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Épisode 6 : La Danse des Ennemis

last update Tanggal publikasi: 2026-04-02 19:39:26

Le Palais des Glaces ne portait pas son nom par simple coquetterie architecturale. Situé en bordure du parc Monceau, cet édifice de la fin du XIXe siècle était une structure de verre et de fer forgé dont chaque paroi intérieure était recouverte de miroirs biseautés. Sous la lueur de milliers de lustres en cristal de Bohême, l’espace se multipliait à l’infini, créant une illusion d’optique où chaque invité se voyait observé par mille versions de lui-même. C’était le rendez-vous annuel de la "Sainte-Trinité" parisienne : le vieux sang, l’argent neuf et le pouvoir politique.

Ce soir-là, l’air était saturé du parfum lourd des lys blancs et du sillage coûteux des maisons de haute couture. Pourtant, malgré l’orchestre qui accordait ses violons et le balancement des robes de bal, une tension inhabituelle flottait sous les coupoles. On n'attendait qu'un seul événement. Lorsque les portes monumentales en acajou s'ouvrirent enfin, le brouhaha mondain s'éteignit d'un coup, remplacé par un silence de cathédrale, presque religieux.

Liam Vance fit son entrée. Il avançait avec la morgue d'un conquérant, impérial dans un smoking noir sur mesure dont la coupe sculpturale soulignait sa carrure athlétique et la droiture de son port de tête. Mais ce n'était pas lui qui retenait tous les souffles.

À son bras, Clara De Beaumont était méconnaissable. Elle avait troqué sa réserve habituelle pour une tenue qui ressemblait à une déclaration de guerre. Elle portait une robe de soie rouge sang, d'une teinte si profonde qu'elle paraissait presque noire dans les ombres. Le tissu, d'une fluidité liquide, semblait avoir été moulé directement sur son corps, soulignant la cambrure de ses hanches avant de s'évaser en une traîne discrète. Mais c’est lorsqu’elle se détourna pour saluer une connaissance que l’assemblée retint son cri : le dos de la robe était inexistant, révélant une chute de reins vertigineuse, une peau de porcelaine d'une pureté absolue que seul le collier "Larmes d'Éos" venait ponctuer de ses éclats bleutés.

— Respire, Clara, murmura Liam.

Sa voix était si basse qu'elle se perdait dans le premier accord de l'orchestre, mais sa main pressait la sienne contre son flanc avec une fermeté qui ne laissait aucune place à la défaillance.

— On dirait que tu vas t'évanouir. Tes muscles sont aussi tendus que les cordes d'un piano trop accordé.

— C'est l'hypocrisie de cette salle qui m'étouffe, Liam, répondit-elle sans bouger les lèvres, le regard fixé droit devant elle. Regarde-les. Hier, ces mêmes personnes auraient traversé la rue pour ne pas croiser mon ombre de "fille de failli". Aujourd'hui, ils me dévorent des yeux et s'apprêtent à me faire des courbettes parce que je porte ton nom. C'est écœurant.

— C’est ainsi que le monde fonctionne, Clara. Il ne respecte pas la vertu, il ne respecte que la force et la réussite. Apprends à apprécier le pouvoir que ce nom te donne. Utilise-le au lieu de le subir.

L’orchestre entama les premières mesures d'une valse de Chostakovitch, une mélodie mélancolique et envoûtante. Sans lui laisser le temps de protester, Liam entraîna Clara vers le centre de la piste de danse, là où l'espace s'était miraculeusement vidé pour leur laisser le champ libre.

Lorsqu'il posa sa main large et brûlante dans le creux de son dos nu, Clara sentit une onde de choc électrique parcourir sa colonne vertébrale. Le contact direct de sa paume contre sa peau nue était d'une intimité insoutenable. Elle posa sa main sur son épaule, sentant la puissance des muscles sous le tissu précieux du smoking, tandis que l'autre restait prisonnière de la sienne.

— Tu danses remarquablement bien pour quelqu'un qui prétend me détester de chaque fibre de son être, nota-t-il, ses yeux gris plongeant dans les siens avec une intensité qui semblait vouloir sonder les tréfonds de son âme.

— C'est mon éducation qui guide mes pas, Liam, pas mon cœur, répliqua-t-elle, tentant de maintenir une distance de sécurité qu'il s'empressait de réduire à chaque tour. On apprend aux filles De Beaumont à garder le rythme, même quand le plancher s'effondre sous leurs pieds.

Ils tournaient dans un tourbillon de rouge et de noir, un ballet qui ressemblait moins à une romance qu'à un combat de gladiateurs déguisé en mondanité. Autour d'eux, les miroirs multipliaient l'image de leur étreinte, créant une armée de Liam et de Clara s'affrontant à l'infini. Les flashs des photographes crépitaient sur les bords de la piste comme des éclairs de chaleur.

— Les journalistes ne nous quittent pas des yeux, Clara, reprit Liam, sa voix devenant un grondement sourd près de son oreille. Les rumeurs vont bon train. On murmure dans les rédactions que ce mariage n'est qu'un arrangement financier sordide, une transaction pour sauver ton domaine. Prouve-leur qu'ils se trompent.

— Et comment ? En te récitant des poèmes d'amour devant le buffet ? Ou en simulant une pâmoison ridicule ?

Liam resserra brusquement son étreinte, la collant contre lui avec une force qui lui coupa le souffle. Clara sentit le battement rapide et puissant du cœur de Liam contre sa propre poitrine, une percussion sauvage qui répondait à la sienne. L'odeur de son parfum, mêlée à celle de sa peau, l'enveloppait, la submergeait.

— Non, murmura-t-il, son regard s'assombrissant jusqu'à devenir presque noir. En faisant ça.

Avant qu'elle n'ait pu esquisser le moindre mouvement de recul ou de protestation, il inclina la tête et captura ses lèvres.

Ce n'était pas un baiser de convenance, pas une de ces effusions polies destinées à satisfaire les chroniqueurs mondains. C'était un baiser possessif, exigeant, presque désespéré, qui semblait vouloir lui arracher une vérité qu'elle-même ignorait posséder. Clara sentit ses genoux se dérober. Malgré elle, malgré la haine, malgré le contrat, ses doigts s'ancrèrent dans la nuque de Liam, cherchant un appui dans la tempête. Pendant quelques secondes éternelles, le Palais des Glaces, les dettes de son père, les vautours de la presse et les complots de couloir disparurent. Il n'y avait plus que le goût de la menthe, la morsure du désir et le danger d'une chute imminente.

Lorsqu'il se redressa enfin, Liam ne s'éloigna pas. Il garda son visage à quelques millimètres du sien, leurs souffles se mélangeant dans l'air surchauffé. Ses yeux brûlaient d'un feu qu'il ne parvenait plus tout à fait à masquer derrière son masque d'acier.

— C’était... uniquement pour les caméras ? demanda Clara, sa voix n'étant plus qu'un murmure brisé, ses lèvres encore palpitantes du contact.

Liam resta silencieux un battement de cœur de trop. Il fixa sa bouche, encore rougie par l'assaut, et une ombre de regret, ou peut-être de crainte, passa sur ses traits avant qu'il ne reprenne sa contenance glaciale.

— Bien sûr. Regarde autour de toi, Clara. Ils sont tous convaincus. La presse a son titre, et le ministère a sa garantie de stabilité.

Il la lâcha brusquement, un retrait si soudain qu'elle vacilla sur ses talons hauts. Il la laissa là, seule au milieu de la piste immense, alors que les applaudissements commençaient à monter des tables environnantes. Sans un regard en arrière, il s'éloigna d'un pas rapide pour rejoindre un groupe d'investisseurs qui l'attendaient près du bar.

Clara resta immobile, la sensation de ses lèvres encore gravée sur sa peau. Elle se sentait exposée, mise à nu par les miroirs qui renvoyaient son image troublée. C’est alors qu’elle aperçut Vanessa. La fille du ministre se tenait près d'une colonne de marbre, l'observant avec un sourire qui n'avait rien d'amical. Elle tenait son téléphone à la main, ses doigts pianotant avec une célérité nerveuse.

Soudain, la petite pochette en satin que Clara portait à la main vibra.

Elle s'écarta vers un recoin plus sombre, derrière un rideau de velours, et sortit son téléphone. Un message venait de s'afficher, provenant d'un numéro masqué. Ses yeux parcoururent les mots et elle sentit un froid polaire envahir ses veines, figeant le sang que le baiser de Liam avait embrasé.

"Demandez à votre 'mari' ce qu'il faisait réellement le soir de l'accident de votre père sur la route de la Corniche. La vérité est bien plus sombre que ses yeux, Clara. Il ne vous a pas sauvée. Il a simplement fini le travail."

Le téléphone glissa presque de ses mains. Elle releva la tête vers la silhouette de Liam, au loin, qui riait avec un banquier, l'air parfaitement maître de lui-même.

Le baiser qu'il venait de lui donner lui parut soudain avoir le goût du sang et de la trahison. Était-il possible que l'homme qu'elle venait d'embrasser avec tant de ferveur soit le responsable de la mort de l'homme qu'elle aimait le plus au monde ? La danse n'était plus un jeu de séduction ; elle venait de se transformer en un champ de mines.

Clara serra le collier "Larmes d'Éos" entre ses doigts, les pierres précieuses s'enfonçant dans sa paume jusqu'à la douleur. Elle venait de comprendre une chose : dans ce palais de miroirs, la personne la plus dangereuse n'était peut-être pas Vanessa, mais l'homme dont elle portait désormais le nom.

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