Masuk"Tu m'as suivi."
Sandra se retourna brusquement. Elle était dans la cour intérieure à l'aube, seule, ou du moins elle le croyait. Jack se tenait à quelques mètres, les mains dans les poches, le visage sérieux.
"J'étais là avant toi," dit-il.
"Alors tu savais que je viendrais ici."
"Je savais que tu n'arriverais pas à dormir." Il la rejoignit lentement. "J'ai entendu ce que tu as entendu hier soir."
Elle le regarda fixement. "Tu savais que j'étais devant la porte ?"
"Je te sentais." Il dit ça simplement, sans chercher à choquer. "Sandra... il faut qu'on parle."
"Enfin."
Il s'arrêta devant elle. La lumière du matin lui effleurait le visage, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, il semblait vulnérable.
"Tu es la dernière descendante d'une lignée appelée les Sangs-Clairs. Une lignée humaine en apparence, mais porteuse d'un pouvoir dormant qui s'éveille en contact avec le monde surnaturel."
Elle ne dit rien. Elle l'écouta.
"Cette lignée a été décimée il y a soixante ans par un groupe qui s'appelle l'Ombre Blanche. Ils croyaient avoir éliminé les derniers membres. Ils avaient tort."
"Moi."
"Toi." Il la regarda avec une intensité qui lui coupa presque le souffle. "Quand tu as été admise dans cette académie, ce n'était pas un hasard. Quelqu'un t'a inscrite pour te protéger. Pour que tu sois entourée d'alliés quand tu commencerais à t'éveiller."
"Qui ?"
"Je ne sais pas encore."
"Et vous quatre ? Vous faites partie de ce plan de protection ?"
Un muscle de sa mâchoire se contracta. "Nous sommes des Gardiens. C'est notre rôle dans le monde surnaturel : protéger les lignées rares."
"Vous étiez là pour me surveiller."
"Au début."
"Et maintenant ?"
Il ne répondit pas immédiatement. Ses yeux glissèrent sur son visage comme s'il cherchait comment formuler quelque chose de précis.
"Maintenant, c'est plus compliqué."
"Explique-moi."
"Sandra..."
"Jack." Sa voix était ferme. "Explique."
Il ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, ce qu'elle y lut lui fit battre le coeur trop vite.
"Nous ne sommes pas supposés nous attacher aux personnes que nous protégeons. C'est la règle fondamentale des Gardiens. Et moi..." Il s'arrêta. "Moi, je suis en train de la violer."
Le silence s'étira entre eux, tendu comme un fil.
"Tu m'es attaché," dit-elle lentement.
"Dangereusement."
"Et les autres ?"
"Léo est à moitié fou de toi depuis le premier matin. Damien essaie de ne pas l'admettre. Raphaël..." Il secoua légèrement la tête. "Raphaël te voit comme personne d'autre ne te verra jamais. Et ça me rend fou."
Elle sentit la chaleur monter à ses joues. "Jack..."
"Ne dis rien." Il s'approcha d'un demi-pas. "Pas encore. Laisse-moi finir."
Elle hocha la tête.
"L'Ombre Blanche sait que tu es ici. Quelqu'un a trahi ton emplacement. Ils vont envoyer quelqu'un dans les prochains jours pour t'approcher. Pour te manipuler. Pour te faire partir de l'académie, ou pire."
"Et si je refuse de partir ?"
"Alors ça deviendra dangereux. Pour toi. Et pour nous."
"Je ne partirai pas."
"Sandra..."
"Je ne partirai pas." Elle soutint son regard. "J'ai attendu vingt ans de ma vie de me sentir quelque part où j'avais ma place. Même si c'est une académie pleine de créatures surnaturelles et d'ennemis que je ne connais pas encore, c'est la première fois que je me sens réelle." Elle fit un minuscule pas en avant. "Et toi, tu as quelque chose à voir là-dedans."
Il baissa les yeux une fraction de seconde.
"C'est dangereux de te sentir réelle à cause de moi."
"Je sais." Elle ne bougea pas. "Dis-moi le reste."
"Le reste ?"
"Ce que tu ne m'as pas encore dit."
Il la regarda longuement. Puis, si doucement qu'elle dut tendre l'oreille : "Tu es ma compagne de destin. Les Sangs-Clairs et les Gardiens de ma lignée sont liés depuis des siècles. Nos destins s'entrelacent toujours. Toujours."
"C'est pour ça que tu résistais."
"Oui."
"Et maintenant ?"
Il ne répondit pas avec des mots. Il leva la main et effleura sa joue du bout des doigts, le contact si léger qu'elle faillit croire qu'elle l'avait imaginé.
"Maintenant, je prie pour que tu sois plus forte que ce qui arrive."
Ce soir-là, Inès frappa à la porte de sa chambre, les yeux larges et le souffle court.
"Sandra. Il y a quelqu'un qui te cherche. Un inconnu. Il s'est présenté comme un ancien camarade de lycée, mais..."
"Mais ?"
"Il ment. Je le sens. Et il n'est pas humain."
Sandra se leva lentement, les mains soudainement froides.
"Dis à Jack."
"Jack est déjà là. Il t'attend en bas." Inès hésita. "Mais Sandra... l'inconnu, il n'est pas seul."
Le froid dans ses mains remonta jusqu'à sa poitrine.
"Combien ?"
"On ne sait pas encore."
Elle prit une longue inspiration.
"Alors on descend."
"Un mois."Sandra dit ces deux mots en regardant le calendrier accroché dans la salle d'entraînement. Jack était à côté d'elle, le regard posé sur la même date entourée en rouge."Un mois," répéta-t-il."On est prêts ?""Non.""On sera prêts dans un mois ?""On sera plus prêts qu'aujourd'hui."Elle sourit légèrement. "C'est la réponse la plus honnête que tu m'aies donnée depuis longtemps.""Je travaille à l'honnêteté comme tu travailles à la lumière. Progressivement.""Tu m'as dit quelque chose dans le jardin il y a deux semaines," dit-elle. "Sur ce que tu voulais qu'on construise après tout ça.""Je m'en souviens.""Tu le penses encore ?"Il la regarda. "Chaque jour depuis que je l'ai dit."Elle hocha la tête. "Bien."Ils restèrent debout devant le calendrier encore un moment. Puis Sandra dit : "Il faut qu'on parle de ce qui se passe si ça tourne mal à Genève.""Définir tourne mal.""Si l'un d'entre nous est en danger. Si Orion Marsh perd le contrôle. Si quelque chose qu'on n'a pas a
"Elle a répondu."Raphaël posa le message sur la table de la bibliothèque avec la même neutralité qu'il mettait à tout, mais quelque chose dans la façon dont il le posa indiquait qu'il n'était pas aussi neutre qu'il en avait l'air."Bela Vanh ?" dit Sandra."Via l'intermédiaire de la cousine d'Inès. Via Verne. Cinq relais mais le message est arrivé."Tout le monde s'avança."Elle dit ?" dit Léo."Elle dit qu'elle sera dans la salle des délégations independantes le deuxième jour de la conférence, à quatorze heures. Et qu'elle apportera du thé."Un silence."Du thé," répéta Damien."C'est un code," dit Edmond depuis le fond de la salle. Il était arrivé en retard et s'était installé dans le coin sans que personne le remarque. "Dans les communautés métamorphes du nord, apporter du thé à une réunion signifie qu'on vient sans armes et sans agenda caché. C'est un geste de paix codifié.""Elle accepte de nous rencontrer," dit Sandra."Elle nous demande de la rencontrer," corrigea Raphaël. "Ce
"Tu lis ma lettre."Jack leva les yeux. Antoine était dans l'encadrement de la porte de sa chambre, les bras croisés, le regard posé sur la feuille dans la main de Jack avec une expression qu'il ne cherchait pas à masquer."La partie que tu m'as destinée," dit Jack. "Je la relis.""Souvent ?""Quelques fois." Il posa la lettre sur son bureau. "Tu peux entrer."Antoine entra et prit le fauteuil que Jack lui désigna. Ils restèrent silencieux un moment, cette façon qu'ils avaient tous les deux de ne pas remplir le silence inutilement."Le passage sur moi," dit Jack. "Tu y parlais d'une qualité que tu espérais me voir avoir.""La constance," dit Antoine. "Oui.""Tu pensais que je ne l'avais pas naturellement.""Je pensais que tu l'avais en réserve. Et que tu avais du mal à la mobiliser dans les moments qui ne ressemblaient pas à une urgence." Antoine croisa les jambes. "Tu es quelqu'un qui excelle dans les crises. Le danger ordinaire te mobilise entièrement. Mais l'ordinaire sans danger..
"Elle cherche une sortie."Sandra répéta ces mots à voix haute dans la bibliothèque. Autour de la table, tous les regards étaient fixés sur Inès qui tenait son téléphone."Ma cousine dit que Vanh est sous pression depuis la chute de Thane. Les lieutenants restants lui reprochent de ne pas avoir agi plus vite pour soutenir l'offensive. Elle est dans une position précaire au sein même des factions qui lui restaient fidèles.""Ce qui signifie qu'à Genève, elle est vulnérable," dit Damien."Ce qui signifie qu'à Genève, elle est ouverte à une conversation qu'elle ne serait pas capable d'avoir dans un autre contexte," corrigea Sandra."C'est une opportunité," dit Raphaël."C'est une opportunité délicate," dit Jack. "Quelqu'un qui cherche une sortie peut aussi se retourner si l'offre ne lui convient pas.""Ou si elle pense que l'offre est un piège," dit Léo."Donc l'approche doit être sans pression apparente," dit Sandra. "On ne va pas vers elle avec une proposition. On crée une situation où
"Tu connais des métamorphes du nord ?"Inès leva les yeux de sa tasse. Sandra s'était assise en face d'elle dans la salle commune avec cette directness qu'elle apportait à toutes les conversations maintenant."Quelques-uns. Ma cousine est métamorphe du nord. Elle vit à Oslo.""Tu es encore en contact avec elle ?""Sporadiquement. On s'est éloignées quand je suis entrée dans cette académie. Les communautés métamorphes du nord ont tendance à se méfier des académies mixtes.""Pourquoi ?""Vieille méfiance envers tout ce qui mélange les espèces. Ils préfèrent rester entre eux." Inès posa sa tasse. "Pourquoi tu me poses ça ?""Bela Vanh représente les métamorphes du nord à Genève. Si ta cousine la connaît ou connaît quelqu'un qui la connaît...""Je pourrais obtenir des informations sur elle de l'intérieur de sa propre communauté." Inès réfléchit. "Ma cousine me parlerait peut-être. Si je lui explique que c'est important.""Est-ce que tu veux lui expliquer ?""Ce que je veux et ce qui est u
"Madame Verne."La directrice adjointe leva les yeux de son bureau. Sandra entra sans attendre d'y être invitée. Verne ne parut pas s'en offenser."Mademoiselle Moreau.""Je veux vous poser une question directe.""Asseyez-vous.""Je préfère rester debout. La question est courte." Sandra la regarda. "Vous saviez qui j'étais avant mon arrivée."Ce n'était pas une question. Verne ne fit pas semblant de ne pas comprendre."Oui.""Kaëlen vous avait dit.""Kaëlen et quelqu'un d'autre.""Qui ?"Verne marqua un temps. "Antoine Morvan. Il m'a contactée il y a deux ans pour me signaler qu'une descendante de la lignée Moreau serait en âge d'être admise. Il m'a demandé de m'assurer que son dossier passerait.""Vous avez manipulé mon admission.""J'ai veillé à ce qu'elle soit étudiée avec attention. Votre dossier méritait l'admission sur ses propres bases. Je n'ai pas falsifié quoi que ce soit."Sandra la regarda longuement. "Pourquoi ne pas me l'avoir dit ?""Parce que Kaëlen avait demandé que vo







