Share

Chapitre 4

last update publish date: 2026-05-29 06:40:06

Chapitre 4

 Selene

Les branches griffent mon visage et mes bras nus tandis que je m'enfonce dans la forêt, loin de la clairière, loin des regards, loin de cette humiliation qui colle à ma peau comme de la poix brûlante, et je cours, je cours sans savoir où je vais, les poumons en feu, les pieds ensanglantés par les cailloux du sentier, ma robe blanche déchirée par les ronces qui s'accrochent à moi comme des doigts squelettiques.

Les ricanements me poursuivent, ils résonnent encore dans ma tête, le rire de Merek, ce rire gras et satisfait qui roulait dans la clairière comme un tonnerre moqueur, le sourire de Lysandra, ce sourire mince et cruel qui étirait ses lèvres sans jamais atteindre ses yeux, et le silence de Darian, ce silence pire que tous les mots, ce silence qui a tué en moi la jeune fille amoureuse pour laisser place à une femme brisée.

La forêt est dense autour de moi, les troncs des chênes centenaires se dressent comme des piliers de cathédrale, leurs branches entrelacées forment une voûte qui filtre la lumière argentée de la lune, et le sol est un tapis de mousse et de feuilles mortes qui étouffe le bruit de mes pas, qui avale ma course éperdue comme un océan avale une larme.

Je ne sais pas où je vais, je ne veux pas le savoir, je veux seulement mettre de la distance entre moi et cette clairière maudite, entre moi et ces visages qui se sont détournés, entre moi et cet homme que j'ai aimé de toute mon âme et qui m'a jetée comme une écorce vide après en avoir sucé la sève.

Les branches basses me giflent au passage, des griffures rouges zèbrent mes joues et mes avant-bras, et je sens le goût du sang sur mes lèvres, un goût ferrugineux qui se mêle au sel de mes larmes, ces larmes que je ne peux plus retenir et qui coulent, brûlantes, traçant des sillons dans la poussière qui macule mon visage.

Je trébuche sur une racine, une vieille racine noueuse qui émerge du sol comme le dos d'un serpent pétrifié, et je m'effondre dans la mousse humide, les genoux écorchés, les paumes en sang, et je reste là, prostrée, le visage contre la terre froide qui sent le champignon et la décomposition, cette odeur de fin du monde qui correspond si bien à ce que je ressens, à ce vide qui s'est ouvert dans ma poitrine et qui menace de m'engloutir tout entière.

Autour de moi, la forêt bruisse de mille vies minuscules, des insectes qui stridulent, des chouettes qui hululent au loin, des feuilles qui frissonnent sous la brise nocturne, et cette vie continue, indifférente à ma douleur, indifférente à l'effondrement de mon univers, et je me sens minuscule, insignifiante, une créature blessée abandonnée sur le bas-côté du destin.

La lune est haute maintenant, pleine et rouge comme un œil accusateur, la Lune de Sang qui devait bénir mon union, la Lune de Sang qui a éclairé mon déshonneur, et je la fixe à travers le feuillage, cette lune que je hais, que je hais de toute mon âme, que je hais comme je hais Darian, comme je hais ce destin qui s'est joué de moi depuis le premier jour.

Je me redresse lentement, les muscles douloureux, les articulations qui protestent, et je regarde ma robe, cette robe blanche que j'ai cousue pendant des nuits entières, chaque point d'aiguille un espoir, chaque broderie un rêve, et elle n'est plus qu'un linceul souillé de boue et de sang, un chiffon pitoyable qui pend sur mes épaules comme une aile brisée.

Les broderies d'argent, ces louves enlacées que j'avais dessinées avec tant de soin, sont arrachées par endroits, les fils tirebouchonnent, et les perles de nacre que ma grand-mère m'avait léguées, ces perles qui avaient orné sa propre robe de cérémonie, sont à moitié décousues, certaines déjà perdues dans la forêt comme les souvenirs d'une vie qui n'aura jamais lieu.

Alors je l'arrache.

Je saisis le tissu à deux mains, ce tissu qui devait être le linceul de ma liberté, et je tire, je déchire les coutures, j'entends le craquement des fils qui cèdent, je sens la soie qui se déchire sous mes doigts, et je libère ma peau, ma poitrine, mes épaules, tout ce que cette robe emprisonnait et qui n'a plus de raison d'être caché.

Les perles de nacre roulent sur le sol, elles brillent dans la mousse comme des larmes solidifiées, et je les regarde s'éparpiller sans un geste pour les retenir, parce qu'elles ne signifient plus rien, parce que tout ce qu'elles représentaient est mort, parce que la femme qui les a cousues une à une n'existe plus.

— Regarde-moi, Déesse Mère, murmuré-je dans le silence de la forêt, regarde ce que ton serviteur a fait de moi.

Je reste là, à moitié nue sous la lune indifférente, les cheveux défaits qui coulent sur mes épaules comme une rivière d'ébène, le visage barbouillé de terre et de sel, les bras zébrés d'égratignures, la respiration hachée par les sanglots qui montent enfin, qui explosent, qui me secouent tout entière avec une violence qui me plie en deux.

— Tu m'as détruite, Darian, murmuré-je en serrant les poings, tu m'as détruite et je n'étais rien pour toi, rien qu'un obstacle à écarter, rien qu'un secret à enterrer, rien qu'une erreur à corriger.

Mais les larmes ne durent pas, elles ne peuvent pas durer, parce qu'il n'y a plus personne pour les essuyer, plus personne pour me consoler, plus personne pour me promettre que tout ira bien, et dans cette solitude absolue, quelque chose change, quelque chose mue, quelque chose se transforme comme le charbon se transforme en diamant sous la pression des siècles.

La tristesse devient une bête différente, une bête aux crocs acérés et aux yeux de braise, une bête qui ne demande qu'à mordre, qu'à déchirer, qu'à rendre la douleur qu'elle a reçue.

Je lève la tête vers la lune, et cette fois, ce n'est pas une prière qui sort de ma gorge, ce n'est pas une supplique, ce n'est pas une lamentation de victime.

C'est un hurlement.

Un hurlement de louve qui traverse la nuit comme une lame, qui fait trembler les feuilles des arbres et s'envoler les oiseaux endormis, un hurlement qui n'a rien d'humain, qui vient des tripes, qui vient de l'âme, qui vient de cette part animale que nous portons tous en nous et que j'ai trop longtemps enchaînée par devoir, par amour, par cette soumission stupide que l'on inculque aux filles dès le berceau.

Le son résonne dans la clairière, il rebondit contre les troncs, il monte vers la lune comme une flèche de défi, et je le tiens, je le tiens jusqu'à ce que mes poumons se vident, jusqu'à ce que ma voix se brise, jusqu'à ce que le silence retombe, plus lourd, plus dense, chargé de la promesse que je viens de faire.

— Je jure sur le sang de mes ancêtres, je jure sur la tombe de ma grand-mère, je jure sur tout ce qui est sacré, que plus jamais, plus jamais je ne me soumettrai à un homme.

Ma voix est rauque, brisée, mais elle porte une force que je ne me connaissais pas, une force qui m'effraie et me réconforte à la fois.

— Je ne serai plus jamais l'ombre de quiconque, je ne serai plus jamais la promise sacrifiée, je ne serai plus jamais la femme que l'on jette quand elle n'est plus utile.

Le vent se lève, faisant danser les branches au-dessus de ma tête, et je frissonne dans la fraîcheur nocturne, mais ce n'est pas de froid, c'est de détermination, c'est de rage, c'est de cette volonté nouvelle qui pulse dans mes veines comme un second cœur.

Je pense à ma mère, à son visage ridé par les années et les sacrifices, à ses mains usées par le travail qui n'ont jamais cessé de caresser mes cheveux les soirs de tristesse, et je pense à mon père, à sa voix grave qui me racontait les légendes du clan, à ses épaules larges qui portaient tous nos fardeaux sans jamais se plaindre.

Je ne peux pas leur imposer cela, je ne peux pas leur imposer la honte de ma défaite, les regards en coin, les sourires entendus, les pitiés déguisées qui empoisonneront chacun de leurs jours.

— Je partirai, murmuré-je en me relevant, les jambes flageolantes mais le regard ferme, je partirai et je trouverai un moyen de me venger, de laver mon honneur, de faire payer à Darian chaque larme qu'il m'a coûtée.

La forêt est immense autour de moi, pleine de dangers et de mystères, mais elle est aussi pleine de promesses, de cachettes, de chemins que personne n'ose emprunter, et au-delà des montagnes noires, là-bas, de l'autre côté du monde connu, il y a le territoire du Roi Noir, ce Kael Draven dont on prononce le nom à voix basse, ce tyran qui écrase les clans ennemis sans jamais montrer de pitié.

On dit qu'il cherche une faiblesse chez ses adversaires, qu'il paie cher les informations, qu'il n'hésite jamais à détruire ceux qui se dressent sur son chemin.

Peut-être que je peux lui offrir ce qu'il désire, peut-être que je peux monnayer mes secrets contre sa protection, peut-être que le monstre peut devenir mon allié, et que dans cette alliance contre nature, je trouverai la force de redevenir moi-même.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 111

    Chapitre 111KaelLe premier coup me réveille.Pas la corne, pas les cris, pas les ordres de Rowan. Le coup. Un choc dans le bouclier, qui remonte le long de mon bras jusqu'à l'épaule, et le monde entier se réduit à cette vibration.— Debout ! Debout, nom de Dieu !Rowan hurle quelque part à ma gauche. Je suis déjà debout. Je n'ai pas besoin qu'on me le dise. Mon corps sait ce qu'il a à faire, il l'a appris avant de savoir parler, et pendant que mes mains trouvent la lame et que mes pieds trouvent le sol, ma tête est ailleurs.Aria tète. Sa petite main se referme sur ma chemise. Trois fois, puis elle s'endort.— Kael ! À toi !Je pare. Je frappe. L'homme devant moi tombe, et je ne le regarde même pas tomb

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 110

    Chapitre 110SeleneIl fait encore nuit quand il entre dans notre chambre.Je ne dors pas. Je n'ai pas dormi. Aria s'est endormie contre moi, sa bouche entrouverte, sa main refermée sur le bord de ma chemise, et je suis restée immobile pendant des heures pour ne pas la réveiller, les yeux fixés sur le plafond, à écouter les bruits de la maison qui se prépare.Il s'arrête au pied du lit. Il ne s'approche pas.— Tu devrais dormir.— Ne me dis pas ça.— Selene...— Ne me dis pas de dormir, Kael. Pas cette nuit.Il baisse la tête. Je le vois à peine dans le noir, mais je le connais par cœur. Je sais comment ses épaules se voûtent quand il porte quelque chose de trop lourd

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 109

    Chapitre 109KaelRowan arrive au coucher du soleil, couvert de poussière jusqu'aux genoux, et il ne met pas pied à terre devant la porte. Il reste en selle, la main sur les rênes, et il me regarde comme on regarde un homme qu'on va décevoir.— Descends.— Non.— Rowan.— Si je descends, je reste. Et si je reste, je parle. Et si je parle, tu vas vouloir partir cette nuit.Je regarde ses mains. Elles tremblent sur le cuir. Rowan ne tremble jamais.— Descends.Il descend.Nous allons dans la petite salle du fond, celle où il n'y a pas de fenêtre et où les murs sont si épais qu'on n'entend même pas le vent. Il refuse de s'asseoir. Il reste debout, il fait les cent pas, et je le

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 108

    Chapitre 108SeleneIl fait presque nuit. La chambre est chaude, trop chaude peut-être, mais je ne veux pas qu'on touche au feu. Aria a les pieds froids, toujours, même en été, et je ne supporte pas l'idée qu'elle ait froid une seconde de plus dans sa vie.Elle est contre moi. Sa bouche cherche, hésite, trouve. Et puis ce bruit minuscule, ce petit bruit de succion qui me traverse le corps entier comme une décharge. Je retiens mon souffle.— Tu as mal ?La voix de Kael, basse, tout près. Il est assis au bord du lit, il n'a pas bougé depuis que je me suis installée.— Non.— Tu fais une tête...— Je fais la tête de quelqu'un qui ne savait pas.Je regarde Aria. Sa main est posée à plat sur ma poitrine, ses doigts écartés, comme si elle voulait tenir quelque chose de trop grand pour sa paume. Ses cils sont si pâles qu'on les devine à peine. Elle boit lentement, sérieusement, avec une concentration de petite vieille.— Je ne savais pas que c'était ça, dis-je.— Ça quoi ?— Ça. Ce poids-là.

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 107

    Chapitre 107KaelLa grande salle du palais est décorée pour célébrer la naissance d'Aria. Les bannières des meutes alliées pendent aux colonnes, les tables croulent sous les présents, et les chefs arrivent un à un pour s'incliner devant l'héritière. Selene est à mes côtés, Aria dans ses bras, endormie, paisible. Je devrais être heureux, je devrais savourer ce moment, mais je ne peux pas. Mon regard ne cesse de glisser vers les portes, vers les ombres, vers chaque visage qui entre.Le chef des Montagnes Blanches s'approche, offre un collier d'argent serti de pierres de lune.— Pour l'héritière, roi Kael. Qu'elle grandisse dans la lumière.Je le remercie d'un hochement de tête. Le chef des Forêts Noires pose une coupe ancienne à nos pieds, g

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 106

    Chapitre 106SeleneLa douleur est une vague qui me submerge, me soulève, me brise. Les guérisseuses s'activent autour de moi, leurs mains expertes, leurs voix calmes qui me guident, qui m'encouragent, qui me rappellent de respirer. Kael est là, agenouillé près du lit, ma main broyée dans la sienne, son visage pâle, ses yeux gris emplis d'une angoisse qu'il ne cache plus. Il n'a pas quitté la chambre depuis des heures, il n'a pas dormi, il n'a pas mangé, il n'a fait que veiller sur moi, prier, espérer.— Tu peux le faire, Selene. Tu es la femme la plus forte que je connaisse. Respire, je t'en supplie, respire.Sa voix tremble, et cette vulnérabilité me donne une force nouvelle. Je serre les dents, je pousse, et la douleur explose, m'arrache un cri, puis un autre, et soudain, un son nouveau emplit la pièce.

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 7

    Chapitre 7SeleneJe ne sais pas combien de temps je reste prostrée sur les pavés, le goût du sang dans la bouche, les oreilles bourdonnantes, le cœur en charpie, mais quand je relève enfin la tête, la place est presque vide, seuls quelques traînards s'attardent pour me jeter des regards mauvais av

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 6

    Chapitre 6SeleneL'aube est grise et glacée lorsque je franchis enfin les portes du village, les vêtements en lambeaux, les pieds nus et blessés, les cheveux emmêlés par le vent et la course folle de la nuit, et le silence qui m'accueille est pire qu'un hurlement, un silence lourd, anormal, un sile

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 5

    Chapitre 5 DarianLa nuit est tombée depuis longtemps lorsque je réunis les anciens dans la salle du conseil, une pièce circulaire aux murs de pierre noire où les torches jettent des ombres mouvantes sur les visages fatigués de ceux qui gouvernent le clan Silverpine depuis des décennies.L'odeur d

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 3

    Chapitre 3DarianLe hurlement de Selene traverse la forêt comme une flèche d'acier, et il atteint la salle du conseil où je me tiens, entouré des anciens qui me félicitent avec des sourires onctueux, des tapes dans le dos, des mots qui suintent l'hypocrisie.— Tu as bien fait, Darian, dit Merek en

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status