LOGINIrisLe trois août, à quatre heures du matin, Théo, en pyjama, les cheveux hirsutes, déboula dans la cour de la maison de la grande table en criant : « Elle arrive ! Elle arrive ! » Gabin, tiré de son sommeil, jaillit de la maison, enfila un pantalon à l'envers.— Qui arrive ? dit-il.— Le bébé !— Maintenant ?— Oui ! Lucie a perdu les eaux !— Alors la voiture !— J'ai oublié les clés !— Elles sont dans ta main.— Ah, dit Théo. Oui.— Respire.— Je respire.— Mal.— Je ne sais pas comment on respire mieux.— Moi non plus, dit Gabin. Mais ne tombe pas.À l'hôpital, dans le service de maternité, Camille, Malik, Nour et Capucine, arrivés en voiture, attendaient dans le couloir sur de petites chaises de plastique. Noé, endormi sur les genoux de Nour, ronflait légèrement. Rose, restée à la maison avec Léa, dormait, elle aussi.— C'est long, dit Capucine, à six heures.— C'est toujours long, dit Camille.— Tu avais mis combien de temps, pour moi ?— Onze heures.— Et pour Gabriel ?— Qua
La propositionLe lundi suivant, à dix heures, Capucine et Lucas, assis dans le bureau de monsieur Giraud, attendaient, les mains jointes. Sur la table, un grand dossier cartonné. Au mur, une carte de l'Europe, parsemée de punaises de couleur.— Je vais être direct, dit monsieur Giraud.— On vous écoute.— Une association que je connais bien cherche deux jeunes paysagistes.— Où ?— À Lisbonne.— À Lisbonne ? dit Lucas.— Au Portugal.— Je sais où c'est.— Ils créent des jardins partagés dans des quartiers populaires. Exactement comme le vôtre.— Pour combien de temps ?— Un an, renouvelable.— Un an ?— Dix mois, plus précisément. De septembre à juin.— C'est payé ? demanda Lucas.— Oui. Modestement. Mais logés.— Et pourquoi nous ?— Parce qu'ils ont vu votre projet. Je le leur ai envoyé.— Sans nous demander ?— Je suis désolé, dit monsieur Giraud. Mais je savais que vous n'oseriez pas.— Vous avez raison, dit Capucine.— Alors ?— Alors je ne sais pas.— Prenez le temps.— On doit
Les résultats, encoreLe vingt-sept juin, comme l'année précédente, Capucine et Lucas se tenaient devant le tableau d'affichage de l'école, côte à côte, serrés l'un contre l'autre. Autour d'eux, la même foule anxieuse, les mêmes cris, les mêmes sanglots.— Je n'ose pas, dit Lucas.— Moi non plus.— On regarde ensemble ?— À trois.— Un.— Deux.— Trois.Ils levèrent les yeux. Au milieu de la liste, deux noms, soulignés de rouge : « Lucas : admis, mention bien. Capucine : admise, mention très bien, félicitations du jury. »— Les félicitations ! s'écria Lucas.— Les félicitations, dit Capucine, abasourdie.— Tu as les félicitations du jury !— Moi ?— Toi !— Je ne comprends pas.— Ils l'ont écrit. Là.— Je vois bien.— Mais ça ne te fait rien ?— Si, dit Capucine. Ça me fait quelque chose.— Quoi ?— Un vertige.— C'est tout ?— Et une envie de pleurer.— Alors pleure.— Pas ici.— Pourquoi ?— Parce qu'il y a trop de monde, dit Capucine. Viens.Elle l'entraîna dans le couloir, jusqu'à
La sieste de FatimaSous le grand pommier de la maison de la grande table, Fatima, allongée dans un transat, un livre ouvert sur le ventre, les yeux mi-clos, bénéficiait des premiers rayons chauds de juin. Gabriel, assis sur le sol à côté d'elle, son carnet sur les genoux, attendait.— Vous dormez ? souffla-t-il.— Non.— Vous avez les yeux fermés.— Je réfléchis.— À quoi ?— À ce que je vais te raconter.— Vous avez des histoires pour mon livre ?— Plus qu'il n'en faut.— Je peux écrire ?— Pas encore. Écoute d'abord.— D'accord.— Tu sais comment Noah m'a appris à lire ?— Non.— Je ne savais pas lire quand je suis arrivée.— Pas du tout ?— Pas un mot. J'étais d'un village où les filles ne faisaient pas d'école.— Et il vous a appris ?— Avec les semis.— Comment ?— Il écrivait le nom de chaque plante sur un petit bâton. Et chaque matin, il me demandait de lire.— Mais vous ne saviez pas.— Alors il me soufflait la première lettre.— Et ensuite ?— Ensuite la deuxième. Ensuite le
Les trois ans de RietteLe vingt-sept mai, dans la cour de la maison de la grande table, Riette, trois ans ce jour-là, trônait sur une chaise ornée de rubans, une couronne de papier sur la tête. Elle avait exigé de ne porter que du jaune, de la tête aux pieds, et personne n'avait osé protester.— Pourquoi jaune ? demanda Gabriel.— Parce que.— Parce que quoi ?— Parce que c'est la couleur du soleil, dit Riette.— Il est blanc.— Non. Il est jaune.— Si tu le regardes, tu deviens aveugle.— Je ne le regarde pas. Je le sens.— Elle a une logique, dit Capucine.— Elle a une dictature, dit Gabriel.— Je suis la reine, dit Riette.— De quoi ?— Du gâteau.— C'est une grande responsabilité, dit Capucine.— Je sais.— Alors tu vas partager ?— Non.— Un peu ?— Un tout petit peu, dit Riette. Mais seulement à ceux que j'aime.— Et qui tu aimes ?— Tout le monde, dit Riette. Sauf Noé.— Pourquoi pas Noé ? dit Noé, qui l'avait entendue.— Parce que tu es mon frère.— C'est pour ça que tu ne m'
Sofiane guériLe dimanche suivant, une rumeur se répandit dans la serre de l'hôpital. Léna, un arrosoir à la main, entendit les infirmières murmurer, accourut vers le bureau du docteur Brun, qui venait de sortir de la chambre 14, un sourire inhabituel aux lèvres.— Docteur ! dit-elle.— Léna.— Sofiane ?— Tu as les yeux fins.— C'est vrai ?— C'est vrai, dit le docteur Brun. Les résultats sont là.— Il est guéri ?— En rémission complète.— C'est la même chose.— Presque, dit le docteur. On surveille encore.— Mais il peut sortir ?— Dans une semaine.— Il va rentrer chez lui ?— Oui.— Il va pouvoir courir ?— Doucement d'abord.— Je peux lui annoncer ?— Il le sait déjà.— Comment ?— Je lui ai dit ce matin.— Alors pourquoi il ne m'a rien dit ?— Il voulait te le dire lui-même, dit le docteur.Léna, déjà lancée, traversa la cour en courant. Dans la chambre 14, Sofiane, assis sur son lit, balançait ses jambes, la casquette posée de travers. Il leva la tête.— Salut.— Salut.— Tu s







