LOGINElenaLa fille s'appelle Camille.Elle est entrée par la porte d'entrée comme si la maison lui appartenait, ses talons claquant sur le parquet avec une assurance qui me donne envie de la tuer. Son rire trop fort remplit le couloir, rebondit sur les murs, s'infiltre sous ma porte. Elle porte une robe courte, rouge, qui moule ses hanches comme une seconde peau, et ses cheveux blonds tombent en cascade sur ses épaules dénudées. Des cheveux de poupée. Des cheveux de fille parfaite. Des cheveux qui sentent bon le shampooing cher et la vacuité.Elle a les yeux bleus. Bien sûr qu'elle a les yeux bleus. Elles ont toujours les yeux bleus. Les filles que Samuel ramène, elles ont toutes les yeux bleus, des yeux de ciel, des yeux d'océan, des yeux de bimbo. Aucune n'a les yeux marron. Aucune n'a les miens.Samuel est derrière elle. Sa main sur son épaule. La même main. La mê
Il n'y a plus de distance entre nous. Plus de pare-brise, plus de sièges, plus de règles. Il y a juste lui. Sa bouche entrouverte. Ses mains qui tremblent sur le volant. La cicatrice sur son sourcil, cette cicatrice que j'ai caressée du bout des doigts une fois, il y a des années, en lui demandant "qu'est-ce qui t'est arrivé ?" et il avait souri, il avait dit "je suis tombé", mais je n'avais pas cru, et maintenant je sais qu'il mentait, qu'il s'est battu pour quelqu'un, pour quelque chose, pour une raison que je ne saurai jamais.La façon dont ses cils s'abaissent quand il me regarde, comme s'il voulait filtrer la lumière, comme s'il voulait me voir sans que je le voie.– Tu veux vraiment apprendre à conduire ? demande-t-il.Sa voix n'est qu'un souffle.– Non, je dis.Ma voix n'est qu'un souffle.– Qu'est-ce que tu veux ?Je ne réponds pas. Je ne p
Il ne dit rien.– Maintenant, dit-il, passe la première.– Je sais même pas où est la première.– À gauche et en haut. Enfonce l'embrayage.Mon pied cherche la pédale. Je la trouve du bout des orteils, l'enfonce jusqu'au plancher. Ma jambe est trop courte, je dois me tendre, mon short remonte sur ma cuisse, je sens le cuir du siège sous ma peau, la couture qui imprime sa marque.– Tire le levier vers toi et pousse vers le haut.Je pose ma main sur le pommeau. Il est rond, chaud, usé par les ans, par les mains de Samuel, par toutes les heures qu'il a passées à conduire, à penser, à s'échapper. Ma main est moite, tremblante. J'essaie de le tirer, mais il ne bouge pas.– Plus fort.J'essaie encore. Rien. Le pommeau reste figé, comme s'il se moquait de moi, comme s'il savait que je ne sais pas, que je ne su
Mes doigts descendent lentement. Le long de mon ventre, de mes hanches, plus bas. Je ne devrais pas. Je sais que je ne devrais pas. C'est mal, c'est sale, c'est interdit. Penser à lui en faisant ça, c'est franchir une ligne qu'on ne peut plus jamais refranchir.Mais c'est plus fort que moi.C'est toujours plus fort que moi.Je pense à ses yeux noirs. À sa bouche. À ses mains. À sa pomme d'Adam qui monte et descend. À ce qu'il ferait si la porte ne s'était pas refermée. S'il était entré. S'il s'était approché. S'il avait posé ses mains sur moi.– Samuel, je chuchote dans l'oreiller.Mon corps se cambre. Mes doigts s'activent plus vite. La chaleur monte, enfle, explose. Je mords l'oreiller pour ne pas crier. Mes jambes tremblent. Mes orteils se crispent. La vague me traverse, me noie, m'emporte.Je reste là, haletante, le corps en sue
Sa main tire la porte. Doucement. Beaucoup trop doucement. La porte se referme par centimètres, comme s'il ne voulait pas vraiment la fermer, comme s'il espérait que je le rappelle, que je lui dise "reste", "entre", "approche-toi".Je ne le rappelle pas.Je ne dis rien du tout.Je le regarde disparaître derrière le battant de bois. D'abord son torse, puis son visage, puis ses yeux. Ses yeux qui restent plantés dans les miens jusqu'à la dernière seconde, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'une fine fente de lumière, puis plus rien.La porte se referme avec un clic.Le verrou.Je n'ai pas poussé le verrou.Je ne pousse jamais le verrou. Pas depuis ce jour. Pas depuis que j'ai compris que je voulais qu'il entre. Pas depuis que j'ai compris que chaque fois qu'il entre sans frapper, c'est une petite mort, une petite victoire, une petite promesse.Je ne p
ElenaLa chaleur de l'eau m'enveloppe jusqu'au cou. Je ferme les yeux. J'écoute le silence de la maison. Maman et François sont sortis dîner chez des amis, ils ne rentreront pas avant minuit. Samuel est dans sa chambre, ou peut-être dans le jardin, je ne sais pas. Je ne sais jamais où il est, maintenant. Il va et vient comme une ombre, et j'ai arrêté de chercher à comprendre ses déplacements. Comprendre Samuel, c'est comme vouloir attraper de la fumée avec les doigts. On croit la tenir, elle s'évapore. On croit l'avoir comprise, elle change de forme.Je me lave les cheveux. Le shampooing sent la noix de coco, une odeur douce et sucrée qui remplit la pièce de vapeur. Mes doigts massent mon crâne, descendent le long de ma nuque, et je pense à ses doigts à lui. À cette façon qu'il avait de me toucher la tempe, quand j'étais petite. À cette main sur mon épaule, le jour de son retour. À cette main sur la mienne, dans la voiture, quand il m'apprenait à passer les vitesses.Mon corps se souv
LéoSix mois.Cent quatre-vingts jours depuis que Claire a ouvert la porte de l'appartement pour la dernière fois.Cent quatre-vingts nuits dans l'atelier de Jade, à écouter sa respiration, à regarder les ombres des sculptures
Le dimanche soir, je la raccompagne à la gare.— Reviens vite, dis-je.— Toi aussi, viens à Bordeaux. Je te montrerai la librairie. La maison. La vie que j'ai eue sans toi.— Promis.On s'embrasse. Longtemps. Comme on embra
LéoOn s'assoit à une table près du fond.Elle enlève son écharpe. Ses mains tremblent un peu. Les miennes aussi.— Tu veux boire quelque chose ? je demande.— Un chocolat chaud, s'il te pla&ici
Je reste figé.Vingt-quatre ans. Caroline. La soirée étudiante. Rue des Ecoles.Les souvenirs remontent par vagues. Une fille brune, des lunettes rondes, un rire qui ressemblait à une cascade. On avait parlé de poésie, de Nerud







