LOGINLe repas se poursuivit dans un silence étrange, ponctué seulement par le ballet discret des serveurs. Homard poché au beurre d'agrumes, bar grillé aux herbes folles, chaque plat plus exquis que le précédent. Élise avait l'impression de vivre un rêve – ou un cauchemar – dont elle ne pouvait s'extraire.
Ce n'est qu'au dessert – une composition éthérée de chocolat et de fruits rouges – que Damien posa ses couverts et se cala dans sa chaise, ses doigts joints devant lui dans une attitude presque méditative. — J'ai une proposition à vous faire, Élise. Nous y voilà. — Je vous écoute, murmura Élise, la gorge sèche. Damien se leva et fit quelques pas vers la baie vitrée, les mains dans les poches, contemplant la ville scintillante. — Vous vous battez seule depuis trop longtemps. Des dettes écrasantes, un travail qui vous sous-paie, une mère mourante que vous ne pouvez même pas sauver. Vous survivez, Élise, mais vous ne vivez pas. Chaque mot était comme une lame, précise et douloureuse. — Ce n'est pas vos affaires, protesta faiblement Élise. Damien se retourna, et l'intensité de son regard la cloua sur sa chaise. — Je veux que ça le devienne. Je veux que vous deveniez... mienne. Le silence qui suivit fut assourdissant. — Votre... quoi ? parvint à articuler Élise. Damien revint s'asseoir, se penchant légèrement en avant, et Élise put sentir la chaleur de ses phéromones l'envelopper comme une caresse possessive. — Ma compagne. Sous contrat. Pour une durée d'un an. Élise crut que son cœur allait exploser. — Un... contrat ? — Un arrangement mutuellement bénéfique, précisa Damien avec le détachement d'un homme d'affaires présentant une fusion d'entreprises. Vous vivrez avec moi. Vous m'accompagnerez lors d'événements sociaux et professionnels. Vous serez disponible pour moi quand je le souhaiterai. — Disponible, répéta Élise, incrédule. Vous voulez dire... — Sur tous les plans, confirma Damien sans la moindre gêne. Social, émotionnel, et physique. La tête d'Élise tournait. — Vous... vous me proposez de devenir quoi ? Votre escort de luxe ? Une lueur dangereuse traversa les yeux de Damien. — Attention à vos mots, Élise. Ce que je propose est bien plus que ça. Ce sera une relation exclusive. Vous serez sous ma protection. Et en échange... Il sortit de sa poche intérieure une enveloppe qu'il déposa sur la table. — En échange, je vous offre cinq millions de dollars. Le monde bascula. Élise fixa l'enveloppe comme si elle contenait un serpent venimeux. — Cinq... millions ? — Payables en plusieurs versements sur l'année. De quoi régler toutes vos dettes, assurer les meilleurs soins à votre mère, et vous permettre de vivre confortablement après la fin de notre arrangement. C'était obscène. C'était insultant. C'était... C'était la solution à tous ses problèmes. Et Damien le savait. — Je ne peux pas... commença Élise, mais sa voix se brisa. — Vous pouvez, contra Damien en se levant et en contournant la table. Vous le pouvez parce que vous n'avez pas vraiment le choix, n'est-ce pas ? Il se plaça derrière Élise, si proche que cette dernière pouvait sentir la chaleur de son corps. — Combien de temps allez-vous tenir, Élise ? Combien de nuits blanches ? Combien de factures impayées avant que tout s'effondre ? Combien de temps avant que vous deviez regarder votre mère mourir en sachant que vous n'avez pas pu lui offrir une fin décente ? Chaque mot était une torture calculée, frappant exactement là où ça faisait mal. — Vous êtes un monstre, murmura Élise, les larmes lui brûlant les yeux. Les mains de Damien se posèrent sur ses épaules, fermes mais pas brutales. — Peut-être. Mais je suis un monstre qui peut vous sauver. Élise ferma les yeux, sentant une larme solitaire rouler sur sa joue. La honte la submergeait. La honte de considérer cette proposition. La honte de savoir qu'une partie d'elle – une partie beaucoup trop grande – était tentée. — Pourquoi moi ? demanda-t- elle d'une voix brisée. Vous pourriez avoir n'importe qui. Les mains de Damien se resserrèrent légèrement. — Parce que vous êtes compatible avec moi d'une façon que je n'ai jamais connue. Parce que vos phéromones me rendent fou. Parce que quand je vous regarde, je vois quelque chose que je croyais perdu depuis longtemps. — Quoi ? — La possibilité de ressentir quelque chose, murmura Damien, et pour la première fois, Élise perçut une faille dans cette carapace de glace. Elle rouvrit les yeux, tourna légèrement la tête. Le visage de Damien était si proche. Ces yeux gris tempête où se mêlaient désir, détermination et quelque chose de plus sombre. — Je ne suis pas à vendre, dit Élise avec la dernière parcelle de dignité qui lui restait. — Je ne vous achète pas, répliqua Damien. Je vous offre une échappatoire. Une année. Douze mois pendant lesquels vous ne vous battrez plus seule. Douze mois pendant lesquels vous pourrez respirer. Et au bout du compte, vous serez libre, avec suffisamment d'argent pour recommencer votre vie comme vous l'entendez. — Et vous ? Qu'y gagnez-vous, à part une... une compagne sous contrat ? Le sourire de Damien fut prédateur. — Vous. Je vous gagne, vous, Élise. Et croyez-moi, ça n'a pas de prix. Élise se leva brusquement, mettant de la distance entre eux. Elle avait besoin d'air, d'espace pour réfléchir. Mais Damien ne la laissa pas s'échapper, la rattrapant en deux enjambées et la faisant pivoter face à lui. — Réfléchissez, intima-t-il. Rentrez chez vous. Prenez le temps qu'il vous faut. Mais sachez une chose : cette offre expire dans quarante-huit heures. Après ça, je passe à autre chose, et vous retournez à votre vie de lutte quotidienne. — Vous me menacez ? — Je vous donne un choix. Ce que vous en ferez ne dépend que de vous. Ils se fixèrent, l'air entre eux chargé d'électricité et de promesses non tenues. Puis, dans un geste qui surprit Élise autant que lui-même, Damien porta sa main à ses lèvres et y déposa un baiser brûlant. — Quarante-huit heures, Élise. Choisissez sagement. Il relâcha sa main et recula. — La voiture vous attend pour vous raccompagner. Gardez l'enveloppe. Elle contient les grandes lignes du contrat. Lisez-le. Et appelez-moi quand vous aurez pris votre décision. Élise récupéra l'enveloppe d'une main tremblante, incapable de prononcer un mot. Ses jambes la portèrent hors du salon privé, à travers le restaurant où tous les regards semblaient la juger, et jusqu'à la Bentley qui l'attendait effectivement. Ce n'est qu'une fois enfermée dans l'habitacle, tandis que la voiture s'éloignait, qu'Élise laissa libre cours à ses larmes. Cinq millions de dollars. Une année de sa vie. Un alpha qui la désirait avec une intensité qui la terrifiait autant qu'elle l'attirait. Elle ouvrit l'enveloppe d'une main tremblante et commença à lire le document à l'intérieur. Les termes étaient clairs, juridiquement irréprochables, et absolument glaçants dans leur précision. « La Compagne accepte de résider avec le Contractant pour une durée de douze (12) mois... » « La Compagne sera disponible pour accompagner le Contractant lors d'événements professionnels et sociaux... » « Les relations physiques feront partie intégrante de l'arrangement, à la discrétion du Contractant... » « Aucun attachement émotionnel ne devra être développé par aucune des parties... » Cette dernière clause lui arracha un rire amer. Aucun attachement émotionnel. Comme si on pouvait contrôler ça. Comme si ses instincts d'oméga n'étaient pas déjà en train de crier que Damien Blackwood était son alpha. Mais non. Ce n'était pas son alpha. C'était un homme qui voulait acheter sa compagnie pendant un an, comme on achète une œuvre d'art pour décorer son intérieur. Lorsque la Bentley s'arrêta devant son immeuble miteux de Williamsburg, le contraste avec le monde qu'elle venait de quitter était violent. Élise monta les escaliers jusqu'à son appartement, l'enveloppe serrée contre sa poitrine. Luna l'attendait, bondissant du canapé dès qu'elle entra. — Alors ? Comment ça s'est passé ? C'était comment ? Qu'est-ce qu'il a dit ? Élise la regarda, puis regarda l'appartement qu'elles partageaient. Les murs qui s'écaillaient. Le canapé élimé trouvé sur le trottoir. La cuisine minuscule où elles faisaient cuire des pâtes bon marché trois fois par semaine. — Il m'a offert cinq millions de dollars, dit- elle d'une voix blanche. Luna cligna des yeux. — Quoi ? Pour quoi faire ? Élise s'effondra sur le canapé et lui tendit l'enveloppe. — Pour devenir sa compagne sous contrat pendant un an. Le silence qui suivit fut total. Luna prit l'enveloppe, lut le contrat, et le relut, ses yeux s'écarquillant de plus en plus. — Putain de merde, murmura-t- elle finalement. — Ouais, résuma Élise. — Qu'est-ce que tu vas faire ? Élise ferma les yeux, épuisée jusqu'au plus profond de son âme. — Je ne sais pas, Luna. Je ne sais vraiment pas. Mais dans sa tête, une voix insidieuse murmurait déjà la réponse. Une voix qui sonnait terriblement comme celle de Damien Blackwood : Tu n'as pas vraiment le choix, n'est-ce pas ?À seize heures trente, James sortit de l'école avec son sac à dos bleu et trouva Élise et Damien tous les deux dans la cour. Il les regarda. — Vous êtes là tous les deux. — On voulait savoir comment ça s'était passé, dit Damien. — C'est beaucoup de monde pour savoir comment ça s'est passé. — On est deux personnes. — C'est deux fois plus que d'habitude. — Tu as raison, dit Élise. Mais on était curieux. James réfléchit à si cette explication était acceptable. — D'accord, dit-il finalement. Ils marchèrent vers la rue. — Alors ? dit Damien. — La maîtresse s'appelle Madame Chen comme tu as dit. Il y a un garçon qui s'appelle Théo qui a un sac à dos rouge. Et on a fait du jardinage.
Trois ans plus tard. James avait quatre ans et demi. Clara presque trois. Le penthouse avait évolué avec eux — non pas physiquement dans ses murs mais dans son atmosphère, dans ce que les pièces contenaient et comment elles étaient utilisées. Le salon avait une zone délimitée par un tapis coloré où les blocs, les puzzles et les livres d'images occupaient un espace permanent. La bibliothèque avait une étagère basse ajoutée, à hauteur d'enfant, avec les livres qu'Élise avait choisis pour eux — des albums illustrés, des premières encyclopédies, des histoires dans plusieurs langues. La cuisine avait un tabouret stable que James utilisait pour regarder ce qu'on préparait, ou parfois pour participer à des degrés divers de compétence et d'enthousiasme. Marcus avait son propre tiroir dans le bureau de Damien maintenant, ce qui était moins une décision formelle qu'un glissement naturel q
Été L'été de leurs deux ans et de leurs dix-neuf mois — parce que le temps se mesurait maintenant en âges d'enfants autant qu'en mois calendaires. Lucas et Soo-Yeon se marièrent en juillet, dans un jardin botanique du Queens, avec une cérémonie qui dura vingt minutes et une réception qui dura jusqu'à minuit. Élise fut témoin. Damien fit un discours que personne n'attendait et qui fut extraordinaire dans sa brièveté et sa précision — deux phrases sur ce qu'il avait observé de Lucas depuis trois ans, sans effusion, avec la sincérité directe qui était la sienne maintenant. Lucas pleura. Soo-Yeon ne pleura pas mais lui prit la main. James dormait dans sa poussette à côté de la table d'Élise. Clara dansait — si on pouvait appeler ça danser, ce mouvement de rotation sur elle-même qu'elle avait développé en réponse à la musique — avec une concentration totale. — Elle danse, dit Soo-Yeon
Automne Septembre revint avec ses matins plus froids et ses lumières dorées, et James eut dix mois et Clara huit, et le penthouse acquit une nouvelle géographie. La géographie de deux enfants en mouvement. James rampait depuis juillet — d'abord en arrière, ce qui l'avait frustré considérablement, puis en avant avec une efficacité croissante qui nécessitait une vigilance nouvelle. Il avait développé un intérêt particulier pour les coins bas des bibliothèques, les fils électriques que Marcus avait soigneusement redirigés, et une prise de courant dans le couloir qu'on pensait avoir sécurisée et qui s'avéra ne pas l'être suffisamment. Clara ne rampait pas encore. Elle s'asseyait — solidement, avec une satisfaction visible d'être verticale — et observait James ramper avec une expression qui semblait évaluer si le jeu en valait la chandelle. — Elle attend de voir si ça lui convient avant d'essayer, dit Élise. — C'est raisonnable, dit Damien. — Pour un bébé de huit mois c'est déconce
Marcus Okonkwo et Damien s'étaient retrouvés debout côte à côte près de la fenêtre, regardant le parc en contrebas, avec Kofi entre eux qui avait décidé que les adultes avaient l'air de gens avec qui on pouvait tenir compagnie. — Clara commence à s'asseoir un peu, dit Damien. — Kofi a commencé à huit mois. Il est tombé souvent. — James aussi. Le tapis de jeu est là pour ça. — Le premier enfant on s'inquiète à chaque chute. Le deuxième on compte les secondes avant de réagir. Damien regarda Kofi qui regardait les voitures en bas. — Vous allez en avoir un troisième ? dit-il. Marcus Okonkwo considéra la question sérieusement. — Sarah parle d'un autre, oui. Pas maintenant. Mais éventuellement. — Et vous ? — Moi je pense que deux c'était bien et que trois c'est peut-être trop mais que si Sarah veut trois alors ce sera trois parce qu'on a déc
Juin arriva avec sa chaleur précoce et ses jours qui ne finissaient plus, et James eut sept mois et Clara cinq et demi, et quelque chose changea dans l'atmosphère du penthouse d'une façon que ni Élise ni Damien n'auraient su nommer précisément mais que tous les deux reconnaissaient. Les enfants devenaient des personnes. Pas dans le sens où ils ne l'avaient pas été avant — ils l'avaient été depuis le premier souffle — mais dans le sens où les contours de qui ils étaient commençaient à être visibles. James avait une façon de regarder les objets avant de les attraper qui ressemblait à quelqu'un qui évaluait avant d'agir. Clara avait une façon de sourire qui attendait d'abord que l'autre sourie, comme si elle testait quelque chose. — Elle est prudente, dit Damien un matin en regardant Clara observer Lucas depuis la couverture. Lucas faisait des grimaces pour obtenir un sourire. Clara l'observait avec une neutralité clinique. — Elle attend de savoir si ça vaut la peine de répondre, d
La salle de bain était un rêve de marbre blanc et d'or. Une baignoire en forme d'œuf assez grande pour deux personnes trônait devant une fenêtre donnant sur la ville. La douche à l'italienne aurait pu accueillir une famille entière, avec des jets multiples et un pommeau de la taille d'une assiette.
Le contrat fut signé trois jours plus tard dans le bureau d'avocats le plus prestigieux de Manhattan, Whitmore & Associates. Élise avait insisté pour avoir son propre avocat – payé par Damien, ironiquement – qui avait épluché chaque clause, chaque virgule, cherchant les pièges potentiels.Il n'y en
Cette nuit-là, Élise ne dormit pas. Elle resta éveillée jusqu'à l'aube, regardant les premières lueurs du jour teinter le ciel new-yorkais de rose et d'or. À 10h du matin, elle prit une douche brûlante, enfila ses meilleurs vêtements – dérisoires comparés au monde dans lequel elle s'apprêtait à pé
Deux jours s'écoulèrent comme un cauchemar éveillé. Quarante-huit heures pendant lesquelles Élise ne dormit pratiquement pas, tournant et retournant le contrat dans ses mains jusqu'à ce que le papier commence à se froisser. Quarante-huit heures à peser chaque mot, chaque clause, chaque implication







