LOGINPas un bruit. Pas une odeur. Une température. La chaleur. Une présence tiède, à peine plus chaude que l'air ambiant, mais vivante. Une perturbation infime dans l'atmosphère de l'atelier, comme une pierre qu'on jette dans un étang et dont les rides se propagent jusqu'à moi. Elle se tient légèrement sur ma droite, à moins d'un mètre. Je pourrais presque dessiner sa silhouette dans le noir, deviner la larg
GabrielElle est magnifique quand elle a peur.Je ne devrais pas penser ça. Ce n'est pas professionnel. Ce n'est pas convenable. Mais je ne suis pas son professeur de violon. Je n'ai jamais été son professeur de violon. Je suis un luthier qui a accepté, par curiosité d'abord, par fascination ensuite, d'apprendre à une avocate comment écouter un instrument. Et voilà que je me retrouve avec un crin autour de son cou et une érection qui m'empêche de penser clairement.Le bandeau est revenu sur ses yeux. Elle est assise, droite comme une statue de sel, le cou offert, le fil lâche contre sa gorge. Sa robe est simple, un fourreau gris qui épouse ses courbes sans les souligner, un vêtement de travail porté avec une élégance inconsciente. Ses mains sont posées sur ses cuisses, paumes vers le ciel. Ouvertes. Réceptives. Elle s'est mise
Sa voix est brève, presque rude. Je pose mon sac à main près de la porte et m'installe sur le tabouret. Mon tabouret. Il est devenu mon tabouret au fil des semaines, celui où je m'assois toujours, celui dont le bois a épousé la forme de mes hanches. Le bandeau de soie noire est posé sur l'établi, à côté d'un pot de vernis entamé. Il l'a laissé là, bien en évidence. Comme une promesse. Comme une menace. Comme un défi silencieux : Tu es venue. Tu es revenue. Tu en veux encore.Oui. J'en veux encore.Gabriel repose ses outils avec des gestes précis, retire la loupe de son œil et se tourne vers moi. Dans sa main droite, il tient quelque chose que je ne distingue pas bien. Un fil. Très fin, presque invisible dans la pénombre de l'atelier. Il le fait glisser entre ses doigts comme un prestidigitateur prépare son tour.
Pas un bruit. Pas une odeur. Une température. La chaleur. Une présence tiède, à peine plus chaude que l'air ambiant, mais vivante. Une perturbation infime dans l'atmosphère de l'atelier, comme une pierre qu'on jette dans un étang et dont les rides se propagent jusqu'à moi. Elle se tient légèrement sur ma droite, à moins d'un mètre. Je pourrais presque dessiner sa silhouette dans le noir, deviner la largeur de ses épaules, la hauteur de sa tête.Je lève lentement la main. Mes doigts rencontrent du tissu. Du lin. La chemise de Gabriel. Sous le tissu, son torse est ferme, chaud, et je sens son cœur battre contre ma paume. Lent. Régulier. Comme un métronome ancien qui donnerait le tempo à une symphonie silencieuse.— Ici, je murmure.Ma voix est rauque, chargée d'une émotion que je ne reconnais pas. Sa main rec
Sa voix vient de nulle part. De partout. Sans mes yeux pour localiser sa position, il est devenu une présence diffuse, enveloppante, presque divine. L'odeur de la résine et du vernis frais me monte à la tête comme un alcool trop fort. La pluie sur le toit de verre est plus forte, plus nette, comme si chaque goutte frappait directement contre mon crâne, contre mes tympans, contre mon âme.— Je ne vois rien, je murmure.Ma voix est minuscule. Une voix de petite fille perdue dans le noir. Je déteste cette voix. Je veux la faire taire, la museler, la renvoyer dans les abysses où je l'ai enfermée depuis des années. Mais elle est là, nue et tremblante, et elle sort de ma bouche sans ma permission.— C'est le but.Sa voix est plus proche maintenant. Je sens la chaleur de son corps dans mon dos, un rayonnement animal qui traverse l'air frais de l'atelier. Mais il n
SolèneLa pluie frappe contre la verrière de l'atelier comme mille doigts impatients. Je suis assise sur ce tabouret bancal depuis vingt minutes, le violon de ma grand-mère posé sur mes genoux, et je n'arrive à rien. Mes doigts tremblent sur le manche. Le son qui sort de l'instrument est acide, étranglé, comme si le bois lui-même refusait de me parler.Je déteste cet instrument. Je le déteste de toute mon âme. Ma grand-mère l'a laissé dans son testament avec un mot griffonné sur un papier jauni : "Pour Solène, qui a oublié comment on écoute le silence." J'ai failli le jeter. Je l'ai gardé par culpabilité, ce sentiment juif et catholique qui m'étreint chaque fois que je pense à elle. Elle est morte seule dans son appartement du Marais, entourée de partitions et de lettres d'amour jamais envoyées, et
Sa voix est plus basse, presque un murmure.— J'ai cru que ta mère aurait réussi à te convaincre. Ou que l'été, le soleil, les amis, la liberté retrouvée t'auraient fait comprendre l'absurdité de cette histoire. Qu'une fille de dix-huit ans n'a rien à faire avec un homme de trente-huit ans. Que tu mérites quelqu'un de ton âge, quelqu'un avec qui construire une vie normale, pas un prof dépressif qui vit dans un appartement rempli de livres.— J'ai attendu. Chaque jour, j'ai vérifié mon téléphone, même quand je ne l'avais plus. Chaque nuit, je me suis demandé si tu pensais encore à moi. Chaque matin, j'ai espéré un signe.— Moi aussi, j'ai cru que tu m'oublierais.Je fais un autre pas. Je suis maintenant si près de lui que je pourrais compter ses cils.— J'ai cru
ChiaraLes jours passent. Ils s'écoulent comme l'eau du canal, lents en apparence, profonds en réalité, charriant des choses que je ne vois pas toujours mais que je sens passer.Alessandro tient sa promesse. Chaque nuit, il s'installe sur la chaise près de la fenêtre. Chaque matin, je me réveille e
ChiaraJe me lève. Mes jambes me soutiennent. Je traverse la pièce, le frôle en passant. Dans l'escalier, nos ombres se mêlent sur la pierre.— Chiara.Je m'arrête à mi-marche. Je ne me retourne pas.— Cette nuit, dit-il. Je ne serai pas... Je ne...Il cherche ses mots. Les mots sont des outils qui
ChiaraLe bouillon arrive, tiède et gras. Je le bois en silence. Ma mère me regarde. Elle n'a rien d'autre à faire, apparemment. Son devoir maternel s'achève ici, dans cette surveillance alimentaire qui tient lieu d'affection.— Il faudra faire quelque chose pour tes bras, dit-elle. Des manches plu
MatteoSon corps se raidit, ses yeux se ferment à moitié, sa bouche s’ouvre sur un cri muet. Une série de frissons violents la parcourt, et elle se love contre ma main, pantelante, les larmes coulant à nouveau sur ses tempes.Je la tiens contre moi, la laissant redescendre, déposant des baisers dou