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CHAPITRE 2 — L'HUMILIATION PUBLIQUE 2

Author: Dledition
last update publish date: 2026-09-07 17:35:55

Ma voix se brise. Elle se brise exactement là où il faut pour que tout le monde l'entende, pour que tout le monde y voie une preuve de plus. Je le vois dans leurs regards : ils me croient coupable. Ils me croyaient coupable avant même qu'il parle. Une fille du dépanneur, une opportuniste, une moins-que-rien. Bien sûr qu'elle a poussé Diane Tremblay dans l'escalier. Bien sûr qu'elle voulait l'héritage. Bien sûr.

— Ce que je sais, dit-il, et sa voix est d'une douceur atroce, c'est que tout ce qui te concerne finit brisé.

Brisé. Le mot claque dans l'air comme un verre jeté contre un mur. Ma robe retouchée, mes chevilles enflées, mon verre d'eau gazeuse, mon mariage, ma vie. Tout, effectivement, finit brisé. Mais pas par moi. Jamais par moi.

Sabrina pose une main sur son avant-bras, toute en compassion feinte.

— Gabriel, chuchote-t-elle avec cette voix de velours qu'elle réserve aux spectateurs. Ne te fais pas de mal.

Elle le touche. Elle le touche devant moi, devant tous, et il ne se dégage pas. Il la laisse faire. Il la laisse poser ses doigts sur lui comme s'il lui appartenait, comme si leur lien était plus réel que le mien, plus légitime. Et dans ses yeux à elle, je vois le triomphe. Pas la victoire d'une rivale. Le triomphe d'un bourreau qui a fini son œuvre.

— Je me soigne, répond-il sans la regarder. Puis, à moi : — C'est terminé, Amélie. Mes avocats ont les papiers. Je demande le divorce.

Le mot claque. Divorce. Quelqu'un, quelque part, laisse échapper un petit rire étouffé. Je vois les flashs discrets de téléphones qu'on prétend ranger. Le ventre de la honte a un son précis : c'est celui de cinq cents respirations retenues en même temps. Cinq cents personnes qui assistent à ma mise à mort sociale, et pas une seule qui détourne les yeux. Pas une seule qui s'indigne. Pas une seule qui dise : arrête, Gabriel, c'est assez.

— Tu ne peux pas… Ma voix se casse. Notre bébé…

— Mon bébé ? corrige-t-il. Si tant est qu'il le soit.

L'insulte me frappe de plein fouet. Si tant est qu'il le soit. Comme si j'étais une menteuse, une traînée, une femme qui aurait pu concevoir un enfant ailleurs. Comme si cette nuit-là n'avait pas existé, cette nuit où il est venu à moi, ivre et brisé, et où je l'ai aimé comme jamais. Comme si tout ce que j'ai donné n'était rien.

Sabrina sourit. Cette fois, elle ne s'en cache même plus. Elle me dévisage de haut en bas , la robe retouchée, les chevilles enflées, la sueur sur ma lèvre supérieure et son sourire dit tout ce qu'elle n'a pas besoin de dire. Il dit : tu n'as jamais été de taille. Il dit : tout ceci est à moi maintenant. Il dit : disparais.

Le bébé donne un autre coup. Puis quelque chose change. Une douleur basse, sourde, en ceinture, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai connu. Pas une crampe, pas un coup de pied. Une contraction. Je plie légèrement les genoux, une main sur le ventre, la respiration coupée.

— Gabriel… s'il te plaît. Je ne me sens pas bien.

Je ne sais pas ce que j'attends de lui. De l'aide ? De la pitié ? Une main ? N'importe quoi, pourvu qu'il se retourne, pourvu qu'il me regarde une dernière fois, pourvu qu'il ne me laisse pas m'effondrer seule devant cinq cents étrangers.

Il a déjà tourné le dos.

La deuxième contraction arrive comme un poing. Je crie. Le cri monte du plus profond de mon ventre, inhumain, déchiré, et se répercute sur les lustres et les moulures. Mon verre éclate sur le marbre, et je m'affale à genoux dans les éclats, les deux mains cramponnées à mon ventre, et j'entends le tissu de ma robe qui se déchire au niveau de la couture. Le bruit est sec, définitif, obscène. La robe que j'ai fait retoucher trois fois se fend sous la pression de ce ventre qu'on m'a reproché pendant des mois, et le tissu s'ouvre comme une blessure.

Autour de moi, personne ne bouge. Cinq cents personnes en tenue de gala regardent une femme enceinte s'effondrer sur le sol, et le seul son, c'est l'orchestre qui hésite entre deux morceaux. Un violon suspendu. Un violoncelle en attente. Et moi, à genoux dans les éclats de verre, les mains sur mon ventre, le visage baigné de larmes et de sueur, appelant un homme qui ne se retournera pas.

La dernière chose que je vois avant que la douleur voile tout, c'est la robe rouge de Sabrina, immobile, parfaitement droite, comme un flambeau. Elle ne sourit plus. Elle savoure. Et dans ses yeux, il n'y a pas une once de pitié.

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