fenêtre, je l'ouvre toute grande. La mer est là, au bout de la ruelle, scintillante sous le soleil voilé de janvier. Le bruit des vagues monte jusqu'à moi, régulier et apaisant, comme une respiration, comme un cœur qui bat. Les mouettes crient au-dessus du port, le
Elisa Collioure au petit matin. Enfin, presque midi, mais pour moi c'est un matin, une aube, une naissance. Le train s'est immobilisé sur la voie unique qui dessert la petite gare, une bâtisse modeste aux murs crépis de blanc, avec des volets bleu délavé et une marq
Mes yeux s'emplissent de larmes, mais je ne pleure pas. Je ravale ce sanglot qui monte dans ma gorge, cette douleur qui me déchire la poitrine. Léo n'est pas mon fils. Il ne l'a jamais été. Je dois me le répéter, encore et encore, pour ne pas devenir folle. L'amour que j'ai éprouvé pour lui était
Elisa Je me lève avant l'aube. Le salon est plongé dans une pénombre grise, à peine troublée par la lueur orangée du lampadaire qui filtre à travers les rideaux. Camille dort encore sur le canapé, roulée en boule dans le plaid que je lui ai donné hier soir, ses cheveux blonds éparpillés sur le co






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