MasukAMÉLIA
Le carillon s’éteint et déjà les portes de la cathédrale s’ouvrent sur un monde de faste et de murmures, Manhattan bruisse de rumeurs et d’applaudissements, les caméras crépitent, les flashs éclatent comme des éclairs d’orage, et Victor serre ma main d’une poigne ferme, m’entraînant dans cette lumière aveuglante où nous sommes désormais des époux, des souverains d’un jour que l’Amérique entière observe avec un mélange de fascination et d’envie.
La réception se tient dans l’immense ballroom du Plaza Hotel, drapé de tentures blanches et or, illuminé par des lustres de cristal dont les mille éclats se reflètent sur les coupes de champagne. Des orchestres alternent valses et airs modernes, des serveurs en gants blancs se déplacent comme des ombres silencieuses, et partout, l’élite se rassemble, échangeant des sourires mesurés, des regards calculés, des mots lourds de sens cachés.
Je reconnais les visages un à un les Rockefeller dans un coin, impassibles comme s’ils jugeaient chaque détail, les Morgan, dont les hommes parlent déjà affaires, les Astor qui rient trop fort, trop brillants, trop parfumés. Les Carnegie, les Whitney, les Du Pont : chacun est là, chacun observe, chacun attend de voir si cette union est un pacte ou une faille.
Et puis, parmi cette foule, un visage plus tendre, plus lumineux que tous les autres, attire mon regard et m’arrache un sourire fragile.
Élise : Ma petite sœur.
Elle n’a que vingt ans, mais déjà sa beauté éclate avec une insolence délicate, ses cheveux blonds tombant en cascade sur ses épaules, ses yeux clairs brillant d’une curiosité qu’elle ne parvient jamais à masquer. Contrairement à moi, Élise n’a pas encore connu le poids des intrigues, la morsure des mensonges, la brûlure des passions interdites. Elle me regarde avec une admiration naïve, une fierté sincère, et son sourire me bouleverse plus que tout le faste qui m’entoure.
— Tu es magnifique, Amélia, souffle-t-elle quand elle me rejoint pour m’embrasser, sa voix encore vibrante d’émotion.
— Et toi, petite sœur, tu es l’éclat du soleil dans cette salle trop lourde, murmuré-je en caressant ses cheveux.
Son rire clair résonne, contraste avec les conversations feutrées des grands de ce monde, et je sens le regard de Victor glisser vers elle, rapide, indéchiffrable, comme une ombre furtive. Un frisson me parcourt mais je détourne les yeux, refusant de céder à cette paranoïa qui m’envahit toujours face à lui.
La valse commence.
Victor m’attire dans ses bras, sa main se pose sur ma taille, sa chaleur traverse le satin de ma robe, et je ferme les yeux une seconde pour ne pas me laisser dévorer par cette intensité qui me brise à chaque contact. Nous tournons, lentement, au centre de la piste, et autour de nous les regards se fixent, certains envieux, d’autres admiratifs, d’autres encore empoisonnés par la jalousie.
— Souris, Amélia, murmure Victor à mon oreille d’une voix basse, rauque. Ce soir, nous sommes un spectacle.
— Tu adores ça, n’est-ce pas ? dis-je dans un souffle amer. Être au centre du monde.
— Seulement quand c’est avec toi, réplique-t-il en me serrant plus fort.
Je veux lui résister, mais ses lèvres frôlent ma tempe, ses doigts pressent mes hanches avec une autorité douce et brutale, et malgré moi je sens ma poitrine se soulever, ma respiration s’accélérer. Ce jeu est sans fin : haine et désir, rage et abandon, une danse plus dangereuse que toutes celles de cette soirée.
Les heures s’étirent, faites de toasts, de discours, de sourires de façade. Le champagne coule, les alliances tacites s’échangent dans des poignées de main, et derrière chaque rire se cache une rivalité, un calcul, une stratégie. J’entends déjà les murmures : les Harrington et les Vanderbilt, l’empire de la finance uni à l’empire industriel, le mariage du siècle. Mais personne ne voit la vérité nue : derrière le faste, ce mariage n’est pas une paix, c’est une guerre silencieuse.
Et moi, je brûle.
Je brûle sous les regards, je brûle sous le poids de mon nom, je brûle surtout sous le contact de Victor qui ne me lâche jamais vraiment, ses doigts frôlant toujours les miens, sa main se posant sur le creux de mon dos, son souffle se perdant parfois dans mes cheveux. Je devrais me sentir prisonnière, mais je découvre une part de moi qui se nourrit de cette captivité.
Élise me rejoint encore, riante, légère, inconsciente de l’orage qui couve sous mes sourires figés. Elle danse avec des fils d’amis de la famille, insouciante, gracieuse, et je la regarde comme si elle était mon reflet d’autrefois, avant Victor, avant la brûlure, avant la chute.
Je ferme les yeux.
Car bientôt, la fête s’achèvera. Bientôt, les invités quitteront la salle dans un tourbillon de parfums et de soie. Bientôt, il n’y aura plus que lui et moi.
Et cette fois, rien ni personne ne pourra nous retenir.
Car la nuit de noces approche.
Et je sais déjà qu’elle sera une bataille plus torride, plus sauvage, plus dangereuse que toutes celles qui nous attendent dans l’ombre des années à venir.
LucasDix ans. Une décennie depuis qu'Amelia a définitivement quitté le conseil d'administration. Une décennie depuis que j'ai cédé les rênes de mon entreprise à une équipe de direction. Une décennie de vrais choix, de présences, de silences partagés.Ce matin, je me réveille avant l'aube, comme souvent maintenant. Amelia dort encore, ses cheveux argentés éparpillés sur l'oreiller. Sur la table de nuit, la photo d'Élise à son mariage, il y a trois ans de cela, nous sourit.Je me lève sans faire de bruit et descends à la cuisine. Par la fenêtre, l'océan commence à peine à se dessiner dans la pénombre. Bientôt, le soleil se lèvera, et avec lui, une nouvelle journée de cette vie que nous avons choisie.Amelia me rejoint alors que je prépare le café. Ses pas sont plus lents maintenant, mais son sourire est toujours aussi lumineux.– Tu as encore devancé le soleil, murmure-t-elle en s'approchant.– Certaines habitudes ne changent pas.Nous nous installons sur la terrasse avec nos tasses, e
AmeliaCinq ans. Cinq années qui ont filé comme le sable entre les doigts, emportant avec elles les derniers vestiges de nos anciennes vies. Élise a maintenant sept ans, une petite fille aux yeux trop sages et au rire qui résonne dans toute la maison.Ce matin, pourtant, un silence inhabituel plane sur notre routine. Lucas est parti tôt à New York pour une réunion importante, et Élise, assise à la table de la cuisine, regarde son bol de céréales d'un air sombre.– Qu'est-ce qui ne va pas, ma chérie ? demandé-je en m'asseyant près d'elle.– Pourquoi papa doit-il toujours partir ?La question, si simple, me frappe en plein cœur. Comment expliquer à une enfant de sept ans les complexités du monde des adultes ?– Ton papa a des responsabilités, ma chérie. Comme moi avec le conseil d'administration.– Mais il promet toujours de rester, et puis il part.Je vois la déception dans ses yeux, et elle me rappelle douloureusement celle que j'ai si souvent vue dans le miroir, il y a des années de
LucasLa tempête fait rage au large, mais dans notre maison , il n'y a que le calme. Amelia dort contre mon épaule, sa respiration régulière se mêlant au bruit lointain des vagues. Élise, dans sa chambre, a finalement cédé au sommeil après une heure de berceuses.Deux ans. Deux ans depuis qu'Amelia a accepté le siège au conseil d'administration de Vanderbilt Enterprises. Deux ans d'équilibre délicat entre notre vie paisible ici et les responsabilités à New York.Je caresse doucement les cheveux d'Amelia. Même dans son sommeil, je vois la fatigue sur son visage. Les allers-retours constants, les réunions, les dossiers – tout cela pèse sur elle, malgré ses dénégations.Soudain, le téléphone vibre sur la table de nuit. Une heure si tardive ne présage rien de bon. Je décroche doucement, essayant de ne pas réveiller Amelia.– Lucas Royer.– Monsieur Royer, c'est le docteur Martin.Je me redresse immédiatement, le cœur soudain lourd.–Docteur ? Qu'y a-t-il ?– C'est au sujet des derniers te
AmeliaUn an. Un an depuis la naissance d'Élise, et notre vie à Étretat a pris un rythme paisible, bercé par le flux et reflux de l'océan. Ce matin, cependant, une lettre est arrivée, apportant avec elle les souvenirs d'une vie que je croyais avoir quittée.Je reste assise longtemps à la table de la cuisine, l'enveloppe crème entre mes doigts. L'en-tête de Vanderbilt Enterprises semble presque incongru dans notre maison pleine de jouets d'enfant et d'odeurs de mer.– Qu'est-ce que c'est ? demande Lucas en entrant, Élise sur ses épaules.Je tends la lettre sans un mot. Il la lit, son visage devenant grave.– Ils veulent que tu reviennes.– Pas exactement. Ils veulent que je siège au conseil d'administration. Une position honorifique, pour "maintenir le lien familial".Élise tend ses petits bras vers moi, et je la prends dans les miens. Son poids contre ma poitrine est un réconfort.– Qu'est-ce que tu vas faire ? demande Lucas.– Je ne sais pas. Une partie de moi veut refuser. Une autre
LucasDeux mois ont passé depuis la naissance d'Élise, et la maison s'est transformée en sanctuaire. Les cris des mouettes ont remplacé les sonneries de téléphone, le rythme des marées a supplanté celui des marchés boursiers. Pourtant, ce matin, une ombre plane sur notre bonheur.Je trouve Amelia dans le jardin, Élise endormie contre son épaule. Son regard est lointain, perdu au-dessus de l'océan.– Qu'y a-t-il ? demandé-je en m'asseyant près d'elle.Elle secoue la tête, mais je connais trop bien ce pli entre ses sourcils.– Amelia...– J'ai reçu un appel de mon père, finit-elle par avouer. Il veut nous voir. Tous les trois.Le silence qui suit est plus éloquent que tous les mots. Depuis la démission d'Amelia, les relations avec les Vanderbilt sont restées tendues, pour ne pas dire glaciales.– Et toi ? Que veux-tu ?– Je ne sais pas, Lucas. Une partie de moi veut lui montrer notre fille. Une autre... une autre a peur.Je prends sa main libre.–Peur de quoi ?– Qu'il essaie de reprend
AmeliaLes douleurs commencent à l'aube, alors qu'un orage se prépare au large. Des contractions sourdes, profondes, qui me réveillent en sursaut. Je me redresse dans le lit, une main sur mon ventre déformé, l'autre cherchant Lucas dans l'obscurité.– Lucas...Il est immédiatement éveillé, ses sens alertés par cette simple syllabe chuchotée.–C'est l'heure ?Je ne peux que hocher la tête, une nouvelle contraction me coupant le souffle. Son visage, dans la pénombre, est un mélange de panique et de détermination.– Je vais appeler le médecin.– Non, dis-je en attrapant son bras. Le docteur Martin a dit qu'il fallait laisser faire la nature. Le temps...Mais une autre contraction, plus forte, me fait serrer les dents. La tempête qui gronde au large semble faire écho à celle qui secoue mon corps.Lucas allume les lampes, et je vois la peur dans ses yeux. La même peur qui m'habite. Après tous les combats, toutes les épreuves, voici l'ultime bataille.– Je vais préparer la chambre, dit-il,







