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CHAPITRE 3 — LA FUITE SOUS L'ORAGE

Author: Dledition
last update publish date: 2026-09-07 17:36:31

Amélie

La pluie frappe le pare-brise si fort que les essuie-glaces renoncent. Ils balayent, balayent, et le monde redevient une nappe d'eau grise dès le passage suivant. Je conduis à quarante à l'heure sur une route déserte, une main sur le volant, l'autre plaquée sur mon ventre, et je compte.

Les contractions reviennent toutes les dix minutes. Peut-être douze. Je ne sais plus, la douleur brouille le temps. Elle monte comme une marée, me submerge, puis reflue, me laissant haletante, les doigts crispés sur le cuir du volant, le front baigné de sueur malgré la pluie glaciale qui frappe les vitres. Chaque contraction est un poing qui se referme sur mes entrailles, me plie en deux, m'arrache des gémissements que je n'aurais jamais cru capables de sortir de moi.

— Tiens bon, je dis au bébé. Ma voix sonne bizarre dans l'habitacle. Rauque. Tiens bon, ce n'est pas le moment. Tu entends ? Ce n'est pas le moment.

Il ne répond pas, évidemment. Il ne peut pas répondre. Mais je sens sa présence, là, sous ma paume, cette petite vie qui s'agite dans mon ventre comme un oiseau pris au piège. Il sait. Les bébés savent. Il sent ma peur, ma douleur, la violence de cette nuit qui n'en finit plus. Et je voudrais le rassurer, lui dire que tout va bien, que sa mère va trouver un endroit sûr, qu'elle ne le laissera jamais tomber, jamais, jamais, jamais. Mais je n'ai même pas la force de me mentir à moi-même.

Je ne sais pas où je vais.

C'est la vérité entière de ma vie, ce soir : une voiture empruntée au parking du Ritz, une robe déchirée, trente-sept dollars dans mon sac, et nulle part où aller. J'ai fui le gala comme on fuit un incendie, sans regarder derrière moi, sans répondre aux voix qui m'appelaient, sans même sentir le verre brisé sous mes pieds nus. J'ai couru dans les couloirs du Ritz avec ma robe ouverte sur le côté, ma main plaquée sur mon ventre, et j'ai volé la première voiture dont la portière n'était pas verrouillée. Une Mercedes. Ironique. La voiture d'un homme riche, volée par une femme enceinte en pleine déroute. J'ai trouvé la clé de rechange dans la boîte à gants, comme si le destin avait prévu ce moment, comme si tout était écrit depuis toujours.

J'ai appelé la maison des Desrosiers trois fois. La première fois, ça a sonné dans le vide. La deuxième, on a décroché et raccroché aussitôt — j'ai reconnu la respiration de Marc. La troisième, la messagerie. Ma famille adoptive m'a vendue une fois ; il est naïf de ma part d'espérer qu'elle me rachète. Mais l'espoir est une chose tenace, même quand on croit l'avoir tuée. Il suffit d'une nuit de tempête, d'un ventre qui se contracte, d'une peur qui vous ronge, pour que l'on se mette à croire en des miracles impossibles. J'ai composé leur numéro trois fois, et trois fois le monde m'a raccroché au nez. Je n'aurais pas dû m'étonner. Marc m'a toujours haïe. Mon père adoptif m'a toujours considérée comme une transaction. Ma mère adoptive — si on peut l'appeler ainsi — m'a toujours regardée comme une étrangère à qui on avait offert un toit par erreur.

Le téléphone glisse sur le siège passager. L'orage gronde au-dessus de Montréal comme une bête qu'on aurait enfermée dans le ciel, et soudain, sans que je l'aie décidé, ce n'est plus la route que je vois.

C'est la salle des fêtes, il y a huit mois.

Ma robe blanche achetée à crédit par un père adoptif qui a fait ses comptes sur un coin de nappe, ce soir-là même. Il avait sorti un stylo de sa poche intérieure, l'air concentré d'un homme qui calcule le prix de sa conscience. J'avais vu les chiffres s'aligner sur le papier, et j'avais compris que mon bonheur n'était qu'une ligne dans un budget. Gabriel à côté de moi, beau à faire mal, distant comme une statue. Sa main qui frôle la mienne pour la photo et se retire dès que le flash s'éteint. Je me souviens que je m'étais dit : il a juste peur. On ne se connaît pas. La tendresse viendra.

Pauvre idiote.

La tendresse n'est jamais venue. Elle n'existait pas. Ce qui est venu, en revanche, c'est la solitude. Une solitude si vaste, si profonde, qu'elle ressemble à une maison vide dans laquelle on erre en espérant trouver une porte. Je me souviens de la nuit de noces , la suite glaciale de l'hôtel, les deux verres de champagne que personne n'a bus, Gabriel qui retire sa veste sans me regarder et qui dort sur le canapé. Je me souviens d'être restée allongée dans ce lit immense, habillée, à écouter le silence, et d'avoir compris que j'avais épousé un mur. Un mur froid, lisse, infranchissable. Un mur qui me regardait comme une intruse et me parlait comme à une employée. Un mur qui, au matin, s'était levé avant moi et avait quitté la chambre sans un mot.

Un éclair déchire la nuit et me ramène sur la route. Une contraction me plie en deux. Je hurle dans la voiture vide, le front contre le haut du volant, et je force mes yeux à rester ouverts, à suivre la ligne blanche qui danse sous la pluie. Le monde se résume à ça : la ligne blanche, la pluie, les contractions. Tout le reste a disparu. Gabriel, Sabrina, le Ritz, la honte. Il n'y a plus que cette route qui se déroule dans les phares comme un ruban gris, et ce corps qui me trahit, et ce bébé qui frappe à la porte de mon ventre en hurlant qu'il veut vivre.

— Encore un peu, je souffle. Il faut juste… trouver un hôpital. Un motel. N'importe quoi.

La douleur reflue. J'attrape le téléphone, une dernière fois, et je compose le seul autre numéro que je connais par cœur. Celui de Diane Tremblay. Elle me méprise, mais c'est la grand-mère de cet enfant, et ce soir je n'ai plus de fierté, juste peur. Une peur immense, primitive, qui ne laisse aucune place à l'orgueil. Je l'appelle parce qu'il n'y a personne d'autre, parce que même la femme qui m'a accusée d'un crime que je n'ai pas commis vaut mieux que le néant de la route et de la nuit.

Ça sonne. Une fois. Deux fois.

— Allô ? La voix de la gouvernante. Méfiante. Il y a un bruit de fond, une télévision lointaine, le cliquetis d'une tasse qu'on repose.

— C'est Amélie. Je… j'ai besoin de…

— Madame ne souhaite plus vous parler. Jamais.

Clic.

Je ris. C'est un son affreux, humide, et je me rends compte que je pleure en même temps. Les larmes coulent sur mes joues, dans mon cou, se mêlent à la sueur et à la pluie qui s'infiltre par une vitre mal fermée. Je ris parce que c'est trop absurde, trop cruel, trop parfait. Je ris parce que si je ne ris pas, je vais hurler jusqu'à en perdre la voix. Personne ne veut de moi. Ni mon mari, ni ma famille, ni la seule femme qui m'avait tendu une main, même du bout des doigts. Je suis seule au monde, dans une voiture volée, avec un bébé qui se prépare à naître et nulle part où le déposer.

La pluie redouble. Devant moi, la route plonge dans un virage bordé d'arbres noirs, et c'est là, exactement là, dans le creux du virage, que deux phares surgissent de nulle part.

Plein faisceau. En plein milieu de la voie. Les miens.

Un camion. Je ne vois que les phares, énormes, aveuglants, qui foncent droit sur moi comme deux soleils fous. Pas le temps de penser. Pas le temps de freiner. Je tourne le volant de toutes mes forces, et le monde devient blanc, puis hurlement de métal, puis le choc, un choc si violent que je sens ma ceinture me couper en deux, puis le verre, partout, une pluie de verre dans la pluie, et mon dernier pensée lucide n'est même pas une phrase.

C'est un nom. Le sien. Celui que je n'ai encore dit à personne.

Léo.

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