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Chapitre 8

last update publish date: 2026-06-03 21:39:49

Chapitre 8

Selene

Les terres désolées portent bien leur nom, et je les découvre au terme d'une marche interminable, une étendue de rocaille grise et de bruyère desséchée qui s'étire à perte de vue sous un ciel bas, lourd de nuages menaçants qui ne crèvent jamais, qui restent là, suspendus, comme une menace silencieuse qui écrase le monde de son poids.

Le vent souffle sans relâche, un vent coupant comme une lame de rasoir qui transperce les vêtements et s'insinue jusque dans la moelle des os, et il n'y a pas d'arbres, pas de refuge, pas de source, rien que cette lande désolée où même les oiseaux ne chantent pas, où même les insectes ne bourdonnent pas, où le silence est seulement troublé par le gémissement perpétuel du vent.

J'ai retrouvé mes parents au bord d'un ruisseau glacé, un filet d'eau à peine visible qui serpente entre les cailloux, et ils étaient recroquevillés sous un rocher en surplomb qui leur offrait une maigre protection contre les rafales, leurs visages émaciés, leurs mains bleuies par le froid, leurs lèvres gercées et saignantes, leurs regards vides de ceux qui ont tout perdu et qui n'attendent plus rien de la vie.

Ils n'ont rien dit quand je suis arrivée, ils n'ont pas pleuré, ils n'ont pas crié, ils m'ont simplement regardée avec ces yeux qui n'étaient plus que des puits sans fond, et je me suis assise près d'eux, contre le rocher glacé, et j'ai attendu, j'ai attendu je ne sais quoi, un miracle, un signe, une vengeance qui ne viendrait pas.

Les jours ont passé, ou peut-être les semaines, je ne sais plus, le temps s'est dilué dans cette grisaille perpétuelle où le jour ressemble à la nuit et où la nuit ressemble à la mort, et nous avons survécu de racines amères que j'arrachais à la terre gelée, d'eau croupie que je puisais dans le ruisseau, de baies sauvages que je trouvais en fouillant les buissons rachitiques, les doigts en sang, le dos courbé par l'épuisement.

Mon père s'affaiblissait de jour en jour, sa toux devenait plus creuse, plus déchirante, et chaque quinte le pliait en deux, lui arrachait des crachats teintés de sang qui tachaient la terre grise, et ma mère le regardait sans rien dire, ses yeux secs qui ne pleuraient plus, ses mains qui tremblaient en lui tendant un peu d'eau.

Il s'est éteint un matin, un matin sans soleil, sans oiseaux, sans rien que le vent qui hurlait sa complainte funèbre à travers la lande déserte, et je l'ai trouvé immobile, les yeux ouverts fixés sur le ciel vide, un filet de sang séché au coin des lèvres, les mains croisées sur la poitrine comme s'il avait prié jusqu'au dernier souffle.

Je me suis effondrée près de lui, mes genoux heurtant le sol gelé, et j'ai hurlé, j'ai hurlé jusqu'à ce que ma voix se brise, jusqu'à ce que ma gorge ne produise plus qu'un râle, jusqu'à ce que ma mère pose sa main glacée sur ma nuque et m'attire contre elle sans un mot.

Nous l'avons enterré à mains nues, grattant la terre dure avec nos ongles, arrachant des pierres au sol, et nous avons dressé un cairn funéraire, un modeste monticule de roches grises qui se confondait avec la lande, seul monument à la mémoire d'un homme qui n'avait jamais trahi personne.

Ma mère s'est éteinte à son tour, quelques jours plus tard, ou quelques heures, je ne sais plus, le temps n'avait plus de prise sur nous, et je l'ai trouvée allongée près du cairn de mon père, ses doigts refermés sur le médaillon d'argent qu'elle portait toujours, ses yeux fermés, son visage apaisé comme si elle avait enfin trouvé la paix qu'elle cherchait.

Elle n'était pas tout à fait partie, pas encore, et quand je me suis agenouillée près d'elle, quand j'ai pris sa main glacée dans la mienne, elle a ouvert les yeux, ces yeux gris si semblables aux miens, et ils brûlaient d'un feu que je ne leur avais jamais vu, un feu de haine et d'amour mêlés, un feu qui venait du plus profond de son âme brisée.

— Promets-moi, a-t-elle murmuré d'une voix qui n'était plus qu'un souffle, à peine un frémissement de lèvres, promets-moi de survivre, ma fille.

— Mère...

— Promets-moi de venger notre nom, de ne pas les laisser gagner, de ne pas laisser ton père mort dans l'indifférence et l'oubli.

Ses doigts se sont crispés sur les miens, une dernière étreinte, une dernière force, et j'ai serré sa main de toutes mes forces, les larmes roulant sur mes joues, le sel qui se mêlait à la terre sur mes lèvres.

— Je te le promets, mère, sangloté-je, je te le promets sur tout ce qui est sacré, je survivrai, et je vengerai notre nom.

Elle a esquissé un sourire, un sourire pâle qui s'est figé sur ses lèvres, et son dernier souffle s'est exhalé dans l'air glacé, emporté par le vent qui hurlait sa complainte funèbre à travers la lande déserte.

J'ai recouvert son corps de pierres, moi aussi, un second cairn dressé près de celui de mon père, mes doigts en sang, mes ongles arrachés, mes bras tremblants de fatigue et de chagrin, et quand la dernière pierre a été posée, je suis restée là, agenouillée entre les deux tombes, le visage tourné vers le ciel gris, et j'ai prié, j'ai prié la Déesse Mère de recevoir leurs âmes, j'ai prié pour que leur sacrifice ne soit pas vain, j'ai prié pour que la justice existe quelque part, ailleurs, si ce n'était pas dans ce monde.

Puis je me suis relevée, les jambes tremblantes, le corps brisé, l'âme en lambeaux, et j'ai regardé l'horizon, là-bas, par-delà les montagnes noires qui se découpaient sur le ciel comme les dents d'un monstre endormi, là où régnait le Roi Noir, ce Kael Draven dont le nom faisait trembler les plus braves.

Le médaillon de ma mère pendait à mon cou, la dent de loup et la mèche de cheveux serrées dans le cercle d'argent, et je l'ai serré dans mon poing, ce poing que j'ai levé vers le ciel, vers la Déesse, vers le destin.

— Je survivrai, mère, je survivrai, et je vengerai notre nom, je le jure sur vos tombes, je le jure sur le sang qui coule dans mes veines, je le jure sur tout ce qui est sacré.

Le vent a emporté mes paroles, les dispersant sur la lande déserte, et je me suis mise en marche vers le nord, vers les montagnes, vers le territoire interdit, vers le Roi Noir, vers mon destin.

Derrière moi, les deux cairns se découpaient sur le ciel gris, minuscules silhouettes de pierre qui semblaient veiller sur ma route, et dans le vent qui hurlait, je crus entendre la voix de ma mère qui répétait inlassablement les mêmes mots, comme une prière, comme une malédiction, comme une promesse.

Souviens-toi, Selene, souviens-toi, et venge-nous.

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