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CHAPITRE 69 — L'EMPOISONNEMENT

Author: Dledition
last update publish date: 2026-10-10 08:36:51

Ève

L'invitation arrive par courrier, ce qui est déjà une anomalie : Sabrina ne fait jamais rien sans écran interposé depuis quinze jours. Une carte écrite à la main, une encre bleue, trois phrases irréprochables. Elle me propose un déjeuner. « Pour mettre les choses à plat, comme des adultes. Avant que la justice ne transforme en spectacle ce qui devrait rester entre nous. »

Ma grand-mère, arrivée de Vancouver la veille, lit la carte deux fois et la repose comme o
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    ÈveQuinze heures moins dix. Je suis dans ma voiture, garée à cent mètres de l'école, et cette fois je suis venue moi-même, parce que depuis les freins sectionnés, je ne confie plus les trajets à personne, pas même à mes propres équipes. La paranoïa est devenue une forme d'amour.Le dispositif est en place. Deux hommes côté nord, deux côté sud, Claudette à l'intérieur de la grille. Je les compte sur le trottoir, comme toujours, comme Karl m'a appris : les visages, les mains, les postures. Tout est là. Tout est normal.Et c'est ça, le problème. C'est exactement ça.Je comprendrai plus tard, en refaisant la minute image par image avec Kellerman, ce que mon instinct a senti sans le formuler : le dispositif était trop normal. Les ravisseurs n'ont pas attaqué le dispositif. Ils l'ont précédé. Ils étaient là depuis quarante minutes, fondus dans le décor, une nounou de plus, un père de plus, des visages qu'on a vus et revus sans jamais les enre

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    SabrinaJe lis le dossier avant qu'il ne soit publié, parce que j'ai encore une oreille, une seule, dans l'antichambre du journal qui doit le sortir. Une employée que j'ai payée pendant des années, et qui me vend sa dernière marchandise : la chemise entière, en photocopie.Mon premier mari. Edward. Son sourire banal sur la photo, son bain, son cœur de quarante-six ans qui n'a jamais eu de problème de cœur de sa vie. Elle a tout. La revenante a tout, même ça, même la chose que j'ai enterrée si profond que j'avais fini par oublier où.— Publié jeudi, lit la note de mon oreille. Une page entière.Jeudi. Le jour où devait avoir lieu mon mariage. Elle a choisi le jour. Cette petite fille du dépanneur, cette femme que j'ai regardée s'effondrer sur le marbre du Ritz en me demandant si elle comprendrait un jour qui tenait le couteau, elle a choisi le jour, et le jour qu'elle a choisi est un message : je t'ai vue, je t'ai toujours vue, et voici c

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    Ève— Porte plainte, dit ma grand-mère. Ce soir. Le verre est encore au laboratoire, le serveur est un témoin, ses empreintes sont sur la carte qu'elle t'a envoyée. C'est fini, Amélie. C'est fini depuis trois jours, elle n'a simplement pas encore lu le faire-part.— Non.Nous sommes dans mon bureau, au vingt-huitième étage, avec la ville en dessous et la dispute au-dessus. La vieille femme me regarde comme on regarde une coupable.— Non ?— La prison, c'est propre, c'est lent, c'est avocats et procédures et appels. Elle s'en sortira à moitié, elle s'en sort toujours à moitié, c'est son talent, elle est faite de cette matière qui glisse. Je fais le tour de la table et je m'assois en face d'elle. Je ne veux pas qu'elle tombe devant un juge, dans une salle vide, en plaidant les circonstances atténuantes. Je veux qu'elle tombe devant tout le monde. Je veux que Montréal sache, que ses salons sachent, que chaque personne qui lui a ser

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    ÈveL'invitation arrive par courrier, ce qui est déjà une anomalie : Sabrina ne fait jamais rien sans écran interposé depuis quinze jours. Une carte écrite à la main, une encre bleue, trois phrases irréprochables. Elle me propose un déjeuner. « Pour mettre les choses à plat, comme des adultes. Avant que la justice ne transforme en spectacle ce qui devrait rester entre nous. »Ma grand-mère, arrivée de Vancouver la veille, lit la carte deux fois et la repose comme on repose une arme déchargée.— Tu n'y vas pas.— J'y vais.— Amélie.— Elle est acculée, je dis. Une femme acculée qui invite sa rivale à déjeuner ne veut pas déjeuner. Je veux voir de quoi elle est encore capable. Je veux la voir, moi, de mes yeux. Et je veux qu'elle me voie, en face, vivante, assise à sa table. Elle me doit ce spectacle.Ma grand-mère me regarde longuement, et je vois dans ses yeux qu'elle reconnaît quelque chose, quelque chose de f

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