LOGINChapitre 8
Selene
Les terres désolées portent bien leur nom, et je les découvre au terme d'une marche interminable, une étendue de rocaille grise et de bruyère desséchée qui s'étire à perte de vue sous un ciel bas, lourd de nuages menaçants qui ne crèvent jamais, qui restent là, suspendus, comme une menace silencieuse qui écrase le monde de son poids.
Le vent souffle sans relâche, un vent coupant comme une lame de rasoir qui transperce les vêtements et s'insinue jusque dans la moelle des os, et il n'y a pas d'arbres, pas de refuge, pas de source, rien que cette lande désolée où même les oiseaux ne chantent pas, où même les insectes ne bourdonnent pas, où le silence est seulement troublé par le gémissement perpétuel du vent.
J'ai retrouvé mes parents au bord d'un ruisseau glacé, un filet d'eau à peine visible qui serpente entre les cailloux, et ils étaient recroquevillés sous un rocher en surplomb qui leur offrait une maigre protection contre les rafales, leurs visages émaciés, leurs mains bleuies par le froid, leurs lèvres gercées et saignantes, leurs regards vides de ceux qui ont tout perdu et qui n'attendent plus rien de la vie.
Ils n'ont rien dit quand je suis arrivée, ils n'ont pas pleuré, ils n'ont pas crié, ils m'ont simplement regardée avec ces yeux qui n'étaient plus que des puits sans fond, et je me suis assise près d'eux, contre le rocher glacé, et j'ai attendu, j'ai attendu je ne sais quoi, un miracle, un signe, une vengeance qui ne viendrait pas.
Les jours ont passé, ou peut-être les semaines, je ne sais plus, le temps s'est dilué dans cette grisaille perpétuelle où le jour ressemble à la nuit et où la nuit ressemble à la mort, et nous avons survécu de racines amères que j'arrachais à la terre gelée, d'eau croupie que je puisais dans le ruisseau, de baies sauvages que je trouvais en fouillant les buissons rachitiques, les doigts en sang, le dos courbé par l'épuisement.
Mon père s'affaiblissait de jour en jour, sa toux devenait plus creuse, plus déchirante, et chaque quinte le pliait en deux, lui arrachait des crachats teintés de sang qui tachaient la terre grise, et ma mère le regardait sans rien dire, ses yeux secs qui ne pleuraient plus, ses mains qui tremblaient en lui tendant un peu d'eau.
Il s'est éteint un matin, un matin sans soleil, sans oiseaux, sans rien que le vent qui hurlait sa complainte funèbre à travers la lande déserte, et je l'ai trouvé immobile, les yeux ouverts fixés sur le ciel vide, un filet de sang séché au coin des lèvres, les mains croisées sur la poitrine comme s'il avait prié jusqu'au dernier souffle.
Je me suis effondrée près de lui, mes genoux heurtant le sol gelé, et j'ai hurlé, j'ai hurlé jusqu'à ce que ma voix se brise, jusqu'à ce que ma gorge ne produise plus qu'un râle, jusqu'à ce que ma mère pose sa main glacée sur ma nuque et m'attire contre elle sans un mot.
Nous l'avons enterré à mains nues, grattant la terre dure avec nos ongles, arrachant des pierres au sol, et nous avons dressé un cairn funéraire, un modeste monticule de roches grises qui se confondait avec la lande, seul monument à la mémoire d'un homme qui n'avait jamais trahi personne.
Ma mère s'est éteinte à son tour, quelques jours plus tard, ou quelques heures, je ne sais plus, le temps n'avait plus de prise sur nous, et je l'ai trouvée allongée près du cairn de mon père, ses doigts refermés sur le médaillon d'argent qu'elle portait toujours, ses yeux fermés, son visage apaisé comme si elle avait enfin trouvé la paix qu'elle cherchait.
Elle n'était pas tout à fait partie, pas encore, et quand je me suis agenouillée près d'elle, quand j'ai pris sa main glacée dans la mienne, elle a ouvert les yeux, ces yeux gris si semblables aux miens, et ils brûlaient d'un feu que je ne leur avais jamais vu, un feu de haine et d'amour mêlés, un feu qui venait du plus profond de son âme brisée.
— Promets-moi, a-t-elle murmuré d'une voix qui n'était plus qu'un souffle, à peine un frémissement de lèvres, promets-moi de survivre, ma fille.
— Mère...
— Promets-moi de venger notre nom, de ne pas les laisser gagner, de ne pas laisser ton père mort dans l'indifférence et l'oubli.
Ses doigts se sont crispés sur les miens, une dernière étreinte, une dernière force, et j'ai serré sa main de toutes mes forces, les larmes roulant sur mes joues, le sel qui se mêlait à la terre sur mes lèvres.
— Je te le promets, mère, sangloté-je, je te le promets sur tout ce qui est sacré, je survivrai, et je vengerai notre nom.
Elle a esquissé un sourire, un sourire pâle qui s'est figé sur ses lèvres, et son dernier souffle s'est exhalé dans l'air glacé, emporté par le vent qui hurlait sa complainte funèbre à travers la lande déserte.
J'ai recouvert son corps de pierres, moi aussi, un second cairn dressé près de celui de mon père, mes doigts en sang, mes ongles arrachés, mes bras tremblants de fatigue et de chagrin, et quand la dernière pierre a été posée, je suis restée là, agenouillée entre les deux tombes, le visage tourné vers le ciel gris, et j'ai prié, j'ai prié la Déesse Mère de recevoir leurs âmes, j'ai prié pour que leur sacrifice ne soit pas vain, j'ai prié pour que la justice existe quelque part, ailleurs, si ce n'était pas dans ce monde.
Puis je me suis relevée, les jambes tremblantes, le corps brisé, l'âme en lambeaux, et j'ai regardé l'horizon, là-bas, par-delà les montagnes noires qui se découpaient sur le ciel comme les dents d'un monstre endormi, là où régnait le Roi Noir, ce Kael Draven dont le nom faisait trembler les plus braves.
Le médaillon de ma mère pendait à mon cou, la dent de loup et la mèche de cheveux serrées dans le cercle d'argent, et je l'ai serré dans mon poing, ce poing que j'ai levé vers le ciel, vers la Déesse, vers le destin.
— Je survivrai, mère, je survivrai, et je vengerai notre nom, je le jure sur vos tombes, je le jure sur le sang qui coule dans mes veines, je le jure sur tout ce qui est sacré.
Le vent a emporté mes paroles, les dispersant sur la lande déserte, et je me suis mise en marche vers le nord, vers les montagnes, vers le territoire interdit, vers le Roi Noir, vers mon destin.
Derrière moi, les deux cairns se découpaient sur le ciel gris, minuscules silhouettes de pierre qui semblaient veiller sur ma route, et dans le vent qui hurlait, je crus entendre la voix de ma mère qui répétait inlassablement les mêmes mots, comme une prière, comme une malédiction, comme une promesse.
Souviens-toi, Selene, souviens-toi, et venge-nous.
Chapitre 96SeleneLa lame de Kael brille contre la gorge de Mortain, et pourtant le sorcier ne tremble pas. Il nous fixe, adossé au mur de pierre humide, un sourire tordu sur ses lèvres blêmes. La crypte est glacée, l'air chargé d'une magie ancienne qui me donne la nausée, et je dois faire un effort surhumain pour rester debout, pour ne pas m'effondrer devant cet homme qui a tenté de tuer mon enfant.— Parle, ordonne Kael d'une voix sourde, vibrante de rage contenue. Parle maintenant, ou je te tranche la gorge.— Tu veux la vérité, loup ? ricane Mortain. Tu ne la supporteras pas.— Dis-la, craché-je, les mains serrées sur mon ventre. Dis-moi pourquoi tu as jeté ce sort sur un enfant innocent.Le rire de Mortain s'éteint, remplacé par une express
Chapitre 95KaelLe danger est là, partout, invisible, rampant dans les murs de ce palais comme un poison dans le sang. Depuis que Mortain a frappé Selene, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus. Je traque, je fouille, je cherche, avec une rage froide qui me consume, une peur sourde qui me ronge, une détermination qui ne faiblit jamais. Selene est affaiblie, pâle, mais elle refuse de rester alitée, elle refuse de se cacher, elle me suit, m'épaule, me conseille, comme elle me l'a promis. Et c'est avec elle, main dans la main, que nous remontons la piste du sorcier.Les indices sont minces, mais nous les suivons tous. Des serviteurs qui se souviennent d'une ombre, des gardes qui ont senti une présence, des torches qui se sont éteintes sans raison. Les couloirs du palais deviennent notre terrain de chasse, chaque porte une menace, chaque silence une embuscade
Chapitre 94SeleneLa nuit est tombée sur le palais, épaisse, silencieuse, inquiétante. Je suis seule dans nos appartements, assise près de la fenêtre, les mains posées sur mon ventre, sur cet enfant que je n'ai pas encore annoncé à Kael. Le secret me brûle les lèvres, mais chaque fois que je m'apprête à parler, la peur me retient. Pas maintenant, pas encore. Trop de dangers, trop d'ombres autour de nous.Je frissonne soudainement, sans raison. Un froid étrange envahit la pièce, comme si la température venait de chuter brutalement. Les torches vacillent, les flammes se couchent, presque étouffées, et une odeur âcre, malsaine, se glisse sous mes narines. Je me lève lentement, le cœur battant, les sens en alerte.— Qui est là ? murmuré-je d'une voix
Chapitre 93KaelLe messager se tient devant moi, le visage livide, les mains tremblantes, une lettre froissée serrée contre sa poitrine. Je le regarde sans comprendre, la fatigue de ces dernières semaines brouillant mes pensées, le poids des deux couronnes écrasant mes épaules. La salle du conseil est plongée dans une semi-pénombre, les torches crachotent, et les visages des conseillers autour de moi se tournent vers l'homme qui n'ose pas parler.— Parle, ordonné-je d'une voix plus sèche que je ne le voudrais. Que s'est-il passé ?— Majesté... le sorcier Mortain... il s'est évadé.Le silence tombe, si lourd, si brutal, que j'ai l'impression de recevoir un coup en pleine poitrine. Mortain. Ce nom que je croyais enterré, oublié, perdu dans les profondeurs de
Chapitre 92SeleneJe suis enceinte.La vérité s'est posée sur moi comme un oiseau fragile, et je n'ose plus bouger de peur de l'effrayer. Les mots de la guérisseuse résonnent encore dans le silence de nos appartements, suspendus entre les murs de pierre froide, entre les torchères qui brûlent doucement. Je suis enceinte. Un enfant de Kael grandit en moi. Un héritier. Une vie nouvelle, née de notre amour, de nos batailles, de nos nuits arrachées au chaos.Je devrais être heureuse. Je devrais sentir mon cœur éclater de joie, courir vers lui, me jeter dans ses bras, lui annoncer que notre amour a créé quelque chose de plus grand que nous. Mais je reste assise sur le rebord de la fenêtre, les mains posées sur mon ventre encore plat, le souffle court, la gorge serrée. La joie est l&ag
Chapitre 91KaelLe poids des deux couronnes m'écrase. Assis sur le trône de basalte, au centre de cette salle immense qui fut celle de mon ennemi, je sens le froid de la pierre traverser mes vêtements, remonter le long de mon dos, s'insinuer dans ma poitrine. Deux royaumes, deux peuples, deux meutes entières tournent leurs regards vers moi, attendant des ordres, des jugements, des décisions que je me sens incapable de prendre. Je n'ai jamais voulu régner, je n'ai jamais désiré ce pouvoir. Il est là pourtant, posé sur mes épaules comme une chape de fer, plus lourd que toutes les armures que j'ai portées au combat.Les conseillers défilent sans fin. Les émissaires se succèdent. Les chefs de meutes viennent me parler de frontières à protéger, d'alliances à consolider, de traités anciens
Chapitre 5 DarianLa nuit est tombée depuis longtemps lorsque je réunis les anciens dans la salle du conseil, une pièce circulaire aux murs de pierre noire où les torches jettent des ombres mouvantes sur les visages fatigués de ceux qui gouvernent le clan Silverpine depuis des décennies.L'odeur d
Chapitre 4 SeleneLes branches griffent mon visage et mes bras nus tandis que je m'enfonce dans la forêt, loin de la clairière, loin des regards, loin de cette humiliation qui colle à ma peau comme de la poix brûlante, et je cours, je cours sans savoir où je vais, les poumons en feu, les pieds ens
Chapitre 3DarianLe hurlement de Selene traverse la forêt comme une flèche d'acier, et il atteint la salle du conseil où je me tiens, entouré des anciens qui me félicitent avec des sourires onctueux, des tapes dans le dos, des mots qui suintent l'hypocrisie.— Tu as bien fait, Darian, dit Merek en
Chapitre 2 Selene— Je prendrai pour compagne Lysandra de la meute Ironclaw, fille aînée du chef Aldric, et cette alliance unira nos deux clans pour l'éternité.Les mots tombent comme des pierres dans un lac gelé, et je reste là, pétrifiée au bout de l'allée centrale, les doigts de mon père soudai







