LOGIN— ÈveLa route côtière s'étire au bord de l'océan, un ruban de bitume entre les falaises et les vagues. Nous roulons depuis trois jours. Nous avons traversé le Québec, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse. Nous avons dormi dans des motels, mangé dans des restaurants de bord de route, regardé le ciel changer de couleur. Léo a recommencé à parler. Pas beaucoup. Quelques mots. Quelques phrases. Mais il parle. Il pose des questions sur les vagues, sur les oiseaux, sur les bateaux. Et chaque fois qu'il parle, je sens quelque chose qui se dénoue dans ma poitrine.Nous nous arrêtons sur un point de vue, au sommet d'une falaise. L'océan est là, immense, gris-bleu, couvert de moutons blancs. Le vent souffle, fort, il nous fouette le visage, il emporte nos cheveux. Le soleil se lève à l'horizon, un soleil pâle, un soleil d'hiver, mais un soleil quand même.Léo descend de la voiture. Il avance vers le bord de la falaise, son train dans les mains. Il regarde
— ÈveLa décision est prise un matin de janvier, dans la cuisine, alors que la neige tombe encore et que le ciel est bas et gris. Gabriel est assis à la table, une tasse de café entre les mains, et il me regarde, et il dit :— On ne peut pas rester ici.Je le regarde. Je sais qu'il a raison. Je le sais depuis des semaines. Chaque coin de cette maison est un souvenir. La chambre de Léo, où il a dormi après l'enlèvement, où il a sursauté au moindre bruit. Le bureau de Gabriel, où nous avons passé des heures à attendre un appel. La cour, où les voitures de police ont stationné pendant des jours. La grille, devant laquelle Marc s'est tenu dans la neige. Tout est lié. Tout est empoisonné.— Où est-ce qu'on va ?— Je ne sais pas. Loin. Un an. Peut-être plus. On loue la maison. On confie les affaires au réseau. On part. Tous les trois. Sans destination précise.Je hoche la tête. Je regarde par la fenêtre. La neige tombe. Le monde e
— ÈveLéo ne parle plus. Pas un mot. Pas un son. Il reste dans sa chambre, assis sur son lit, les genoux contre la poitrine, et il regarde la fenêtre. Il regarde la neige qui tombe, les branches qui craquent, le ciel qui passe du gris au noir. Il ne mange presque pas. Il ne dort presque pas. Il sursaute au moindre bruit, un volet qui claque, une voiture qui passe, une porte qui grince, et son corps se recroqueville, et ses yeux s'écarquillent, et il reste là, tremblant, pendant de longues minutes.Il ne va plus à l'école. Il refuse de voir ses amis. Il refuse de sortir de sa chambre, sauf pour aller aux toilettes, et encore, il faut que je l'accompagne, il faut que je reste devant la porte, il faut que je lui parle à travers le battant pour qu'il sache que je suis là. Il ne regarde plus son train. Son train, qu'il aimait tant, qui était sa passion, sa joie, son refuge, il ne le regarde plus. Il est posé sur l'étagère, couvert de poussière, et Léo ne le voit mê
— Ève La prison de Bordeaux est un bâtiment bas, gris, posé au bord de la rue comme une verrue. Marc en sort un matin de décembre, avec un sac en plastique qui contient tout ce qu'il possède : deux chemises, un pantalon, un rasoir, une photo de sa mère. Il a purgé sa peine. Trois ans. Il a payé pour ce qu'il a fait. Il a payé pour avoir trahi la famille qui l'avait accueilli, pour avoir ouvert la porte aux hommes de Sabrina, pour avoir laissé enlever Léo une première fois. Il a payé, et il est sorti, et il n'a nulle part où aller. Il n'a pas appelé. Il n'a pas écrit. Il est venu à pied, sous la neige, du centre-ville jusqu'au manoir, un trajet de deux heures dans le froid, et il s'est arrêté devant le portail, et il est resté là, immobile, à regarder la maison. Le gardien l'a vu. Il a appelé. J'ai regardé par la fenêtre, et je l'ai vu, et j'ai senti dans ma poitrine une chose ancienne, une chose qui ressemble à de la colère, à de la rancune,
— ÈveLe fourgon noir traverse le nord de l'État de New York dans la lumière blafarde de novembre. Il n'y a pas de fenêtre à l'arrière, juste une cloison de métal percée d'un judas grillagé, et à l'intérieur, attachée à un banc de fer, il y a une femme de quarante-trois ans qui porte une combinaison orange trop grande pour elle et des menottes aux chevilles. Elle ne bouge pas. Elle regarde le mur. Elle regarde le mur depuis six heures et elle n'a pas prononcé un mot, pas mangé, pas bu, et les deux agents fédéraux qui la surveillent commencent à se demander si elle n'est pas morte, ou pire, si elle n'est pas en train de préparer quelque chose.Le centre de détention fédéral de Ray Brook n'a pas de nom officiel dans les brochures. C'est un bloc de béton enfoncé dans la forêt Adirondack, entouré de barbelés et de caméras, et les gens qui y travaillent l'appellent entre eux le Congélateur. On y met les détenus qu'on veut oublier. Pas les terroristes, pas les grand
— Ève La prison est un bâtiment gris, massif, sans âme. Des murs de béton, des barbelés, des miradors. Une forteresse au milieu de nulle part, entourée de champs et de bois, loin de tout, loin de la vie. C'est là que Sabrina est détenue. C'est là qu'elle purge sa peine. C'est là qu'elle attend. Je ne suis pas allée la voir. Je ne veux pas la voir. Je ne veux pas être dans la même pièce qu'elle, respirer le même air, croiser son regard. Je ne veux pas lui donner cette satisfaction. Mais je pense à elle. Tout le temps. Chaque nuit, quand je ferme les yeux, je la vois. Je vois son sourire. J'entends sa voix. Je sens sa haine. Le réseau m'envoie des rapports. Des rapports quotidiens. Ce qu'elle fait. Ce qu'elle dit. À qui elle parle. Rien. Elle ne fait rien. Elle ne dit rien. Elle ne parle à personne. Elle est seule, dans sa cellule, et elle attend. Ce soir-là, je suis dans le bureau de Gabriel. Il est à l'hôpital, e







