LOGINAMÉLIA
La réception s’achève dans un tumulte de rires forcés et de verres vides, les derniers accords de l’orchestre résonnent comme un soupir fatigué sous les lustres du Plaza, et quand les invités commencent à se retirer, leurs manteaux glissant sur leurs épaules parfumées, je sens mon cœur battre plus vite, plus fort, comme si chaque adieu nous rapprochait inexorablement du moment où il n’y aura plus que lui et moi.
Victor ne lâche pas ma main. Ses doigts sont serrés, presque cruels, comme s’il voulait m’imprimer sa force dans la peau, et chaque pression de sa paume me rappelle que, malgré mes sourires de façade, malgré ma posture impeccable d’épouse modèle, je suis prisonnière de son regard depuis l’instant où j’ai dit « oui ».
Le silence tombe peu à peu derrière nous, absorbé par les couloirs feutrés du Plaza, et nos pas résonnent dans l’intimité d’un ascenseur doré qui nous emporte vers la suite nuptiale. Les murs capitonnés semblent retenir notre souffle, et l’air devient plus dense, plus lourd, comme si chaque étage franchi nous arrachait davantage à la bienséance.
Je n’ose pas le regarder, mais je sens son corps brûler à côté du mien, je sens ses yeux noirs se poser sur ma nuque, sur mes lèvres, sur les plis de ma robe. Quand la porte s’ouvre enfin sur notre suite, je retiens un frisson : un lit immense, recouvert de draps de soie ivoire, des roses jetées comme des éclats de sang sur le sol, des chandeliers dont les flammes dansent comme des ombres complices.
La porte se referme dans un claquement sourd.
Et je comprends que je n’ai plus d’échappatoire.
Victor s’approche, lentement, sa silhouette imposante se découpant contre la lueur des chandelles. Ses mains viennent défaire ma cape, puis mon voile, qu’il jette sans un mot sur le sol, et son regard, sombre et brillant à la fois, s’accroche au mien avec une intensité qui me fait reculer d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à sentir le bois du lit heurter mes jambes.
— Tu es à moi maintenant, souffle-t-il, sa voix basse, grave, qui roule dans la pièce comme un grondement.
— Pas à toi… à personne, répliqué-je dans un murmure qui tremble plus de désir que de révolte.
Ses lèvres se posent sur les miennes, dures, brûlantes, dévorantes. Le baiser n’est pas une caresse, c’est une conquête, une bataille où je me débats autant que je m’abandonne. Ses mains glissent sur mes épaules, descendent sur mes bras, défont les premiers boutons de ma robe, et je sens ma résistance se briser sous la violence de ce désir qui m’envahit.
La soie cède, glisse sur ma peau nue, tombe au sol dans un froissement sensuel. Sa bouche descend sur ma gorge, sur mes clavicules, chaque baiser est une morsure, chaque souffle une brûlure, et je ferme les yeux, haletante, incapable de décider si je le hais ou si je l’aime, si je veux fuir ou me perdre en lui.
— Dis-le, Amélia, murmure-t-il contre ma peau, ses dents frôlant ma chair. Dis-moi que tu me veux.
— Je te déteste… soufflé-je, mais mes doigts s’accrochent déjà à ses cheveux, tirent, l’attirent plus fort encore contre moi.
Il rit, un rire bas, rauque, qui vibre contre ma poitrine, puis ses mains me soulèvent d’une force brutale, me jettent presque sur le lit, et le satin glacé contre ma peau nue m’arrache un gémissement incontrôlable. Il se penche sur moi, ses yeux brillants de cette fièvre qui ne s’éteint jamais, et je sais que cette nuit ne sera pas faite de tendresse, mais d’embrasement, de dévoration.
Ses lèvres reprennent les miennes, ses mains explorent chaque courbe, chaque secret, et je me tends sous lui, déchirée entre la honte et le plaisir, entre la peur et l’ivresse. Nos corps s’affrontent et s’unissent, chaque mouvement est une lutte et une reddition, et le monde entier disparaît, avalé par le bruit de nos souffles mêlés, par la chaleur brûlante qui m’envahit, par ce feu qui ne s’éteindra jamais.
Je m’abandonne.
Et dans ce tumulte de soie froissée, de gémissements arrachés, de regards brûlants, une vérité s’impose dans ma chair plus encore que dans mon esprit : Victor Harrington est mon mari, mon ravisseur, mon amant, mon ennemi et mon roi, et cette nuit n’est que le commencement d’une guerre où le plaisir et la douleur seront les seules armes.
LucasDix ans. Une décennie depuis qu'Amelia a définitivement quitté le conseil d'administration. Une décennie depuis que j'ai cédé les rênes de mon entreprise à une équipe de direction. Une décennie de vrais choix, de présences, de silences partagés.Ce matin, je me réveille avant l'aube, comme souvent maintenant. Amelia dort encore, ses cheveux argentés éparpillés sur l'oreiller. Sur la table de nuit, la photo d'Élise à son mariage, il y a trois ans de cela, nous sourit.Je me lève sans faire de bruit et descends à la cuisine. Par la fenêtre, l'océan commence à peine à se dessiner dans la pénombre. Bientôt, le soleil se lèvera, et avec lui, une nouvelle journée de cette vie que nous avons choisie.Amelia me rejoint alors que je prépare le café. Ses pas sont plus lents maintenant, mais son sourire est toujours aussi lumineux.– Tu as encore devancé le soleil, murmure-t-elle en s'approchant.– Certaines habitudes ne changent pas.Nous nous installons sur la terrasse avec nos tasses, e
AmeliaCinq ans. Cinq années qui ont filé comme le sable entre les doigts, emportant avec elles les derniers vestiges de nos anciennes vies. Élise a maintenant sept ans, une petite fille aux yeux trop sages et au rire qui résonne dans toute la maison.Ce matin, pourtant, un silence inhabituel plane sur notre routine. Lucas est parti tôt à New York pour une réunion importante, et Élise, assise à la table de la cuisine, regarde son bol de céréales d'un air sombre.– Qu'est-ce qui ne va pas, ma chérie ? demandé-je en m'asseyant près d'elle.– Pourquoi papa doit-il toujours partir ?La question, si simple, me frappe en plein cœur. Comment expliquer à une enfant de sept ans les complexités du monde des adultes ?– Ton papa a des responsabilités, ma chérie. Comme moi avec le conseil d'administration.– Mais il promet toujours de rester, et puis il part.Je vois la déception dans ses yeux, et elle me rappelle douloureusement celle que j'ai si souvent vue dans le miroir, il y a des années de
LucasLa tempête fait rage au large, mais dans notre maison , il n'y a que le calme. Amelia dort contre mon épaule, sa respiration régulière se mêlant au bruit lointain des vagues. Élise, dans sa chambre, a finalement cédé au sommeil après une heure de berceuses.Deux ans. Deux ans depuis qu'Amelia a accepté le siège au conseil d'administration de Vanderbilt Enterprises. Deux ans d'équilibre délicat entre notre vie paisible ici et les responsabilités à New York.Je caresse doucement les cheveux d'Amelia. Même dans son sommeil, je vois la fatigue sur son visage. Les allers-retours constants, les réunions, les dossiers – tout cela pèse sur elle, malgré ses dénégations.Soudain, le téléphone vibre sur la table de nuit. Une heure si tardive ne présage rien de bon. Je décroche doucement, essayant de ne pas réveiller Amelia.– Lucas Royer.– Monsieur Royer, c'est le docteur Martin.Je me redresse immédiatement, le cœur soudain lourd.–Docteur ? Qu'y a-t-il ?– C'est au sujet des derniers te
AmeliaUn an. Un an depuis la naissance d'Élise, et notre vie à Étretat a pris un rythme paisible, bercé par le flux et reflux de l'océan. Ce matin, cependant, une lettre est arrivée, apportant avec elle les souvenirs d'une vie que je croyais avoir quittée.Je reste assise longtemps à la table de la cuisine, l'enveloppe crème entre mes doigts. L'en-tête de Vanderbilt Enterprises semble presque incongru dans notre maison pleine de jouets d'enfant et d'odeurs de mer.– Qu'est-ce que c'est ? demande Lucas en entrant, Élise sur ses épaules.Je tends la lettre sans un mot. Il la lit, son visage devenant grave.– Ils veulent que tu reviennes.– Pas exactement. Ils veulent que je siège au conseil d'administration. Une position honorifique, pour "maintenir le lien familial".Élise tend ses petits bras vers moi, et je la prends dans les miens. Son poids contre ma poitrine est un réconfort.– Qu'est-ce que tu vas faire ? demande Lucas.– Je ne sais pas. Une partie de moi veut refuser. Une autre
LucasDeux mois ont passé depuis la naissance d'Élise, et la maison s'est transformée en sanctuaire. Les cris des mouettes ont remplacé les sonneries de téléphone, le rythme des marées a supplanté celui des marchés boursiers. Pourtant, ce matin, une ombre plane sur notre bonheur.Je trouve Amelia dans le jardin, Élise endormie contre son épaule. Son regard est lointain, perdu au-dessus de l'océan.– Qu'y a-t-il ? demandé-je en m'asseyant près d'elle.Elle secoue la tête, mais je connais trop bien ce pli entre ses sourcils.– Amelia...– J'ai reçu un appel de mon père, finit-elle par avouer. Il veut nous voir. Tous les trois.Le silence qui suit est plus éloquent que tous les mots. Depuis la démission d'Amelia, les relations avec les Vanderbilt sont restées tendues, pour ne pas dire glaciales.– Et toi ? Que veux-tu ?– Je ne sais pas, Lucas. Une partie de moi veut lui montrer notre fille. Une autre... une autre a peur.Je prends sa main libre.–Peur de quoi ?– Qu'il essaie de reprend
AmeliaLes douleurs commencent à l'aube, alors qu'un orage se prépare au large. Des contractions sourdes, profondes, qui me réveillent en sursaut. Je me redresse dans le lit, une main sur mon ventre déformé, l'autre cherchant Lucas dans l'obscurité.– Lucas...Il est immédiatement éveillé, ses sens alertés par cette simple syllabe chuchotée.–C'est l'heure ?Je ne peux que hocher la tête, une nouvelle contraction me coupant le souffle. Son visage, dans la pénombre, est un mélange de panique et de détermination.– Je vais appeler le médecin.– Non, dis-je en attrapant son bras. Le docteur Martin a dit qu'il fallait laisser faire la nature. Le temps...Mais une autre contraction, plus forte, me fait serrer les dents. La tempête qui gronde au large semble faire écho à celle qui secoue mon corps.Lucas allume les lampes, et je vois la peur dans ses yeux. La même peur qui m'habite. Après tous les combats, toutes les épreuves, voici l'ultime bataille.– Je vais préparer la chambre, dit-il,







