LOGINChapitre 2
Selene
— Je prendrai pour compagne Lysandra de la meute Ironclaw, fille aînée du chef Aldric, et cette alliance unira nos deux clans pour l'éternité.
Les mots tombent comme des pierres dans un lac gelé, et je reste là, pétrifiée au bout de l'allée centrale, les doigts de mon père soudain crispés sur mon coude, sa respiration qui se bloque dans sa gorge.
Autour de moi, les invités se tournent vers moi, leurs regards chargés de stupeur, de pitié, de malaise, et j'entends les premiers murmures enfler comme une rumeur de tempête, des chuchotements qui grimpent le long de ma colonne vertébrale et qui m'écrasent, qui m'étouffent, qui me broient.
— Mais... et Selene ? ose une voix dans la foule, une voix que je reconnais comme celle de mon amie Lyra, et je voudrais la remercier, je voudrais lui crier ma gratitude, mais aucun son ne franchit mes lèvres.
Darian tourne lentement la tête vers moi, et pour la première fois de la soirée, ses yeux ambrés rencontrent les miens.
Il n'y a rien dans ce regard, rien que le vide d'un homme qui a déjà tourné la page, qui a déjà brûlé le livre tout entier, et il hausse légèrement les épaules, un geste d'une désinvolture si cruelle que je sens mes jambes se dérober.
— Le destin n'est qu'un mot, répond-il d'une voix froide, un mot que les faibles utilisent pour se rassurer, et les liens du sang, les alliances de pouvoir, voilà ce qui compte vraiment.
Un rire étouffé fuse dans l'assemblée, un rire que je connais trop bien, celui de Merek, le cousin de Darian, qui n'a jamais caché son mépris pour ma famille modeste, pour mon père qui n'est qu'un chasseur, pour ma mère qui n'a jamais porté de titre.
— Tu avais fait une promesse, Darian, articulé-je, et ma voix est étrangement calme, une voix que je ne me connais pas, une voix qui vient des profondeurs de mon âme brisée.
— Une promesse d'enfant, réplique-t-il sans même un battement de cils, une promesse qui ne pouvait pas tenir face aux exigences du pouvoir.
Sa nouvelle promise, Lysandra, me toise avec un sourire mince, un sourire de triomphe à peine dissimulé, et elle glisse sa main gantée de cuir sur le bras de Darian, un geste possessif, un geste qui dit « il est à moi », et je sens mon cœur se fissurer comme une poterie trop cuite, comme une terre craquelée par la sécheresse, comme un arbre foudroyé qui s'effondre dans un silence de fin du monde.
— La cérémonie est annulée, déclare le prêtre d'une voix embarrassée, et ce sera tout, il n'y aura pas de duel, pas de contestation, pas de justice.
La foule se disperse, les visages se détournent, et je reste là, seule au milieu de la clairière, ma robe blanche qui flotte dans le vent du soir comme un linceul, mes perles de nacre qui brillent inutilement sous la lune indifférente.
Je ne pleure pas, pas encore, les larmes viendront plus tard, quand je serai seule, quand je pourrai hurler sans que personne ne m'entende, sans que personne ne se repaisse de ma douleur comme d'une charogne.
Pour l'instant, je relève la tête, je défroisse ma robe d'un geste mécanique, et je tourne le dos à l'autel, à Darian, à Lysandra, à tous ces visages qui se sont détournés, et je m'enfonce dans la forêt, le dos raide, les poings serrés, les ongles qui s'enfoncent dans mes paumes jusqu'à percer la chair.
L'humiliation est un feu qui me consume, qui me dévore de l'intérieur, qui transforme chaque souvenir heureux en poison, et je cours, je cours jusqu'à ce que mes poumons brûlent, jusqu'à ce que la clairière ne soit plus qu'un souvenir, jusqu'à ce que je m'effondre au pied d'un chêne centenaire, les genoux dans la mousse, les mains griffées par les ronces.
Alors seulement, je lève les yeux vers la lune, cette lune qui devait bénir mon union, cette lune traîtresse qui a éclairé ma chute, et je hurle.
Un hurlement de louve blessée qui déchire le silence de la nuit, un hurlement qui fait s'envoler les oiseaux et trembler les feuilles, un hurlement qui est un serment.
— Je jure sur le sang de mes ancêtres, que plus jamais je ne me soumettrai à un homme, que plus jamais je n'offrirai mon cœur à quiconque, et que Darian de Silverpine regrettera le jour où il a brisé sa promesse.
Chapitre 33SeleneLa mission était simple, du moins c'est ce que je croyais en franchissant les lignes ennemies à la faveur de la nuit, en me glissant entre les sentinelles endormies, en rampant dans la boue glacée jusqu'aux abords du camp de Darian, mais les sorciers de la Brume étaient là, ils m'attendaient, et leurs pièges magiques se sont refermés sur moi avant même que je puisse dégainer la dague aux pierres noires que Kael m'avait offerte.Les cordes qui me lient les poignets sont imprégnées de sorts, des sorts qui brûlent ma peau comme des lanières de feu liquide, qui s'insinuent sous ma chair, qui remontent le long de mes bras jusqu'à mes épaules, et chaque mouvement que je tente pour me libérer resserre un peu plus leur étreinte, fait crépiter un peu plus la magie noire qui les habite. Le poteau de bois
Chapitre 32KaelJe la regarde s'éloigner, sa silhouette fragile qui descend les escaliers des remparts, ses cheveux qui flottent dans le vent glacé, ses épaules qui se voûtent légèrement, et je sens quelque chose se briser en moi, quelque chose que j'avais cru enterré, quelque chose qui ressemble à du regret, à de la tendresse, à un sentiment que je refuse de nommer mais qui grandit malgré moi, qui envahit ma poitrine, qui fait battre mon cœur plus vite.Je ne l'appelle pas. Je ne cours pas après elle. Je reste là, immobile, les poings serrés, et je pense à ce qu'elle m'a dit, à ce qu'elle a découvert dans les parchemins, à la vérité que j'ai cachée pendant des siècles. Elle sait tout, elle a déchiffré les runes, elle a reconstitué l'histoire, elle a percé le secret que je protégeais comme un trésor maudit, et pourtant elle n'a pas fui, elle n'a pas eu peur, elle n'a pas reculé. Elle est restée là, dans la crypte, à me parler doucement pendant que la bête reculait, et elle m'a regard
Chapitre 31SeleneJe le trouve sur les remparts, debout face au vent du nord, les mains posées sur la pierre noire et glacée, les yeux fixés sur l'horizon où le soleil couchant embrase le ciel de pourpre et d'or, de traînées de feu qui s'étirent comme des blessures, et je m'approche de lui, silencieuse, le cœur battant, car ce que j'ai à lui dire ne peut plus attendre, ne doit plus attendre. Mes pieds nus font à peine crisser le gravier du chemin de ronde, et le vent glacé fouette mes cheveux, les fait voler autour de mon visage, mais je ne ralentis pas, je ne m'arrête pas, je marche jusqu'à lui avec la détermination de ceux qui n'ont plus rien à perdre.— Kael, murmuré-je en m'arrêtant à sa hauteur, en posant moi aussi les mains sur la pierre glacée, en cherchant dans son visage impassible un signe, une faille, une émotion. Il faut que je vous parle. Il faut que nous parlions de ce qui s'est passé dans la crypte, de ce que j'ai découvert dans les parchemins, de cette vérité que vous
Chapitre 30DarianLa salle du conseil est plongée dans une pénombre glacée que les torches ne parviennent plus à dissiper, et je marche de long en large devant la grande table de chêne, les poings serrés, les mâchoires crispées, le cœur rongé par une angoisse qui ne me laisse plus de répit. Les flammes vacillent dans leurs supports de fer forgé, projetant sur les murs de pierre des ombres dansantes qui semblent se moquer de moi, et l'odeur de la cire brûlée se mêle à celle du vieux bois, de la poussière, de la peur qui suinte des murs comme une transpiration maladive.Les nouvelles venues du nord sont mauvaises, très mauvaises, pires que tout ce que j'avais imaginé dans mes cauchemars les plus noirs. Les espions que j'ai envoyés aux frontières sont revenus avec des récits terrifiants, des récits de mouvements de troupes, de rassemblements de Lycans, de préparatifs de guerre, et tous s'accordent sur un point : Kael Draven marche vers le sud avec une armée qui noircit l'horizon, et il
Chapitre 29SeleneJe ne sais pas d'où me vient ce courage, cette folie, cette inconscience, mais je continue d'avancer, je continue de lui parler, ma voix douce et régulière, comme on parle à un animal blessé, comme on parle à un enfant perdu, comme on parle à un homme au bord du gouffre, et je vois la bête qui se débat, qui gronde, qui résiste, et je vois aussi l'homme derrière la bête, l'homme qui lutte, qui souffre, qui ne veut pas céder. Les yeux rouges de Kael s'accrochent aux miens, et je lis dans ces yeux une guerre, une guerre entre la rage et la raison, entre le monstre et l'humain, et je continue de parler, de murmurer des mots que je ne prépare pas, qui viennent tout seuls, du plus profond de mon cœur.— Revenez, Kael, je suis là, je ne bouge pas, je ne vous laisserai pas, je ne fuirai pas, je n'ai pas peur de vous, je n'ai jamais eu peur de vous, parce que je sais qui vous êtes vraiment, je sais que vous êtes un homme bon, un homme juste, un homme qui a souffert et qui ne
Chapitre 28KaelLa pleine lune se lève au-dessus des montagnes noires, immense, rougeoyante, et je sens la bête s'agiter en moi, gronder, pousser contre les parois de mon âme, et je sais que cette nuit sera pire que les autres, que cette nuit, le monstre aura raison de l'homme, que cette nuit, tout ce que j'ai construit, tout ce que j'ai protégé, tout ce que je suis s'effondrera dans un bain de sang et de fureur. La lune m'appelle, son chant argenté résonne dans mon crâne comme un tambour de guerre, comme une corne de chasse, comme un hurlement qui ne finit jamais, et je sens mes os qui commencent à craquer, mes muscles qui se tordent, ma peau qui se tend, mes griffes qui veulent percer, mes crocs qui veulent mordre, et je lutte, je lutte de toutes mes forces, je m'accroche à ma raison comme un naufragé s'accroche à une épave, mais la marée est trop forte, la lune est trop puissante, et je sens que je vais céder.Je me suis réfugié au plus profond de la forteresse, dans une crypte ab







