MasukÉlisa
Je me réveille avant lui.
La lumière grise de l’aube glisse sur les draps froissés, sur nos corps encore emmêlés, sur la preuve silencieuse de la nuit que nous venons de traverser.
Pendant quelques secondes, je ne bouge pas.
Je sens sa respiration régulière contre ma nuque. Son bras lourd autour de ma taille. Sa jambe entrelacée à la mienne comme pour s’assurer que je suis toujours là.
Je devrais me dégager doucement.
Je ne le fais pas.
Je reste immobile, attentive aux sensations encore vives sur ma peau. Chaque parcelle de moi garde l’empreinte de ses mains. Chaque mouvement me rappelle l’intensité de cette nuit.
Et pourtant… autre chose s’infiltre.
Une question.
Lentement, je me retourne face à lui.
Même endormi, Adrien garde cette intensité presque troublante. Ses traits sont détendus, mais son expression reste marquée par quelque chose de puissant. Comme s’il ne relâchait jamais complètement le contrôle.
Je frôle sa mâchoire du bout des doigts.
Il ouvre les yeux immédiatement.
Comme s’il n’avait jamais vraiment dormi.
Son regard accroche le mien, encore chargé, encore profond.
— Tu pensais partir sans me dire au revoir ? murmure-t-il.
Je cligne des yeux.
— Je ne bougeais pas.
Un léger sourire étire ses lèvres, mais ses yeux restent sérieux.
— Tu réfléchissais.
Il me connaît déjà trop bien.
Je détourne légèrement le regard.
— Je pensais juste…
— À hier ?
Sa main remonte lentement le long de ma hanche. Doucement. Sans précipitation. Mais chaque centimètre qu’il touche réveille mon corps comme une braise qu’on ravive.
— Oui, je finis par admettre.
Il se redresse légèrement, m’obligeant à basculer sur le dos. Son corps plane au-dessus du mien, sans m’écraser, mais m’enveloppant entièrement.
— Et qu’est-ce que tu en conclus ?
Sa voix est plus grave encore que dans la nuit.
Je soutiens son regard.
— Que c’était… intense.
Il frôle mes lèvres du bout des doigts.
— Ce n’est que le début.
Une chaleur monte en moi. Mélange de désir et d’appréhension.
— Tu parles toujours comme ça ? je demande.
— Comme quoi ?
— Comme si tout était écrit d’avance.
Il me regarde longtemps avant de répondre.
— Quand je veux quelque chose, oui.
Ses mots ne sonnent pas comme une plaisanterie.
Je sens un frisson glisser le long de ma colonne vertébrale.
— Et si je décidais que je ne voulais pas aller aussi loin ?
Il ne se braque pas. Ne se crispe pas.
Au contraire.
Ses doigts remontent lentement jusqu’à ma clavicule.
— Alors je te laisserais choisir… murmure-t-il. Mais tu ne feras pas ce choix.
Mon cœur cogne plus vite.
— Tu es très sûr de toi.
— Je suis sûr de ce que j’ai vu dans tes yeux cette nuit.
Il se penche, ses lèvres effleurent ma peau, descendent lentement dans mon cou. Ce n’est pas aussi urgent que la veille. C’est plus lent. Plus profond.
Comme s’il scellait quelque chose.
Mon souffle devient irrégulier malgré moi.
— Adrien…
— Dis-moi d’arrêter.
Encore.
Il répète toujours cette phrase.
Et encore une fois… je ne la prononce pas.
Ses mains explorent avec une précision troublante. Il connaît déjà mes réactions. Les endroits où ma peau s’embrase. Les gestes qui me font basculer.
Mais cette fois, ce n’est pas uniquement charnel.
Il me regarde.
Entre chaque baiser.
Entre chaque mouvement.
Comme s’il voulait s’assurer que je suis là. Que je ressens. Que je cède.
Je passe mes doigts dans ses cheveux, l’attire vers moi.
— Tu ne supportes pas de ne pas contrôler, n’est-ce pas ? murmuré-je.
Il lève les yeux vers moi.
— Je contrôle quand ça m’échappe.
Ses mots me coupent le souffle.
— Et moi ?
Un silence.
Sa main s’arrête sur ma hanche.
— Toi… tu m’échappes déjà un peu.
C’est la première fissure.
La première faille dans son assurance.
Je la sens.
Et étrangement, ça me trouble encore plus.
Il reprend mes lèvres avec une intensité nouvelle. Moins triomphante. Plus urgente.
Nos corps se retrouvent à nouveau, mais d’une manière différente. Moins sauvage que la nuit. Plus profonde. Presque possessive.
Je sens mon corps répondre encore, vibrer, s’abandonner malgré les questions qui naissent dans mon esprit.
Il ne me lâche pas.
Il me retient.
Pas avec force.
Avec présence.
Quand tout se calme enfin, nous restons enlacés longtemps.
Le soleil perce à travers les rideaux.
Je trace distraitement des cercles sur son torse.
— À quoi tu penses ? demande-t-il.
Je n’hésite pas cette fois.
— Que tu es dangereux.
Il sourit légèrement.
— Pour toi ?
Je soutiens son regard.
— Pour moi, oui.
Il rapproche ses lèvres de mon oreille.
— Tu le savais dès que tu m’as vu.
Un frisson me traverse.
Parce qu’il a raison.
Je le savais.
La question n’est plus de savoir si je vais m’éloigner.
La vraie question…
C’est jusqu’où je suis prête à me perdre.
Et au fond de moi, une inquiétude délicieuse s’installe :
Je crois que je viens d’ouvrir une porte.
Et Adrien n’est pas le genre d’homme qui laisse les portes entrouvertes.
Il a reculé d'un pas, comme si mes mots l'avaient physiquement atteint. Et puis il a fait un geste. Un geste que je n'oublierai jamais. Un geste qui a changé quelque chose, définitivement, irréversiblement. Sa main s'est levée, ouverte, et elle a frappé mon épaule. Pas un coup de poing. Pas une gifle. Une poussée. Mais une poussée violente, brutale, qui m'a fait perdre l'équilibre.J'ai basculé en arrière. Mon dos a heurté le coin du plan de travail, et une douleur aiguë m'a traversée. Je suis tombée au sol, lourdement, maladroitement, les jambes repliées sous moi. Le choc a été plus fort que la douleur. Le choc de ce qui venait de se passer. Le choc de la limite franchie. Le choc de la violence devenue physique.Il est resté pétrifié, la main encore levée, les yeux écarquillés par ce
Elle ne répond pas. Elle baisse les yeux sur le livre ouvert qu'elle ne lit pas, et je vois ses doigts qui tremblent légèrement sur les pages. La seule manifestation de vie, la seule preuve qu'elle est encore là, quelque part, derrière ce mur de vide.— Tu m'en veux, continué-je. Tu m'en veux parce que tu penses que je t'ai volé ta vie. Mais tu te trompes. Je ne t'ai rien volé. Je t'ai sauvée. Je t'ai sortie de la banalité, de la médiocrité, de l'ordinaire. Je t'ai offert l'absolu. L'amour absolu, la passion absolue, la vie absolue. Et toi, tu gâches tout avec ta tristesse, avec ton ressentiment, avec ta rancune. Tu sabotes notre bonheur.— Notre bonheur, répète-t-elle, et il y a dans sa voix comme un fantôme d'ironie.— Oui, notre bonheur. Parce qu'on pourrait être heureux, Élisa. Vraiment heureux. Si tu acce
Mais ce soir, je ne fuirai pas. Ce soir, je resterai, une fois de plus, prisonnière de mes contradictions, otage de mes sentiments. Ce soir, je veillerai sur son sommeil, et je l'aimerai, et je le haïrai, en silence. Et demain, peut-être, la haine gagnera. Ou peut-être l'amour. Ou peut-être ni l'un ni l'autre. Peut-être qu'un jour viendra où je ne sentirai plus rien. Où je serai définitivement anesthésiée, vidée, morte à l'intérieur. Et ce jour-là, peut-être, je serai enfin libre. Ou peut-être que je serai définitivement prisonnière. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais rien.Je regarde la nuit qui s'épaissit derrière les verrières, et j'attends. Quoi ? Je ne sais pas. Un signe. Une révélation. Un sursaut. Une force venue d'ailleurs qui me pousserait à me lever, à prendre mon manteau,
ÉlisaJe le hais. Ces trois mots, je les tourne et les retourne dans ma tête, comme des cailloux polis par la mer, comme des poisons qu'on hésite à boire. Je le hais. C'est la première fois que je me l'avoue aussi clairement, aussi brutalement, sans euphémismes, sans circonvolutions, sans excuses. Je le hais. Et en même temps, je l'aime. Et ce paradoxe est en train de me déchirer de l'intérieur, de me consumer, de me réduire en cendres.La haine est venue lentement. Elle s'est infiltrée dans les fissures de mon amour, comme l'eau s'infiltre dans les failles d'un rocher, et elle a creusé, élargi, approfondi. Chaque humiliation, chaque mensonge, chaque manipulation a ajouté une goutte de haine. Chaque nuit sans sommeil, chaque larme versée, chaque renoncement a nourri cette plante vénéneuse qui pousse dans les ténèbres de mon c&
Et j'ai promis. Comme toujours. Parce qu'on ne refuse rien à un enfant qui pleure. Parce qu'on ne dit pas non à un homme brisé qui vous supplie. Parce que sa détresse est plus forte que ma volonté, plus forte que ma raison, plus forte que mon instinct de survie. J'ai promis, et j'ai senti le piège se refermer un peu plus. Une promesse de plus. Une chaîne de plus. Un serment qui m'engage et qui ne l'engage à rien.La journée a continué dans cette étrange douceur. Adrien est resté près de moi, chose rare, lui qui passe d'habitude ses journées dans l'atelier. Il m'a préparé le petit-déjeuner, m'a apporté un plateau au lit avec des croissants, du jus d'orange frais, une rose cueillie sur la terrasse. Il m'a parlé doucement, de tout et de rien, de son enfance, de ses souvenirs, de ses rêves. Il m'a montré des photos de lui p
Je pense à ce que Sophie m'a dit, la dernière fois qu'on s'est parlé. Tu es en train de disparaître, Élisa. Tu es en train de t'effacer. Bientôt, il ne restera plus rien de toi. Et si tu continues comme ça, un jour tu te réveilleras et tu ne sauras même plus qui tu es. Ce jour est arrivé. Je me suis réveillée ce matin, et je ne sais plus qui je suis. Une journaliste qui n'écrit plus. Une artiste qui ne peint plus. Une femme qui n'existe plus que dans le regard d'un homme qui ne la voit pas vraiment, qui ne voit en elle que son propre reflet, sa propre création, sa propre propriété.Le pire, c'est que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. C'est moi qui ai accepté, pas après pas, compromis après compromis, de m'effacer. C'est moi qui ai rangé mes pinceaux, fermé mes carnets, éteint mon ordinateur. C'es
AdrienElle est fatiguée. Je le vois bien. Depuis quelques semaines, elle a les traits tirés, les yeux cernés de mauve, cette lassitude dans le regard qu'elle essaie de cacher derrière des sourires de façade mais qui transparaît malgr&
Sa voix n'est pas accusatrice. Elle est triste, plutôt. Résignée. Comme si elle avait l'habitude, maintenant. Comme si elle savait que chaque moment passé avec moi est un moment volé à Adrien, un moment qu'il me reprochera peut-être, un
ÉlisaJ'ai commencé à mentir sur mes horaires il y a trois semaines. Ce n'était pas prémédité. Pas calculé. Pas même vraiment conscient. C'est venu tout seul, un soir où j'étais en retard à cause d'une r&eac
Un silence au bout du fil. Un silence qui dure une seconde de trop, deux secondes, trois secondes. Un silence qui en dit long, plus long que tous les discours. Un silence dans lequel j'entends sa respiration, et peut-être son exaspération, et peut-être sa lassitude, et peut-être son envie de raccro







