LOGINAMÉLIA
Les cloches résonnent dans l’air limpide de Manhattan, longues, claires, solennelles, et je sens ce son vibrer jusque dans ma poitrine comme une promesse autant qu’une condamnation. La nef immense de la cathédrale Saint-Patrick est illuminée par des vitraux où le soleil de midi se brise en éclats de couleurs, et tout autour de moi, la haute société américaine a pris place, chuchotant, observant, jaugeant, comme si notre mariage n’était pas seulement une union, mais une bataille silencieuse entre deux lignées.
Car ici, chaque nom est un empire.
Mon nom d’abord, Amélia Vanderbilt, dernière héritière d’une fortune patiemment bâtie sur les rails, le charbon et les navires, un nom qui ouvre toutes les portes mais qui m’a toujours semblé peser comme une chaîne autour de mes poignets délicats.
Et face à moi, lui, Victor Harrington, fils d’une dynastie ancrée dans la finance, réputée pour ses investissements audacieux, ses banques, ses gratte-ciel. Un nom qui résonne dans tous les cercles de pouvoir, qui inspire autant de crainte que de fascination.
Les Harrington et les Vanderbilt, deux mondes qui se rencontrent, se défient, s’embrasent dans un mariage que beaucoup appellent déjà « l’union du siècle ».
Les invités affluent, femmes drapées de soie et de diamants, hommes aux smokings taillés par les plus grands couturiers, et je reconnais leurs visages, certains de mes amis d’enfance, d’autres que je n’ai croisés qu’au détour d’un gala ou d’une réception. Les Rockefeller sont là, austères et hautains, les Astor, parfumés de vanité, les Morgan, impassibles comme des statues de marbre. Le gotha entier est assis dans les bancs, leurs regards braqués sur moi, attendant que je franchisse cette allée qui me sépare de lui.
Et lui… oh, lui.
Victor se tient debout près de l’autel, dans un costume sombre où chaque pli épouse son corps avec une perfection presque arrogante. Ses épaules larges, son port altier, sa mâchoire serrée tout en lui respire la maîtrise, l’autorité, et pourtant ce sont ses yeux qui me transpercent plus que tout, ces yeux noirs qui brillent d’un éclat fiévreux, comme s’il ne voyait que moi, comme si le reste du monde n’existait plus.
Un murmure parcourt l’assemblée quand j’avance, mon voile blanc glissant comme une cascade sur le sol de pierre, ma robe signée par Dior enveloppant mes formes d’une grâce intemporelle. Je sens leurs regards avides, leurs chuchotements, mais je n’entends qu’une seule chose : le battement de mon cœur qui tambourine, rapide, violent, comme au soir de notre dispute, comme au soir de notre abandon charnel.
Mes pas résonnent, un à un, et chaque pas est une brûlure, une promesse, une chute.
Quand j’arrive près de lui, Victor tend sa main, large, forte, et ses doigts se referment sur les miens avec une intensité qui me fait frissonner malgré la chaleur des cierges.
— Tu es magnifique, souffle-t-il, trop bas pour que quiconque d’autre n’entende.
— Et toi… insupportable, murmuré-je en retour, mes lèvres à peine entrouvertes.
Ses yeux s’embrasent, et dans ce bref échange je comprends que la cérémonie ne sera qu’un théâtre, un voile posé sur ce qui brûle réellement entre nous.
L’évêque parle, prononce les mots sacrés, ses phrases résonnent dans la nef, mais je n’entends presque rien. Tout mon être est happé par la présence de Victor, par la chaleur de sa main serrant la mienne, par cette tension électrique qui me traverse et m’empêche de respirer.
— Consentez-vous à prendre pour épouse…
Sa voix résonne, grave, ferme, sans la moindre hésitation.
— Oui.
Et quand vient mon tour, ma gorge se serre, mes lèvres tremblent, mais je sens son regard accroché au mien, impérieux, exigeant, brûlant.
— Oui, dis-je enfin, ma voix vibrante, étranglée, comme une confession.
Un tonnerre d’applaudissements éclate, les invités se lèvent, les fleurs pleuvent sur nous, mais je ne vois plus rien, je ne sens plus rien, seulement lui, sa main, son corps qui se rapproche du mien, et quand ses lèvres viennent capturer les miennes sous l’arche fleurie, c’est un baiser de feu, un baiser sans pudeur, un baiser qui scandalise sans doute les plus conservateurs mais qui me laisse pantelante, consumée, prisonnière.
Victor Harrington est désormais mon mari.
Et Amélia Vanderbilt, héritière orgueilleuse, rebelle, insoumise, devient sa femme, sa proie, sa rivale et son amante à la fois.
Au milieu des applaudissements, des flashes, des regards, une vérité silencieuse s’impose dans mon cœur : ce mariage n’est pas une fin heureuse, c’est le commencement d’une guerre de passion, et je brûle déjà d’y plonger tête la première.
LucasDix ans. Une décennie depuis qu'Amelia a définitivement quitté le conseil d'administration. Une décennie depuis que j'ai cédé les rênes de mon entreprise à une équipe de direction. Une décennie de vrais choix, de présences, de silences partagés.Ce matin, je me réveille avant l'aube, comme souvent maintenant. Amelia dort encore, ses cheveux argentés éparpillés sur l'oreiller. Sur la table de nuit, la photo d'Élise à son mariage, il y a trois ans de cela, nous sourit.Je me lève sans faire de bruit et descends à la cuisine. Par la fenêtre, l'océan commence à peine à se dessiner dans la pénombre. Bientôt, le soleil se lèvera, et avec lui, une nouvelle journée de cette vie que nous avons choisie.Amelia me rejoint alors que je prépare le café. Ses pas sont plus lents maintenant, mais son sourire est toujours aussi lumineux.– Tu as encore devancé le soleil, murmure-t-elle en s'approchant.– Certaines habitudes ne changent pas.Nous nous installons sur la terrasse avec nos tasses, e
AmeliaCinq ans. Cinq années qui ont filé comme le sable entre les doigts, emportant avec elles les derniers vestiges de nos anciennes vies. Élise a maintenant sept ans, une petite fille aux yeux trop sages et au rire qui résonne dans toute la maison.Ce matin, pourtant, un silence inhabituel plane sur notre routine. Lucas est parti tôt à New York pour une réunion importante, et Élise, assise à la table de la cuisine, regarde son bol de céréales d'un air sombre.– Qu'est-ce qui ne va pas, ma chérie ? demandé-je en m'asseyant près d'elle.– Pourquoi papa doit-il toujours partir ?La question, si simple, me frappe en plein cœur. Comment expliquer à une enfant de sept ans les complexités du monde des adultes ?– Ton papa a des responsabilités, ma chérie. Comme moi avec le conseil d'administration.– Mais il promet toujours de rester, et puis il part.Je vois la déception dans ses yeux, et elle me rappelle douloureusement celle que j'ai si souvent vue dans le miroir, il y a des années de
LucasLa tempête fait rage au large, mais dans notre maison , il n'y a que le calme. Amelia dort contre mon épaule, sa respiration régulière se mêlant au bruit lointain des vagues. Élise, dans sa chambre, a finalement cédé au sommeil après une heure de berceuses.Deux ans. Deux ans depuis qu'Amelia a accepté le siège au conseil d'administration de Vanderbilt Enterprises. Deux ans d'équilibre délicat entre notre vie paisible ici et les responsabilités à New York.Je caresse doucement les cheveux d'Amelia. Même dans son sommeil, je vois la fatigue sur son visage. Les allers-retours constants, les réunions, les dossiers – tout cela pèse sur elle, malgré ses dénégations.Soudain, le téléphone vibre sur la table de nuit. Une heure si tardive ne présage rien de bon. Je décroche doucement, essayant de ne pas réveiller Amelia.– Lucas Royer.– Monsieur Royer, c'est le docteur Martin.Je me redresse immédiatement, le cœur soudain lourd.–Docteur ? Qu'y a-t-il ?– C'est au sujet des derniers te
AmeliaUn an. Un an depuis la naissance d'Élise, et notre vie à Étretat a pris un rythme paisible, bercé par le flux et reflux de l'océan. Ce matin, cependant, une lettre est arrivée, apportant avec elle les souvenirs d'une vie que je croyais avoir quittée.Je reste assise longtemps à la table de la cuisine, l'enveloppe crème entre mes doigts. L'en-tête de Vanderbilt Enterprises semble presque incongru dans notre maison pleine de jouets d'enfant et d'odeurs de mer.– Qu'est-ce que c'est ? demande Lucas en entrant, Élise sur ses épaules.Je tends la lettre sans un mot. Il la lit, son visage devenant grave.– Ils veulent que tu reviennes.– Pas exactement. Ils veulent que je siège au conseil d'administration. Une position honorifique, pour "maintenir le lien familial".Élise tend ses petits bras vers moi, et je la prends dans les miens. Son poids contre ma poitrine est un réconfort.– Qu'est-ce que tu vas faire ? demande Lucas.– Je ne sais pas. Une partie de moi veut refuser. Une autre
LucasDeux mois ont passé depuis la naissance d'Élise, et la maison s'est transformée en sanctuaire. Les cris des mouettes ont remplacé les sonneries de téléphone, le rythme des marées a supplanté celui des marchés boursiers. Pourtant, ce matin, une ombre plane sur notre bonheur.Je trouve Amelia dans le jardin, Élise endormie contre son épaule. Son regard est lointain, perdu au-dessus de l'océan.– Qu'y a-t-il ? demandé-je en m'asseyant près d'elle.Elle secoue la tête, mais je connais trop bien ce pli entre ses sourcils.– Amelia...– J'ai reçu un appel de mon père, finit-elle par avouer. Il veut nous voir. Tous les trois.Le silence qui suit est plus éloquent que tous les mots. Depuis la démission d'Amelia, les relations avec les Vanderbilt sont restées tendues, pour ne pas dire glaciales.– Et toi ? Que veux-tu ?– Je ne sais pas, Lucas. Une partie de moi veut lui montrer notre fille. Une autre... une autre a peur.Je prends sa main libre.–Peur de quoi ?– Qu'il essaie de reprend
AmeliaLes douleurs commencent à l'aube, alors qu'un orage se prépare au large. Des contractions sourdes, profondes, qui me réveillent en sursaut. Je me redresse dans le lit, une main sur mon ventre déformé, l'autre cherchant Lucas dans l'obscurité.– Lucas...Il est immédiatement éveillé, ses sens alertés par cette simple syllabe chuchotée.–C'est l'heure ?Je ne peux que hocher la tête, une nouvelle contraction me coupant le souffle. Son visage, dans la pénombre, est un mélange de panique et de détermination.– Je vais appeler le médecin.– Non, dis-je en attrapant son bras. Le docteur Martin a dit qu'il fallait laisser faire la nature. Le temps...Mais une autre contraction, plus forte, me fait serrer les dents. La tempête qui gronde au large semble faire écho à celle qui secoue mon corps.Lucas allume les lampes, et je vois la peur dans ses yeux. La même peur qui m'habite. Après tous les combats, toutes les épreuves, voici l'ultime bataille.– Je vais préparer la chambre, dit-il,







