Se connecterLes mots avaient continué de tomber dans le salon, doux, explications, supplications, mais Hélène ne les entendait plus. Un bourdonnement sourd avait remplacé les sons, comme si elle s’était retrouvée sous l’eau. Son propre nom Bruns tournoyait dans sa tête, une étiquette absurde collée sur une identité qu’elle avait crue solide comme le roc.
Hélène Visconti. La fille des quartiers, des mains calleuses et des rires francs. Celle qui tenait debout à la sueur et aux poings. Un mensonge ? Un rôle ? Une bulle, comme avait dit Sofia ? L’idée était insupportable.
— Tu dois comprendre, ma chérie… l’amour n’était pas un mensonge, jamais… pleurait sa mère adoptive.
Mais Hélène ne pouvait plus. L’air de l’appartement était devenu irrespirable, saturé du parfum glacial d’Éléonore Bruns et de l’odeur âcre de la trahison. Elle avait besoin d’espace, de vent, de quelque chose de vrai.
Sans un mot, elle pivota sur ses talons et marcha vers la porte.
— Hélène ! Où vas-tu ? s’écria Luigi en se levant, une lueur d’alarme dans les yeux.
— Laisse-la, Luigi, murmura Sofia, épuisée. Laisse-la respirer.
Hélène ne répondit pas. Elle attrapa sa vieille veste de boxe accrochée dans l’entrée, l’enfila sur son sweat-shirt, et sortit. La porte se referma derrière elle, coupant net les larmes et les explications.
Dehors, la nuit était froide et mordante. La limousine noire avait disparu, ne laissant qu’une trace d’huile sur le bitume, preuve de son passage hallucinant. Hélène inspira à fond, l’air lui brûlant les poumons. Elle se mit à marcher, d’un pas rapide, décidé, sans but précis au début. Juste s’éloigner.
Ses pieds la guidèrent d’eux-mêmes, par des chemins qu’elle connaissait depuis l’enfance. Elle quitta les allées bétonnées des Galeries, traversa la route départementale déserte, et s’enfonça dans le petit bois de peupliers qui menait à la rivière. Le sentier était terreux, familier sous ses baskets. Ici, personne ne lui avait jamais parlé de lignée ou d’héritage. Ici, elle avait couru, crié, pêché des têtards avec des gamins du quartier, s’était battue une fois avec un garçon qui traitait sa copine de « moins que rien ». Ici, elle était juste Hel’.
Le bruit de l’eau arriva le premier, un chuchotement constant qui grandit en murmure, puis en un léger grondement. Elle émergea des arbres et la rivière apparut, large et sombre, striée de reflets d’argent sous la lune voilée. Son endroit. Le rocher plat sur lequel elle s’asseyait pour réfléchir après les défaites au club, ou les rares chagrins d’adolescente, était là, lisse et froid.
Elle s’y laissa tomber, enlaçant ses genoux contre sa poitrine. Le choc commençait à se dissiper, laissant place à un tourbillon d’émotions contradictoires qui la secouait de l’intérieur.
De la colère, d’abord. Une rage brute, explosive. Contre Éléonore Bruns, cette femme glacée qui l’avait abandonnée puis était revenue la réclamer comme un bien égaré. Contre Ismaël Bruns, ce patriarche fantôme qui préférait une fille morte à une fille vivante. Contre le destin, ou la malchance, qui avait fait de Nathan un cadavre et d’elle une pièce de rechange.
Et puis une douleur sourde, profonde. La douleur du mensonge. Les visages de Luigi et Sofia, si chers, si aimants, se superposaient à leurs aveux. Avaient-ils joué un rôle pendant vingt-deux ans ? Chaque câlin, chaque fierté dans leurs yeux quand elle remportait un tournoi, chaque souci pour ses genoux écorchés… était-ce sincère, ou dicté par la culpabilité d’un marché ? « L’amour n’était pas un mensonge », avait dit Sofia. Mais comment en être sûre, maintenant que les fondations de sa vie s’étaient effondrées ?
Un sanglot lui échappa, rauque, arraché du plus profond de sa gorge. Elle ne pleurait pas souvent. La boxe lui avait appris à encaisser, à garder la garde haute. Mais là, seule face au courant noir, les digues cédèrent. Des larmes de rage et de chagrin coulèrent sur ses joues, brûlantes contre le froid de la nuit. Elle pleura pour la petite fille qu’elle avait été, élevée dans un amour qui était aussi une fuite. Elle pleura pour le frère qu’elle n’avait jamais connu, mort sur une route de montagne sans qu’elle sache qu’il existait. Elle pleura pour Hélène Visconti, qui n’existait plus.
« L’héritier légitime n’existe plus. » Les mots de Luigi résonnaient. Elle n’était donc qu’un substitut. Un objet qu’on range au fond d’un placard et qu’on ressort quand l’objet préféré est cassé. Une fille, de surcroît. Une fille qui ne valait rien à la naissance, mais qui devenait soudain précieuse par défaut, par accident tragique.
— Non, gronda-t-elle dans le vent, ses poings serrés à s’en blanchir les jointures. Non.
Elle ne serait pas cela. Elle refusait. Elle n’était pas un pion sur l’échiquier des Bruns. Elle était Hélène. Point. Fille de la rivière et du ring, du bitume des cités et de l’odeur de la cire à meubles. Pas un trophée à exhiber dans un manoir, pas une marionnette à dresser aux bonnes manières.
Le vent se leva, glaçant, faisant frissonner les roseaux sur la berge. Hélène ne bougea pas. La colère se cristallisait en une détermination froide et dure comme la pierre sur laquelle elle était assise. Éléonore reviendrait demain. Elle attendrait une réponse.
Hélène regarda l’eau couler, incessante, indifférente. Elle se souvint des conseils de Mehdi, son coach : « Quand tu prends un coup qui t’ébranle, ne recule pas. Encaisse. Respire. Et choisis ton contre. C’est là que tu gagnes. »
Elle avait encaissé le coup, le plus gros de sa vie. Elle respirait l’air froid de la nuit. Maintenant, il fallait choisir son contre.
Fuir ? Disparaître à son tour ? Mais ils retrouveraient ses parents. Les « conséquences » dont Éléonore avait parlé planaient comme une menace. Elle ne pouvait pas les exposer à ça. Luigi et Sofia, malgré le mensonge, étaient sa famille. Le seul amour qu’elle avait jamais connu.
Accepter ? Se laisser emmener, devenir Hélène Bruns, l’héritière par défaut ? Se laisser mouler, habiller, formater pour un monde qui la rejetterait de toute façon, qui ne verrait en elle qu’une intrude, une sauvageonne à dompter ?
Une troisième voie se dessina, ténue, dangereuse. Une voie de combat.
Si elle devait entrer dans leur monde, ce serait à ses conditions. En gardant ses poings, ses baskets, sa colère. En étant un grain de sable dans la machine bien huilée des Bruns. Une épine. Un rappel vivant et incontrôlable de tout ce qu’ils méprisaient.
Le ciel commençait à pâlir à l’est, teintant l’horrible nuit d’une lueur grise. Hélène était transie, raidie, mais son esprit était devenu clair, aiguisé par la douleur et la décision.
Elle n’était pas un objet. Elle était une arme. Et si les Bruns voulaient la reprendre, ils allaient devoir apprendre à manier le tranchant.
Elle se leva, les articulations craquant. Un dernier regard à la rivière, témoin silencieux de ses larmes et de sa résolution. Puis elle tourna le dos au courant et remonta vers les lumières du quartier qui s’éveillait.
La tempête déclenchée au conseil de famille se fragmenta en ouragans privés, soufflant dans les suites et les appartements luxueux du manoir.Dans les appartements de Gaspard, la fureur était palpable. L’oncle arpentait le salon, un verre de cognac à la main, qu’il finit par envoyer valser contre la cheminée de marbre.— Une héritière ! Une femme ! cracha-t-il, le visage déformé par le mépris. Ismaël devient sénile. Une fille ne peut rien diriger. Elle ne comprendra rien aux affaires, aux négociations. Elle se fera manger toute crue.Raphaël, son aîné, allumé une cigarette, l’air sinistre.— Elle a de la gouaille, la petite. Mais c’est tout. Dans un mois, elle aura craqué ou elle aura fait une bêtise qui la discréditera à jamais.— Un mois ? Trop long, gronda Noam, le silencieux, depuis le canapé. Elle a l’air coriace. Elle doit disparaître plus vite. Comme son jumeau. Un accident… une fugue…Gaspard leva une main pour le faire taire, mais son regard ne démentait pas l’idée.— Elle do
Les derniers reflets du lustre éteint glissaient encore sur les parquets cirés quand les lourdes portes du grand salon se refermèrent sur les dos des invités en fuite. Le silence qui tomba fut lourd, chargé de honte, de colère et d’électricité statique.Ismaël, le visage aussi gris que son smoking, avait ordonné d’une voix sans timbre : « La bibliothèque. Maintenant. Tout le monde. » L’ordre, lancé dans le vide laissé par le scandale, n’avait rencontré aucune résistance, seulement un murmure hargneux de consentement.La bibliothèque du manoir, habituellement temple de savoir feutré, sentait ce soir-là la poudre, le champagne renversé et le fiel. Les lourds rideaux de velours étaient tirés, mais les lampes Tiffany allumées projetaient des ombres dansantes et menaçantes. Autour de la grande table en chêne massif, sculptée de lions héraldiques, les ogres s’étaient rassemblés dans la foulée du bal, les tenues de soirée encore étincelantes, les visages décomposés.Ismaël siégeait au bout,
Le grand salon du manoir Bruns, quelques instants plus tôt encore temple de l'hypocrisie raffinée, était devenu une arène électrifiée. Tous les regards, chargés de stupéfaction, de mépris ou de curiosité malsaine, étaient scotchés sur Hélène, debout au pied de l'estrade après son bref aparté avec Éléonore.— Elle ne va quand même pas monter sur l'estrade dans cet état...— Regardez-la, elle a l'air de trouver ça drôle.— C'est une provocation calculée. Une vraie petite sauvage.Hélène, elle, semblait parfaitement insensible à l'orage qu'elle avait déclenché. Elle leva les yeux, parcourant lentement la hauteur des plafonds à caissons, l'immense lustre de cristal, les tapisseries somptueuses.— Intéressant, commenta-t-elle à voix haute, d'un ton qui se voulait neutre mais qui sonnait comme une raillerie. Très... brillant. On doit en mettre du temps à astiquer tout ça.Un nouveau murmure, choqué celui-là, parcourut l'assistance.— Elle parle du lustre ? Maintenant ?— "Astiquer" ! Le mot
La tension dans le grand salon avait atteint son paroxysme. Les invités, saturés de champagne et de faux-semblants, sentaient que l’instant décisif approchait. Tous les regards étaient braqués sur l’estrade de bois précieux où trônait le fauteuil ancestral. Gaspard Bruns, flanqué de ses trois fils, s’était placé juste en dessous, souriant avec une indulgence de vainqueur magnanime. Il échangea un regard entendu avec son fils aîné, Raphaël, dont le sourire charmeur dissimulait mal une avidité féroce.Ismaël Bruns gravit les trois marches de l’estrade. Le murmure des conversations s’éteignit comme par magie, ne laissant place qu’au crépitement discret des bûches dans l’immense cheminée. Il se tenait droit, son visage de patriarche illuminé par les lustres.— Mes chers parents, amis, alliés, commença-t-il, sa voix grave portant sans effort dans la salle. Je vous remercie de votre présence ce soir, en ces heures où la famille Bruns se retrouve face à son destin.Il marqua une pause, les y
Les deux heures passèrent, lentes et silencieuses. Hélène ne toucha à rien. Pas à l’eau pétillante dans la carafe en cristal, pas aux magazines de luxe empilés sur la table basse. Elle resta assise, parfois debout pour regarder par la grande baie vitrée les voitures luxueuses passer dans la rue calme. Elle pensa à Sofia et Luigi, à ce qu’ils faisaient à cette heure dans l’appartement devenu trop grand. Cette pensée lui donna une force tranquille, une résolution de granit.Quand on frappa doucement à la porte, elle s’y attendait.— Mademoiselle ? C’est Charles, le chauffeur. Madame Bruns m’envoie vous chercher. Il est temps.Elle ouvrit. Charles se tenait là, raide dans son uniforme gris anthracite. Ses yeux firent le tour de la pièce, constatant l’absence totale de changement : la robe bleu nuit toujours suspendue dans son housse, les produits de beauté alignés et intacts, les serviettes immaculées. Aucune trace du passage d’une cliente. Une ride profonde d’inquiétude et d’incompréhen
Le grand lit, qui avait vu tant de nuits paisibles, les accueillit tous les trois, serrés les uns contre les autres comme des naufragés sur un radeau. Sofia et Luigi étaient allongés sur le dos, chacun tenant une des mains d’Hélène entre les leurs. Elle était au milieu, regardant le plafond vaguement éclairé par la lueur du réverbère extérieur.Le silence était profond, mais traversé de mille choses non-dites. Puis un sanglot étouffé échappa à Sofia. Un tremblement parcourut son corps.— Je suis désolée, ma puce, murmura-t-elle dans l’obscurité, la voix brisée. Si désolée… On n’avait pas le choix, à l’époque… et on n’a pas le choix maintenant…— Chut, maman, dit Hélène en serrant sa main plus fort. Ne sois pas désolée. Vous m’avez sauvée. Vous m’avez donné vingt-deux ans de bonheur, de vraie vie. C’est plus que ce qu’ils m’auraient jamais donné, là-bas.— Mais on te laisse y aller… comme une brebis à l’abattoir, gémit Luigi, sa voix rauque d’émotion.Hélène se tourna sur le côté pour