Se connecterEnfin, un mouvement. Sa tête s'incline légèrement sur le côté, comme s'il était surpris par ma remarque, comme s'il ne comprenait pas ce que je lui reprochais. Et puis il sourit. Un sourire doux, presque enfantin, qui contraste terriblement avec la scène.
— Peur ? dit-il, la voix rauque, ensommeillée. Pourquoi aurais-tu peur de moi, mon amour ? Je te protège. Je veille sur toi. C'est ce que font les hommes
— ÉlisaCaroline m’appelle un soir, très tard, avec une voix que je ne lui connais pas. Une voix fébrile, pressée, qui saute les formules de politesse et qui va droit au but comme une flèche. Il faut que je te voie. Tout de suite. J’ai retrouvé quelque chose. Je suis en pyjama, il est presque minuit, dehors la pluie cogne contre la vitre comme une armée d’insectes. Je n’hésite pas une seconde. Je passe un manteau sur mon pyjama, j’enfile des baskets sans chaussettes, je dévale les six étages. La pluie me fouette le visage, glacée, vivifiante. Je cours presque jusqu’au bar où Caroline m’attend, un vieux rade de la rue de Lappe qui reste ouvert jusqu’à deux heures du matin pour les derniers fêtards et les premières détresses.Elle est assise au fond, devant un thé au jasmin auquel elle n’a
— ÉlisaClara pose les billets d’avion sur la table sans un mot. Deux allers simples pour Barcelone, départ dans quatre jours, retour ouvert. Elle les a achetés ce matin, elle ne m’a pas demandé mon avis, elle ne me le demande jamais. Elle a ce regard buté des grandes sœurs qui croient savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous, ce regard qui m’exaspère et me rassure à la fois, ce regard qui me rappelle notre mère quand elle nous forçait à porter une écharpe en hiver. Elle croise les bras, s’appuie contre le plan de travail de la kitchenette, et elle attend. Elle attend que je cède. Elle attend que je la remercie. Elle attend que je plie bagage et que je disparaisse quelques semaines dans une ville ensoleillée où Adrien ne pourra pas me retrouver. Et cette attente, cette certitude qu’elle a de ma capitulation, c’est elle q
— ÉlisaLa clé tourne dans la serrure avec une résistance inhabituelle, comme si quelque chose frottait à l’intérieur du mécanisme. Je force un peu, la porte cède, et tout de suite je sais. Pas par un indice précis, pas par un objet déplacé de façon spectaculaire. Par une odeur. Une odeur qui n’est pas la mienne, un mélange de bois fumé et de musc, une odeur ancienne, reconnaissable entre mille. L’odeur du loft.Je reste figée sur le seuil, la main encore posée sur la poignée. Mon regard balaie la pièce. Tout semble en ordre. Le canapé est à sa place, la table est nette, les livres sont rangés sur l’étagère. Rien n’a été renversé, rien n’a été brisé. Mais quelque chose cloche. Mon corps le sait avant ma conscience, mon corps enre
— ÉlisaJe sors la boîte de sous le lit un dimanche matin, avec la lumière grise et égale de mars qui tombe par la fenêtre. La boîte est en carton, abîmée sur les coins, fermée par du ruban adhésif marron. Je ne l’ai pas ouverte depuis mon départ du loft. À l’intérieur, mes pinceaux, mes tubes de peinture, quelques toiles vierges, une palette en bois craquelée. Tout l’attirail de celle que j’étais avant, de celle que je voulais redevenir. L’odeur de térébenthine qui s’échappe quand je soulève le couvercle me pique les yeux et me serre la gorge en même temps. C’est l’odeur de mes années d’atelier, de mes nuits solitaires devant le chevalet, de mes espoirs ridicules et magnifiques. Je sors un tube de bleu outremer, je le débouche, je presse un peu de couleur sur la p
Ce n’était pas lui.Je le sais parce que je l’ai vu. Ce n’était pas ses traits, pas sa démarche, pas sa stature. Une ressemblance fugitive, un jeu d’ombre et de lumière, un fantôme fabriqué par ma peur. Je m’appuie contre une colonne, la respiration coupée, le front moite. La honte me submerge. Honte d’avoir eu si peur. Honte d’avoir cru le voir. Honte de ne pas être guérie, de ne pas être normale, de transporter encore son spectre partout avec moi. Je pose mon verre sur le premier plateau qui passe et je me précipite vers la sortie. Dans la rue, je marche vite, très vite, sans direction. Au bout de trois rues, je m’arrête devant une bouche de métro et je vomis. Là, sur le trottoir, pliée en deux, les larmes aux yeux, devant les passants qui détournent le regard. Mon corps expulse le fantôme. Mon
Nous restons debout, de part et d’autre de l’évier, séparées par une flaque d’eau sale et des cendres mouillées. La première fracture entre les sœurs. Je la vois se dessiner, nette, douloureuse, comme une fissure sur une porcelaine ancienne. Clara ne part pas tout de suite. Elle s’assoit sur le canapé, les mains posées à plat sur ses cuisses, et elle attend que je pleure. Quand je n’ai plus de larmes, elle dit doucement : Un prédateur reste un prédateur, même en prose. Puis elle se lève, elle prend son manteau, et elle sort sans se retourner.Je reste seule dans le studio silencieux. L’odeur de brûlé persiste. Je m’approche de l’évier, je touche du doigt les résidus noirs, encore tièdes. Je ne sais pas ce que je ressens. Du soulagement ? De la rage ? Du vide ? Peut-être un mélange
ÉlisaJe comprends trop tard que je viens de sourire.Ce n’est pas un sourire nerveux. Pas un rictus de défense.C’est une acceptation silencieuse.Et Adrien le voit.Ses yeux s’assombrissent légèrement, comme si une flamme venait d’être alimentée. Il ne dit rien tout de suite. Il n’en a pas besoin
ÉlisaJe devrais m’éloigner de lui.Cette pensée tourne en boucle dans mon esprit alors que je reste plantée devant Adrien, incapable de rompre ce fil invisible qui nous relie. Il ne me touche pas. Il ne me retient pas. Pourtant, j’ai la sensation étrange d’être déjà prise au piège de quelque chose
Il hoche la tête, lentement. Ses yeux sont brillants, mais il ne pleure pas. Il lutte, comme toujours, contre cette vulnérabilité qu'il refuse de montrer.— Je vais devenir cet homme. Je te le promets. Je vais me battre contre moi-même, contre
ÉlisaJe ne crois pas au destin.Je crois aux coïncidences mal placées, aux hasards ironiques, aux rencontres qui arrivent toujours au mauvais moment. Je crois aux histoires qui commencent trop vite et finissent encore plus vite. L’amour, pour moi, a toujours eu le goût d’un au revoir murmuré trop