MasukChapitre 4
Selene
Les branches griffent mon visage et mes bras nus tandis que je m'enfonce dans la forêt, loin de la clairière, loin des regards, loin de cette humiliation qui colle à ma peau comme de la poix brûlante, et je cours, je cours sans savoir où je vais, les poumons en feu, les pieds ensanglantés par les cailloux du sentier, ma robe blanche déchirée par les ronces qui s'accrochent à moi comme des doigts squelettiques.
Les ricanements me poursuivent, ils résonnent encore dans ma tête, le rire de Merek, ce rire gras et satisfait qui roulait dans la clairière comme un tonnerre moqueur, le sourire de Lysandra, ce sourire mince et cruel qui étirait ses lèvres sans jamais atteindre ses yeux, et le silence de Darian, ce silence pire que tous les mots, ce silence qui a tué en moi la jeune fille amoureuse pour laisser place à une femme brisée.
La forêt est dense autour de moi, les troncs des chênes centenaires se dressent comme des piliers de cathédrale, leurs branches entrelacées forment une voûte qui filtre la lumière argentée de la lune, et le sol est un tapis de mousse et de feuilles mortes qui étouffe le bruit de mes pas, qui avale ma course éperdue comme un océan avale une larme.
Je ne sais pas où je vais, je ne veux pas le savoir, je veux seulement mettre de la distance entre moi et cette clairière maudite, entre moi et ces visages qui se sont détournés, entre moi et cet homme que j'ai aimé de toute mon âme et qui m'a jetée comme une écorce vide après en avoir sucé la sève.
Les branches basses me giflent au passage, des griffures rouges zèbrent mes joues et mes avant-bras, et je sens le goût du sang sur mes lèvres, un goût ferrugineux qui se mêle au sel de mes larmes, ces larmes que je ne peux plus retenir et qui coulent, brûlantes, traçant des sillons dans la poussière qui macule mon visage.
Je trébuche sur une racine, une vieille racine noueuse qui émerge du sol comme le dos d'un serpent pétrifié, et je m'effondre dans la mousse humide, les genoux écorchés, les paumes en sang, et je reste là, prostrée, le visage contre la terre froide qui sent le champignon et la décomposition, cette odeur de fin du monde qui correspond si bien à ce que je ressens, à ce vide qui s'est ouvert dans ma poitrine et qui menace de m'engloutir tout entière.
Autour de moi, la forêt bruisse de mille vies minuscules, des insectes qui stridulent, des chouettes qui hululent au loin, des feuilles qui frissonnent sous la brise nocturne, et cette vie continue, indifférente à ma douleur, indifférente à l'effondrement de mon univers, et je me sens minuscule, insignifiante, une créature blessée abandonnée sur le bas-côté du destin.
La lune est haute maintenant, pleine et rouge comme un œil accusateur, la Lune de Sang qui devait bénir mon union, la Lune de Sang qui a éclairé mon déshonneur, et je la fixe à travers le feuillage, cette lune que je hais, que je hais de toute mon âme, que je hais comme je hais Darian, comme je hais ce destin qui s'est joué de moi depuis le premier jour.
Je me redresse lentement, les muscles douloureux, les articulations qui protestent, et je regarde ma robe, cette robe blanche que j'ai cousue pendant des nuits entières, chaque point d'aiguille un espoir, chaque broderie un rêve, et elle n'est plus qu'un linceul souillé de boue et de sang, un chiffon pitoyable qui pend sur mes épaules comme une aile brisée.
Les broderies d'argent, ces louves enlacées que j'avais dessinées avec tant de soin, sont arrachées par endroits, les fils tirebouchonnent, et les perles de nacre que ma grand-mère m'avait léguées, ces perles qui avaient orné sa propre robe de cérémonie, sont à moitié décousues, certaines déjà perdues dans la forêt comme les souvenirs d'une vie qui n'aura jamais lieu.
Alors je l'arrache.
Je saisis le tissu à deux mains, ce tissu qui devait être le linceul de ma liberté, et je tire, je déchire les coutures, j'entends le craquement des fils qui cèdent, je sens la soie qui se déchire sous mes doigts, et je libère ma peau, ma poitrine, mes épaules, tout ce que cette robe emprisonnait et qui n'a plus de raison d'être caché.
Les perles de nacre roulent sur le sol, elles brillent dans la mousse comme des larmes solidifiées, et je les regarde s'éparpiller sans un geste pour les retenir, parce qu'elles ne signifient plus rien, parce que tout ce qu'elles représentaient est mort, parce que la femme qui les a cousues une à une n'existe plus.
— Regarde-moi, Déesse Mère, murmuré-je dans le silence de la forêt, regarde ce que ton serviteur a fait de moi.
Je reste là, à moitié nue sous la lune indifférente, les cheveux défaits qui coulent sur mes épaules comme une rivière d'ébène, le visage barbouillé de terre et de sel, les bras zébrés d'égratignures, la respiration hachée par les sanglots qui montent enfin, qui explosent, qui me secouent tout entière avec une violence qui me plie en deux.
— Tu m'as détruite, Darian, murmuré-je en serrant les poings, tu m'as détruite et je n'étais rien pour toi, rien qu'un obstacle à écarter, rien qu'un secret à enterrer, rien qu'une erreur à corriger.
Mais les larmes ne durent pas, elles ne peuvent pas durer, parce qu'il n'y a plus personne pour les essuyer, plus personne pour me consoler, plus personne pour me promettre que tout ira bien, et dans cette solitude absolue, quelque chose change, quelque chose mue, quelque chose se transforme comme le charbon se transforme en diamant sous la pression des siècles.
La tristesse devient une bête différente, une bête aux crocs acérés et aux yeux de braise, une bête qui ne demande qu'à mordre, qu'à déchirer, qu'à rendre la douleur qu'elle a reçue.
Je lève la tête vers la lune, et cette fois, ce n'est pas une prière qui sort de ma gorge, ce n'est pas une supplique, ce n'est pas une lamentation de victime.
C'est un hurlement.
Un hurlement de louve qui traverse la nuit comme une lame, qui fait trembler les feuilles des arbres et s'envoler les oiseaux endormis, un hurlement qui n'a rien d'humain, qui vient des tripes, qui vient de l'âme, qui vient de cette part animale que nous portons tous en nous et que j'ai trop longtemps enchaînée par devoir, par amour, par cette soumission stupide que l'on inculque aux filles dès le berceau.
Le son résonne dans la clairière, il rebondit contre les troncs, il monte vers la lune comme une flèche de défi, et je le tiens, je le tiens jusqu'à ce que mes poumons se vident, jusqu'à ce que ma voix se brise, jusqu'à ce que le silence retombe, plus lourd, plus dense, chargé de la promesse que je viens de faire.
— Je jure sur le sang de mes ancêtres, je jure sur la tombe de ma grand-mère, je jure sur tout ce qui est sacré, que plus jamais, plus jamais je ne me soumettrai à un homme.
Ma voix est rauque, brisée, mais elle porte une force que je ne me connaissais pas, une force qui m'effraie et me réconforte à la fois.
— Je ne serai plus jamais l'ombre de quiconque, je ne serai plus jamais la promise sacrifiée, je ne serai plus jamais la femme que l'on jette quand elle n'est plus utile.
Le vent se lève, faisant danser les branches au-dessus de ma tête, et je frissonne dans la fraîcheur nocturne, mais ce n'est pas de froid, c'est de détermination, c'est de rage, c'est de cette volonté nouvelle qui pulse dans mes veines comme un second cœur.
Je pense à ma mère, à son visage ridé par les années et les sacrifices, à ses mains usées par le travail qui n'ont jamais cessé de caresser mes cheveux les soirs de tristesse, et je pense à mon père, à sa voix grave qui me racontait les légendes du clan, à ses épaules larges qui portaient tous nos fardeaux sans jamais se plaindre.
Je ne peux pas leur imposer cela, je ne peux pas leur imposer la honte de ma défaite, les regards en coin, les sourires entendus, les pitiés déguisées qui empoisonneront chacun de leurs jours.
— Je partirai, murmuré-je en me relevant, les jambes flageolantes mais le regard ferme, je partirai et je trouverai un moyen de me venger, de laver mon honneur, de faire payer à Darian chaque larme qu'il m'a coûtée.
La forêt est immense autour de moi, pleine de dangers et de mystères, mais elle est aussi pleine de promesses, de cachettes, de chemins que personne n'ose emprunter, et au-delà des montagnes noires, là-bas, de l'autre côté du monde connu, il y a le territoire du Roi Noir, ce Kael Draven dont on prononce le nom à voix basse, ce tyran qui écrase les clans ennemis sans jamais montrer de pitié.
On dit qu'il cherche une faiblesse chez ses adversaires, qu'il paie cher les informations, qu'il n'hésite jamais à détruire ceux qui se dressent sur son chemin.
Peut-être que je peux lui offrir ce qu'il désire, peut-être que je peux monnayer mes secrets contre sa protection, peut-être que le monstre peut devenir mon allié, et que dans cette alliance contre nature, je trouverai la force de redevenir moi-même.
Chapitre 96SeleneLa lame de Kael brille contre la gorge de Mortain, et pourtant le sorcier ne tremble pas. Il nous fixe, adossé au mur de pierre humide, un sourire tordu sur ses lèvres blêmes. La crypte est glacée, l'air chargé d'une magie ancienne qui me donne la nausée, et je dois faire un effort surhumain pour rester debout, pour ne pas m'effondrer devant cet homme qui a tenté de tuer mon enfant.— Parle, ordonne Kael d'une voix sourde, vibrante de rage contenue. Parle maintenant, ou je te tranche la gorge.— Tu veux la vérité, loup ? ricane Mortain. Tu ne la supporteras pas.— Dis-la, craché-je, les mains serrées sur mon ventre. Dis-moi pourquoi tu as jeté ce sort sur un enfant innocent.Le rire de Mortain s'éteint, remplacé par une express
Chapitre 95KaelLe danger est là, partout, invisible, rampant dans les murs de ce palais comme un poison dans le sang. Depuis que Mortain a frappé Selene, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus. Je traque, je fouille, je cherche, avec une rage froide qui me consume, une peur sourde qui me ronge, une détermination qui ne faiblit jamais. Selene est affaiblie, pâle, mais elle refuse de rester alitée, elle refuse de se cacher, elle me suit, m'épaule, me conseille, comme elle me l'a promis. Et c'est avec elle, main dans la main, que nous remontons la piste du sorcier.Les indices sont minces, mais nous les suivons tous. Des serviteurs qui se souviennent d'une ombre, des gardes qui ont senti une présence, des torches qui se sont éteintes sans raison. Les couloirs du palais deviennent notre terrain de chasse, chaque porte une menace, chaque silence une embuscade
Chapitre 94SeleneLa nuit est tombée sur le palais, épaisse, silencieuse, inquiétante. Je suis seule dans nos appartements, assise près de la fenêtre, les mains posées sur mon ventre, sur cet enfant que je n'ai pas encore annoncé à Kael. Le secret me brûle les lèvres, mais chaque fois que je m'apprête à parler, la peur me retient. Pas maintenant, pas encore. Trop de dangers, trop d'ombres autour de nous.Je frissonne soudainement, sans raison. Un froid étrange envahit la pièce, comme si la température venait de chuter brutalement. Les torches vacillent, les flammes se couchent, presque étouffées, et une odeur âcre, malsaine, se glisse sous mes narines. Je me lève lentement, le cœur battant, les sens en alerte.— Qui est là ? murmuré-je d'une voix
Chapitre 93KaelLe messager se tient devant moi, le visage livide, les mains tremblantes, une lettre froissée serrée contre sa poitrine. Je le regarde sans comprendre, la fatigue de ces dernières semaines brouillant mes pensées, le poids des deux couronnes écrasant mes épaules. La salle du conseil est plongée dans une semi-pénombre, les torches crachotent, et les visages des conseillers autour de moi se tournent vers l'homme qui n'ose pas parler.— Parle, ordonné-je d'une voix plus sèche que je ne le voudrais. Que s'est-il passé ?— Majesté... le sorcier Mortain... il s'est évadé.Le silence tombe, si lourd, si brutal, que j'ai l'impression de recevoir un coup en pleine poitrine. Mortain. Ce nom que je croyais enterré, oublié, perdu dans les profondeurs de
Chapitre 92SeleneJe suis enceinte.La vérité s'est posée sur moi comme un oiseau fragile, et je n'ose plus bouger de peur de l'effrayer. Les mots de la guérisseuse résonnent encore dans le silence de nos appartements, suspendus entre les murs de pierre froide, entre les torchères qui brûlent doucement. Je suis enceinte. Un enfant de Kael grandit en moi. Un héritier. Une vie nouvelle, née de notre amour, de nos batailles, de nos nuits arrachées au chaos.Je devrais être heureuse. Je devrais sentir mon cœur éclater de joie, courir vers lui, me jeter dans ses bras, lui annoncer que notre amour a créé quelque chose de plus grand que nous. Mais je reste assise sur le rebord de la fenêtre, les mains posées sur mon ventre encore plat, le souffle court, la gorge serrée. La joie est l&ag
Chapitre 91KaelLe poids des deux couronnes m'écrase. Assis sur le trône de basalte, au centre de cette salle immense qui fut celle de mon ennemi, je sens le froid de la pierre traverser mes vêtements, remonter le long de mon dos, s'insinuer dans ma poitrine. Deux royaumes, deux peuples, deux meutes entières tournent leurs regards vers moi, attendant des ordres, des jugements, des décisions que je me sens incapable de prendre. Je n'ai jamais voulu régner, je n'ai jamais désiré ce pouvoir. Il est là pourtant, posé sur mes épaules comme une chape de fer, plus lourd que toutes les armures que j'ai portées au combat.Les conseillers défilent sans fin. Les émissaires se succèdent. Les chefs de meutes viennent me parler de frontières à protéger, d'alliances à consolider, de traités anciens
Chapitre 8SeleneLes terres désolées portent bien leur nom, et je les découvre au terme d'une marche interminable, une étendue de rocaille grise et de bruyère desséchée qui s'étire à perte de vue sous un ciel bas, lourd de nuages menaçants qui ne crèvent jamais, qui restent là, suspendus, comme un
Chapitre 3DarianLe hurlement de Selene traverse la forêt comme une flèche d'acier, et il atteint la salle du conseil où je me tiens, entouré des anciens qui me félicitent avec des sourires onctueux, des tapes dans le dos, des mots qui suintent l'hypocrisie.— Tu as bien fait, Darian, dit Merek en
Chapitre 2 Selene— Je prendrai pour compagne Lysandra de la meute Ironclaw, fille aînée du chef Aldric, et cette alliance unira nos deux clans pour l'éternité.Les mots tombent comme des pierres dans un lac gelé, et je reste là, pétrifiée au bout de l'allée centrale, les doigts de mon père soudai
Chapitre 1 SeleneJe me tiens devant le miroir de la chambre que j'occupe depuis l'enfance, et la robe blanche que j'ai cousue de mes mains brille sous la lumière argentée de la lune qui entre par la fenêtre ouverte, une robe simple mais pure, brodée de fils d'argent qui dessinent des motifs de lo







