LOGINSabrina On ne demande pas Gabriel Tremblay en mariage. On construit autour de lui une pièce où toutes les portes, sauf une, sont fermées, et on attend qu'il sorte par la bonne en croyant l'avoir choisie. Je connais cet homme mieux que ma propre ombre. Vingt ans que je l'étudie. Première porte à fermer : sa mère. J'ai toujours su que Diane ne m'aimait plus, depuis sa chute, quelque chose a changé dans ses vieux yeux, une méfiance qui ne s'explique pas et qui me glace. Mais Diane est loin, dans ses Cantons-de-l'Est, et Diane ne dira jamais rien contre moi à son fils, parce qu'elle n'a rien, aucune preuve, et que les Tremblay n'accusent pas sans preuves. Je vais quand même la voir, une après-midi de mai, avec des pivoines et un sourire, pour vérifier. Elle me reçoit dans son petit salon. Elle a maigri. Mais ses yeux, ses yeux sont plus nets que je ne les ai jamais vus, et c'est le détail le plus désagréable de ma saison.
SabrinaLe rapport de Ferlatte arrive un vendredi, et il est pire que tout ce que je craignais, précisément parce qu'il ne contient rien.— Rien, je répète. Huit semaines. Deux correspondants en Europe. Et rien.— Pire que rien, dit Ferlatte. Il a vieilli de dix ans, cet homme, depuis que je l'ai engagé. Il y a quelqu'un d'autre sur le dossier, madame Lambert. Mon correspondant de Genève s'est fait rappeler à l'ordre par son employeur, en vingt-quatre heures, sans explication. Un de mes contacts à Lugano ne répond plus. Et la semaine dernière, ma voiture a été suivie deux soirs de suite. Professionnellement suivie. Il pose ses mains à plat sur le bureau. Je vais vous rendre votre argent.— Vous abandonnez ?— Je me retire. Il corrige, et ses yeux ne cillent pas. Cette femme est protégée par des gens qui font peur à des gens qui ne me font pas peur. Voilà ce que j'ai à vous dire, et c'est gratuit : elle n'est pas venue ici pour l
GabrielLe printemps arrive sur Montréal, et avec lui quelque chose dont je n'arrive pas à décider s'il faut me réjouir ou m'inquiéter : je suis devenu un homme qui attend les jeudis.Les jeudis, c'est le jour où Ève Castellane et moi travaillons sur la restructuration. Officiellement. Le dossier est réel, la dette obligataire arrive à échéance en septembre, et ses équipes et les miennes négocient le refinancement le mieux construit auquel cette maison ait jamais participé. Mais il y a longtemps que le dossier ne demande plus notre présence à tous les deux, et nous continuons à y assister tous les deux, avec la mauvaise foi tranquille de deux personnes qui ont décidé de ne pas se poser la question.Elle déjeune parfois, après les réunions. Elle parle peu d'elle, c'est étrange, comme une femme dont la biographie tient en trois lignes de presse peut, au fil des semaines, devenir la personne la plus présente de votre vie. Je connais ses opinions, se
Diane Nous parlons jusqu'à la nuit. La gouvernante, sur ma consigne, nous porte une soupe et repart sans un mot. Et pendant trois heures, cette jeune femme que je n'ai jamais su voir quand elle vivait sous mon toit m'écoute raconter sa propre destruction, vue de mon côté du mur. — Commence par l'escalier, dit-elle. Tout ce dont tu te souviens. Tout. Alors je commence par l'escalier. — Ce jour-là, j'ai monté les marches avec mon téléphone, parce que Sabrina venait de m'appeler. Elle pleurait. Elle me disait qu'elle avait appris quelque chose sur toi, qu'elle devait me voir tout de suite, qu'elle arrivait. Elle m'a demandé de l'attendre en haut de l'escalier, « près de la fenêtre du palier, comme d'habitude, pour qu'on ne nous entende pas ». Je marque un temps, parce que chaque mot, cinq ans après, a le goût de ma propre bêtise. Comme d'habitude. Elle disait ça parce que c'était, en effet, là que nous parlions
ÈveDiane Tremblay m'invite à prendre le thé dans sa maison des Cantons-de-l'Est, et l'invitation est un chef-d'œuvre du genre : un mot écrit à la main, une encre verte, trois phrases dont aucune ne peut être citée contre elle. « J'ai beaucoup pensé à vous depuis le gala. Une vieille femme a du temps pour penser. Venez donc jeudi, si la route ne vous effraie pas. »Simone est contre. — C'est un risque inutile. On ne connaît pas ses intentions.— Si, je dis. Je les connais. Elle veut me regarder de près, sans public, sans fauteuil qui parade, sans rien. Elle veut vérifier ce qu'elle a cru voir.— Et si elle a vraiment vu ?— Alors, je dis en bouclant mon manteau, on saura si je suis aussi bonne que vous le prétendez tous.La maison des Cantons-de-l'Est est une bâtisse de pierre grise au milieu de hêtres centenaires, et elle me reçoit dans un petit salon qui donne sur un jardin endormi. Pas de domestique dans la pièce, premier signal. Le thé est déjà versé, deuxième signal : elle ne veu
ÈveGabriel m'invite à dîner un jeudi soir de février, et l'invitation arrive par un canal qui en dit long : pas son assistante, pas un message professionnel, un appel direct, le soir, sur la ligne que je n'ai donnée qu'à quatre personnes.— Ce n'est pas un rendez-vous d'affaires, dit-il. Je tiens à ce que ce soit clair.— Alors qu'est-ce que c'est ?Un silence. Je l'entends respirer. Gabriel Tremblay, qui négocie des fusions sans battre des paupières, hésite devant une phrase.— Je ne sais pas encore, dit-il finalement.C'est l'honnêteté de la réponse qui me fait accepter. J'aurais refusé une galanterie. Je ne peux pas refuser ça sans sortir du personnage, Ève Castellane ne fuit pas, Ève Castellane mesure les risques et les prend quand ils servent le plan.Le restaurant est petit, italien, sans chichi, au fond d'une rue d'Outremont. Pas un lieu de parade, un lieu où il vient depuis dix ans, où le patron l'appelle par son prénom et ne prend pas de photo. Je note le choix. Il aurait pu







