FAZER LOGINGabrielLe printemps arrive sur Montréal, et avec lui quelque chose dont je n'arrive pas à décider s'il faut me réjouir ou m'inquiéter : je suis devenu un homme qui attend les jeudis.Les jeudis, c'est le jour où Ève Castellane et moi travaillons sur la restructuration. Officiellement. Le dossier est réel, la dette obligataire arrive à échéance en septembre, et ses équipes et les miennes négocient le refinancement le mieux construit auquel cette maison ait jamais participé. Mais il y a longtemps que le dossier ne demande plus notre présence à tous les deux, et nous continuons à y assister tous les deux, avec la mauvaise foi tranquille de deux personnes qui ont décidé de ne pas se poser la question.Elle déjeune parfois, après les réunions. Elle parle peu d'elle, c'est étrange, comme une femme dont la biographie tient en trois lignes de presse peut, au fil des semaines, devenir la personne la plus présente de votre vie. Je connais ses opinions, se
Diane Nous parlons jusqu'à la nuit. La gouvernante, sur ma consigne, nous porte une soupe et repart sans un mot. Et pendant trois heures, cette jeune femme que je n'ai jamais su voir quand elle vivait sous mon toit m'écoute raconter sa propre destruction, vue de mon côté du mur. — Commence par l'escalier, dit-elle. Tout ce dont tu te souviens. Tout. Alors je commence par l'escalier. — Ce jour-là, j'ai monté les marches avec mon téléphone, parce que Sabrina venait de m'appeler. Elle pleurait. Elle me disait qu'elle avait appris quelque chose sur toi, qu'elle devait me voir tout de suite, qu'elle arrivait. Elle m'a demandé de l'attendre en haut de l'escalier, « près de la fenêtre du palier, comme d'habitude, pour qu'on ne nous entende pas ». Je marque un temps, parce que chaque mot, cinq ans après, a le goût de ma propre bêtise. Comme d'habitude. Elle disait ça parce que c'était, en effet, là que nous parlions
ÈveDiane Tremblay m'invite à prendre le thé dans sa maison des Cantons-de-l'Est, et l'invitation est un chef-d'œuvre du genre : un mot écrit à la main, une encre verte, trois phrases dont aucune ne peut être citée contre elle. « J'ai beaucoup pensé à vous depuis le gala. Une vieille femme a du temps pour penser. Venez donc jeudi, si la route ne vous effraie pas. »Simone est contre. — C'est un risque inutile. On ne connaît pas ses intentions.— Si, je dis. Je les connais. Elle veut me regarder de près, sans public, sans fauteuil qui parade, sans rien. Elle veut vérifier ce qu'elle a cru voir.— Et si elle a vraiment vu ?— Alors, je dis en bouclant mon manteau, on saura si je suis aussi bonne que vous le prétendez tous.La maison des Cantons-de-l'Est est une bâtisse de pierre grise au milieu de hêtres centenaires, et elle me reçoit dans un petit salon qui donne sur un jardin endormi. Pas de domestique dans la pièce, premier signal. Le thé est déjà versé, deuxième signal : elle ne veu
ÈveGabriel m'invite à dîner un jeudi soir de février, et l'invitation arrive par un canal qui en dit long : pas son assistante, pas un message professionnel, un appel direct, le soir, sur la ligne que je n'ai donnée qu'à quatre personnes.— Ce n'est pas un rendez-vous d'affaires, dit-il. Je tiens à ce que ce soit clair.— Alors qu'est-ce que c'est ?Un silence. Je l'entends respirer. Gabriel Tremblay, qui négocie des fusions sans battre des paupières, hésite devant une phrase.— Je ne sais pas encore, dit-il finalement.C'est l'honnêteté de la réponse qui me fait accepter. J'aurais refusé une galanterie. Je ne peux pas refuser ça sans sortir du personnage, Ève Castellane ne fuit pas, Ève Castellane mesure les risques et les prend quand ils servent le plan.Le restaurant est petit, italien, sans chichi, au fond d'une rue d'Outremont. Pas un lieu de parade, un lieu où il vient depuis dix ans, où le patron l'appelle par son prénom et ne prend pas de photo. Je note le choix. Il aurait pu
SabrinaFerlatte me reçoit dans son bureau au-dessus de la cordonnerie, et pour la première fois depuis que je l'ai engagé, il n'a pas l'air d'un homme qui encaisse facilement. Il a l'air d'un homme qui a couru dans un labyrinthe pendant six semaines.— Son identité est impeccable, dit-il en lâchant le mot comme un juron. C'est le problème, madame Lambert. Elle est trop impeccable.— Expliquez-moi.Il ouvre son dossier. Je note, au passage, qu'il est mince, six semaines de travail, et mince.— Ève Castellane, née à Genève, il y a trente-quatre ans. Acte de naissance : existe. École primaire : existe, fermée en deux mille neuf, archives partielles, commodément partielles. Pensionnat à Gstaad : existe, et deux professeurs à la retraite se souviennent d'elle. Je les ai fait interroger par un correspondant. Une brune discrète, excellente élève, orpheline élevée par sa grand-mère.— Alors elle existe. Vous m'avez fait payer six semaines pour me dire qu'elle existe ?— Attendez. Il lève un
ÈveMarc Desrosiers a pris du ventre, un goût prononcé pour les montres voyantes, et un bureau dans une filiale logistique de Tremblay Corp dont personne ne comprend l'utilité, surtout pas lui. C'est Simone qui me résume sa situation en une phrase : « Il dépense deux cent mille par an, il en gagne quatre-vingt-dix, et la différence vient de quelque part. »Le quelque part, je le connais. Achterberg m'a appris à le lire : des factures de consultation fictives, des rétrocommissions sur des contrats de transport, le tout signé de sa main, archivé dans ses propres serveurs, avec l'insouciance génétique des Desrosiers, cette famille a toujours cru que le monde était trop bête pour vérifier.Je le convoque un mardi matin. Pas à mon bureau, dans le salon privé d'un hôtel du Vieux-Montréal, réservé sous un nom tiers. Il arrive avec son sourire en coin, celui qu'il me réservait quand j'étais sa petite sœur encombrante, celui qu'il doit réserver maintenant aux femmes riches qu'il espère plumer.







