LOGINLe jardin de FatimaLe trente avril, avant de repartir pour Lisbonne, Capucine, aidée de Lucas, de Gabriel, de Noé, de Riette et de Rose, traça au cordeau, dans « le fond », autour du vieux pommier tordu, les premiers contours d'un petit jardin. Ils y creusèrent quatre plates-bandes en croix, bordées de briques, séparées par des allées de gravier. Au centre, juste au pied du pommier, ils réservèrent un carré vide.— C'est pour quoi ? demanda Noé.— Pour elle.— Elle est morte.— Je sais. Mais on lui garde une place.— Comme l'assiette ?— Comme l'assiette.— Qu'est-ce qu'on y met ?— Rien, dit Capucine. Ou plutôt, une seule chose.— Laquelle ?— Karim.Elle tira de son sac à dos le petit pot de terre cuite, dans lequel la capucine, un peu fanée, n'avait cependant rien perdu de son éclat. Elle le posa délicatement sur la terre nue.— Tu ne l'emportes pas à Lisbonne ? dit Gabriel.— J'ai changé d'avis.— Pourquoi ?— Parce que Fatima a dit : « Dans les capucines, vous saurez que je suis
La décisionLe lendemain du dimanche, Capucine, assise sur le banc du tilleul, parlait à voix basse avec Lucas, un thermos de thé entre eux. Il faisait doux. Les premières feuilles, d'un vert tendre, couvraient les branches. Le jardin sentait la terre mouillée.— Je dois te dire quelque chose, dit-elle.— Oui.— Je pars toujours à Lisbonne.— Je sais.— Je finis l'année.— Oui.— Mais je ne sais pas ce que je fais après.— Tu as le temps.— Non. C'est ça le problème.— Pourquoi ?— Parce que j'ai l'impression qu'il y a deux vies, dit Capucine. Une ici. Une là-bas. Et que je ne peux pas faire les deux.— Tu peux en faire une, puis l'autre.— Combien de temps ?— Je ne sais pas, dit Lucas. Peut-être toute la vie.— C'est long.— C'est court, dit Lucas. Quand on aime ce qu'on fait.— Tu crois que Noah avait ce genre de doute ?— Tous les jours, sûrement.— Il ne l'a jamais dit.— Il l'a écrit dans une ligne rayée, dit Lucas. Tu me l'as montrée.— Oui. « Si elle ne revient pas, je… »— Vo
L'assiette videLe dimanche suivant, à midi, la maison de la grande table était pleine. Plus de soixante-dix convives, serrés sur les bancs, attendaient dans un silence inhabituel. Nour, en tablier blanc, venait d'achever le couscous, qu'elle apporta elle-même, dans un grand plat fumant, au centre de la salle.— Voilà, dit-elle.— Ça sent comme avant, dit une vieille dame.— C'est sa recette.— Elle a mis la même chose ?— Les oignons en soie, la cannelle, les raisins.— Alors elle est avec nous, dit la vieille dame.— Oui, dit Nour. Mais pas à table.— Où est-elle ?— Là, dit Nour.Elle désigna l'extrémité de la grande table, où une assiette blanche, un verre, des couverts, une serviette soigneusement pliée, attendaient, à une place vide. Personne n'avait osé s'y asseoir. Au centre de l'assiette, on avait déposé une petite capucine orange, cueillie le matin même.— C'est pour elle, dit Nour.— On ne la sert pas ?— Non.— Pourquoi ?— Parce que c'est la place d'une absente, dit Nour.
Le cimetièreLe dix-sept avril, par un matin de pluie fine, une longue procession quitta la maison de la grande table, derrière une simple bière de bois clair que Malik avait fabriquée de ses mains, en une nuit. Ils étaient plus de quatre cents. Les habitants du village, ceux de la cité des Acacias, les enfants de l'hôpital, les amis, les voisins, les inconnus. Ils marchaient sans parler, sous un ciel de plomb, dans le froissement des parapluies.Au petit cimetière, au bout du chemin, une fosse avait été creusée sous un jeune cerisier. Camille, en manteau sombre, s'avança. Elle posa une main sur le cercueil, ferma les yeux un instant.— Merci d'être venus, dit-elle.Sa voix, étouffée par la pluie, se perdit. Un grand silence s'établit. Un vieux monsieur, droit comme un chêne, s'avança : Idris, le plus ancien ami de Fatima, courbé par les ans, appuyé sur une canne.— Je voudrais dire quelque chose, dit-il.— Dites, monsieur Idris.— Je ne suis pas homme de grands discours.— Personne n
La nouvelleLa nouvelle se répandit dans la journée, comme une brume. Dans le village, on baissa la voix. Au marché, les commerçantes, les mains sur le cœur, murmurèrent : « Madame Fatima. » À l'hôpital, Léna, qui venait de l'apprendre par Camille, s'assit sur un banc de la serre, la tête dans les bras. Sofiane, à ses côtés, ne dit rien, tint seulement sa main.À la cité des Acacias, en fin d'après-midi, monsieur Tran, informé par Yanis, alla se placer devant l'acacia. Il joignit les mains, s'inclina profondément, resta longtemps immobile. Madame Benali, derrière lui, retenait ses larmes.— Qui était-elle ? demanda Mehdi, à voix basse.— Une femme qui nourrissait, dit madame Benali.— Comme une maman ?— Comme beaucoup de mamans, dit madame Benali. Mais pas la sienne.— Pourquoi on est tristes ?— Parce qu'on l'aimait.— Alors c'est normal.— Tu en as déjà perdu, toi ? demanda madame Benali, à Mehdi.— Mon chat.— Ça fait mal ?— Beaucoup.— Alors tu sais, dit madame Benali. C'est la
Le matin du quinzeLe quinze avril, à six heures du matin, Nour entra dans la chambre de Fatima, un plateau de thé à la main. Elle avait appris, pendant la nuit, à ne plus faire de bruit. Elle déposa le plateau sur la table de nuit. La vieille femme, adossée à ses oreillers, avait les yeux fermés, les mains croisées sur la couverture. Une expression de paix profonde, presque joyeuse, éclairait son visage.— Fatima ? dit Nour, très bas.Aucune réponse.— Fatima ?Elle s'approcha, posa délicatement la main sur celle de la vieille femme. Elle était froide, mais pas dure. Nour resta un long moment immobile, la main sur celle de Fatima, les yeux fermés. Puis elle les rouvrit, regarda le pot de terre posé près du lit. La capucine, toujours épanouie, déployait sa fleur orange dans la lumière grise.— Vous avez attendu, murmura-t-elle.Elle sortit sans bruit. Dans le couloir, elle croisa Gabin qui descendait, en pantalon de pyjama.— Elle dort encore ?— Gabin.— Quoi ?— Il faut réveiller Ca







