登入Sa voix est douce, convaincue, presque passionnée. Il ne plaisante pas. Il ne bluffe pas. Il croit sincèrement à ce qu'il dit. Il croit sincèrement m'avoir sauvée, élevée, accomplie. Et c'est peut-être ça, le plus terrifiant. Pas sa cruauté, pas sa manipulation, mais sa conviction profonde, inébranlable, d'avoir agi par amour. D'être le héros de cette histoire. D'être le sculpteur g&ea
Sécurité. Le mot résonne en moi comme un glas. J'en suis donc là. À avoir besoin d'être en sécurité. À me cacher pour parler à ma meilleure amie. À organiser des rendez-vous clandestins comme une femme traquée. Parce que c'est ce que je suis. Une femme traquée. Une femme en danger. Une femme qui doit fuir pour survivre.— D'accord. Dix-huit heures. J'y serai.Je raccroche, et je reste assise à mon bureau, le regard perdu dans le vide, les mains croisées sur le clavier. Autour de moi, mes collègues travaillent, téléphonent, plaisantent. La vie du journal suit son cours, indifférente à mon séisme intérieur. Personne ne voit rien. Personne ne se doute de rien. Je suis une experte du camouflage, une virtuose du simulacre. J'ai tellement l'habitude de faire semblant que même moi, j'ai fini par ne p
ÉlisaCe matin, dans le métro, une affiche m'a sauté aux yeux. Une campagne de sensibilisation contre les violences conjugales. Un visage de femme tuméfié, en noir et blanc, et une phrase en lettres capitales. L'EMPRISE NE COMMENCE PAS PAR UN COUP. ELLE COMMENCE PAR UN MOT, UN REGARD, UN SILENCE. Je suis restée figée devant l'affiche, le souffle coupé, comme si quelqu'un venait de prononcer mon nom à haute voix dans la foule anonyme.Le métro est arrivé, les portes se sont ouvertes, les gens ont poussé derrière moi, et je suis montée mécaniquement, sans quitter l'affiche des yeux. Les portes se sont refermées, et le visage de la femme tuméfiée a disparu, mais les mots sont restés gravés sous mes paupières. L'emprise ne commence pas par un coup. Elle commence par un mot, un regard, un silence.Au bureau,
Enfin, un mouvement. Sa tête s'incline légèrement sur le côté, comme s'il était surpris par ma remarque, comme s'il ne comprenait pas ce que je lui reprochais. Et puis il sourit. Un sourire doux, presque enfantin, qui contraste terriblement avec la scène.— Peur ? dit-il, la voix rauque, ensommeillée. Pourquoi aurais-tu peur de moi, mon amour ? Je te protège. Je veille sur toi. C'est ce que font les hommes qui aiment. Ils veillent.— Ce n'est pas normal de regarder quelqu'un dormir. Pas comme ça. Pas toutes les nuits.— Comment sais-tu que c'est toutes les nuits ? Puisque tu dors ?La question me désarçonne. Elle est logique, imparable, glaçante. Puisque je dors. Puisque je ne me réveille jamais. Puisque je ne me rends compte de rien. Depuis combien de temps dure ce manège ? Depuis des semaines ? Des mois ? Depuis le d&eac
Sa voix est douce, convaincue, presque passionnée. Il ne plaisante pas. Il ne bluffe pas. Il croit sincèrement à ce qu'il dit. Il croit sincèrement m'avoir sauvée, élevée, accomplie. Et c'est peut-être ça, le plus terrifiant. Pas sa cruauté, pas sa manipulation, mais sa conviction profonde, inébranlable, d'avoir agi par amour. D'être le héros de cette histoire. D'être le sculpteur génial qui a transformé un bloc de pierre brute en statue éternelle.— Je suis en train de te perdre, murmure-t-il en se penchant vers moi, les coudes sur les genoux, les mains jointes. Je le sens. Tu es en train de t'éloigner, et ça me détruit. Tout ce que j'ai fait, Élisa, je l'ai fait pour te garder. Parce que je ne peux pas vivre sans toi. Parce que tu es la seule chose qui donne un sens à mon existence. Si tu pars, je meurs. L
La nausée monte. Je pose le carnet, je respire, je tente de contenir le tremblement qui agite tout mon corps, mais c'est impossible. Je reprends la lecture, parce que je sais que le pire est à venir, parce que je sais que je dois aller jusqu'au bout, parce que je ne pourrai plus jamais ignorer ce que j'ai lu.7 novembre. Elle est presque parfaite maintenant. Presque achevée. Elle ne sort plus sans me demander la permission. Elle ne parle plus à ses amis. Elle ne décide plus rien sans me consulter. Elle est devenue douce, malléable, docile. Comme une belle sculpture d'argent que j'aurais polie pendant des mois. Je suis fier d'elle. Je suis fier de moi. Dans quelques semaines, dans quelques mois, le processus sera terminé. Elle sera totalement mienne, corps et âme. Elle ne pourra plus jamais partir, parce qu'elle ne saura plus qui elle est sans moi. Parce que je serai devenu sa seule identité, sa seule pensée, sa seule raison d'exister. C'est ça, le véritable amour. Pas cette guimauve q
ÉlisaL'atelier est vide. C'est la première fois que j'y entre seule, sans sa présence, sans sa permission. Adrien est parti ce matin pour rencontrer un fournisseur de pierres précieuses à Anvers. Il ne rentrera que tard dans la nuit. Il m'a embrassée sur le front avant de partir, m'a recommandé de ne pas m'ennuyer, de ne pas sortir trop tard, de ne pas parler à des inconnus. Des recommandations qu'on donne à une enfant. Ou à une prisonnière.Je ne sais pas ce qui m'a poussée à entrer ici. Peut-être l'ennui. Peut-être la solitude de cet immense loft vide où je me sens minuscule, perdue, sans substance. Peut-être cette curiosité morbide qui me tenaille depuis des semaines, cette envie sourde de fouiller, de trouver quelque chose, n'importe quoi, qui expliquerait ce qu'il m'arrive, qui donnerait un sens à cette lente décomposition de mon être.L'atelier est en désordre, comme toujours. Des croquis éparpillés sur la grande table de bois, des outils alignés avec une précision maniaque sur