Share

Chapitre 5

last update publish date: 2026-05-29 06:41:19

Chapitre 5 

Darian

La nuit est tombée depuis longtemps lorsque je réunis les anciens dans la salle du conseil, une pièce circulaire aux murs de pierre noire où les torches jettent des ombres mouvantes sur les visages fatigués de ceux qui gouvernent le clan Silverpine depuis des décennies.

L'odeur de la cire chaude se mêle à celle de la fumée de bois, et les flammes dansantes font scintiller les armes accrochées aux murs, des haches de cérémonie, des boucliers gravés de runes, des crânes de loups blanchis par le temps, tout l'attirail d'un pouvoir ancien qui pèse sur mes épaules comme une armure trop lourde.

Merek est à ma droite, fidèle et dangereux comme une lame mal aiguisée, et il me sert ce sourire carnassier que je connais trop bien, ce sourire qui dit qu'il est prêt à tout pour protéger les intérêts de la famille, même à salir ses mains, même à vendre son âme, même à détruire des innocents.

Les autres anciens sont assis en demi-cercle, leurs visages ridés éclairés par la lueur vacillante des torches : Thaddeus, le doyen, dont la barbe blanche descend jusqu'à la ceinture et dont les mains tremblent légèrement sur le pommeau de sa canne ; Orin, le maître des chasses, un colosse silencieux dont les yeux enfoncés ne trahissent jamais aucune émotion ; et les trois autres, des vieillards dont je ne prends même pas la peine de retenir les noms tant ils sont interchangeables, tant leur avis ne compte que par le poids de leur vote.

— Tu aurais dû la voir courir, ricane Merek en remplissant sa coupe de vin épicé, une vraie biche effarouchée, elle ne représente aucune menace.

— Tu te trompes, réponds-je d'une voix sourde, et je sens le poids de la malédiction qui pèse sur mes épaules comme une chape de plomb.

Je fais signe à un serviteur de fermer les portes, de tirer les verrous, de s'assurer que personne ne peut entendre ce qui va se dire entre ces murs, parce que ce que je m'apprête à révéler pourrait me coûter la vie, pourrait détruire tout ce que ma famille a construit depuis des générations.

— Selene connaît mon secret, Merek, et pas seulement les petits secrets de palais, les affaires de cœur ou les promesses trahies. Elle connaît la malédiction.

Le silence qui suit est si lourd qu'on entendrait une plume tomber sur la pierre, et Thaddeus pâlit, ses doigts se crispent sur sa canne, ses yeux s'écarquillent comme s'il venait de voir un fantôme.

— La malédiction du sang, murmure-t-il, et sa voix chevrote comme une flamme dans le vent, je croyais qu'elle avait disparu avec ton grand-père.

— Elle n'a jamais disparu, dis-je en serrant les poings, elle s'est seulement endormie, et elle se réveille à chaque génération, toujours plus forte, toujours plus destructrice.

Je n'ajoute pas que c'est cette malédiction qui a tué mon père, qu'il a fallu l'abattre comme une bête enragée, que ma mère a dû porter le deuil d'un monstre tout en faisant semblant de pleurer un héros.

Je n'ajoute pas que je sens déjà la bête gronder en moi, que certaines nuits je dois m'attacher à mon lit avec des chaînes de fer, que la lune sans visage est mon ennemie, et que si Selene parle, tout cela sera révélé au grand jour, et je serai chassé, exilé, peut-être même exécuté.

— Par la Déesse, souffle Orin en se signant, et sa voix grave résonne dans le silence comme un glas, comment as-tu pu garder cela secret si longtemps ?

— Parce que c'était mon devoir, dis-je d'une voix dure, parce que le clan a besoin d'un chef, parce que si la vérité éclate, les Ironclaw rompront l'alliance, les clans voisins nous attaqueront, et Silverpine disparaîtra de la carte.

Merek pose sa coupe sur la table, et son sourire carnassier s'est effacé, remplacé par une expression calculatrice, les sourcils froncés, les lèvres pincées.

— Si je comprends bien, dit-il lentement, cette petite louve détient le pouvoir de te détruire.

— Et de nous détruire tous avec moi, confirmé-je en le regardant droit dans les yeux, parce que si je tombe, qui crois-tu que les Ironclaw épargneront ? Toi, peut-être ? Les anciens ? Personne n'est à l'abri, Merek, personne.

— Alors il faut la faire taire, dit-il simplement, comme s'il parlait d'abattre un arbre ou de réparer un toit, et sa main caresse machinalement le manche de la dague glissée à sa ceinture.

— Je ne veux pas la tuer, réponds-je, et ma voix se brise presque sur ces mots, parce que malgré tout, malgré la trahison, malgré la peur, il reste au fond de moi une étincelle du jeune homme qui a aimé Selene, qui l'a sauvée des crocs d'un loup sauvage, qui lui a promis l'éternité.

— Il n'est pas nécessaire de la tuer, intervient Thaddeus, et sa voix est plus ferme maintenant, comme si l'urgence de la situation lui rendait sa vigueur d'antan, il suffit de la discréditer, de l'éloigner, de faire en sorte que personne ne croie un mot de ce qu'elle pourrait dire.

— Que proposes-tu ? demande Orin.

Je sors de sous ma cape un parchemin que j'ai préparé avant la réunion, un parchemin jauni que j'ai vieilli artificiellement en le frottant avec de la cendre et du thé, un parchemin qui porte le sceau des Lycans Noirs, ce clan maudit qui vit de l'autre côté des montagnes et que tous les clans honnêtes ont juré de détruire.

— Les Lycans Noirs, murmure Merek en reconnaissant le symbole, et un sourire mauvais étire à nouveau ses lèvres.

— Une lettre, dis-je en déroulant le parchemin, une lettre que le vieil Ardent aurait envoyée à Kael Draven lui-même, proposant une alliance, offrant des informations sur nos défenses, promettant d'ouvrir nos portes en échange d'une place dans le nouveau royaume.

— C'est de la folie, souffle Thaddeus, le vieil Ardent est un chasseur loyal, personne ne croira...

— Il n'a pas besoin d'être loyal, coupé-je froidement, il a besoin d'être coupable.

Je leur montre la signature, imitée à la perfection après des heures d'entraînement, le sceau, volé dans les archives du clan, et les termes de la lettre, suffisamment vagues pour ne pas être contredits, suffisamment précis pour être accablants.

— Il nous faudra des témoins, objecte Thaddeus, mais sa voix est moins ferme maintenant, comme s'il cherchait une dernière raison de refuser avant de céder.

— Je m'en charge, dit Merek avec empressement, j'ai des hommes, des trappeurs qui chassent près de la frontière, ils jureront avoir vu le vieil Ardent franchir la passe au cœur de la nuit.

— Et la fille ? demande Orin, et ses yeux se posent sur moi avec une intensité qui me fait baisser le regard.

Je ferme les paupières un instant, et je revois Selene, sa robe blanche déchirée, ses yeux gris pleins de larmes, sa voix qui ne tremblait pas quand elle m'a dit « tu avais fait une promesse ».

— Elle suivra ses parents en exil, murmuré-je, et si elle est sage, si elle tient sa langue, elle aura la vie sauve.

— Et si elle ne tient pas sa langue ? insiste Merek.

Je le regarde, et dans ses yeux, je vois la réponse qu'il attend, la réponse que je ne veux pas prononcer mais que je n'ai plus le courage de refuser.

— Si elle parle, nous n'aurons pas le choix.

Le vote a lieu dans la foulée, à main levée, et je vois les paumes se lever une à une, Thaddeus d'abord, puis Orin, puis les autres, comme des dominos qui tombent, comme des pierres qui roulent dans un gouffre, et Merek qui me regarde en souriant, et moi qui lève la main en dernier, scellant le destin des Ardent d'un geste qui me brûle la peau comme un fer rouge.

Demain, à l'aube, les gardes investiront la petite maison de bois au bord de la rivière, ils arrêteront le père et la mère, ils liront la sentence d'exil devant tout le village assemblé, et Selene, la douce Selene, la femme que j'ai failli épouser, deviendra une paria, une traîtresse, une ombre qui n'aura plus que ses yeux pour pleurer.

Je quitte la salle du conseil sans un mot, et dans le couloir désert, éclairé par les dernières torches qui vacillent, je m'arrête, le front appuyé contre la pierre froide, et je ferme les yeux.

— Que la Déesse Mère me pardonne, murmuré-je dans le silence.

Mais aucune voix ne me répond, et le vent qui s'engouffre sous les portes ressemble à un sanglot.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 111

    Chapitre 111KaelLe premier coup me réveille.Pas la corne, pas les cris, pas les ordres de Rowan. Le coup. Un choc dans le bouclier, qui remonte le long de mon bras jusqu'à l'épaule, et le monde entier se réduit à cette vibration.— Debout ! Debout, nom de Dieu !Rowan hurle quelque part à ma gauche. Je suis déjà debout. Je n'ai pas besoin qu'on me le dise. Mon corps sait ce qu'il a à faire, il l'a appris avant de savoir parler, et pendant que mes mains trouvent la lame et que mes pieds trouvent le sol, ma tête est ailleurs.Aria tète. Sa petite main se referme sur ma chemise. Trois fois, puis elle s'endort.— Kael ! À toi !Je pare. Je frappe. L'homme devant moi tombe, et je ne le regarde même pas tomb

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 110

    Chapitre 110SeleneIl fait encore nuit quand il entre dans notre chambre.Je ne dors pas. Je n'ai pas dormi. Aria s'est endormie contre moi, sa bouche entrouverte, sa main refermée sur le bord de ma chemise, et je suis restée immobile pendant des heures pour ne pas la réveiller, les yeux fixés sur le plafond, à écouter les bruits de la maison qui se prépare.Il s'arrête au pied du lit. Il ne s'approche pas.— Tu devrais dormir.— Ne me dis pas ça.— Selene...— Ne me dis pas de dormir, Kael. Pas cette nuit.Il baisse la tête. Je le vois à peine dans le noir, mais je le connais par cœur. Je sais comment ses épaules se voûtent quand il porte quelque chose de trop lourd

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 109

    Chapitre 109KaelRowan arrive au coucher du soleil, couvert de poussière jusqu'aux genoux, et il ne met pas pied à terre devant la porte. Il reste en selle, la main sur les rênes, et il me regarde comme on regarde un homme qu'on va décevoir.— Descends.— Non.— Rowan.— Si je descends, je reste. Et si je reste, je parle. Et si je parle, tu vas vouloir partir cette nuit.Je regarde ses mains. Elles tremblent sur le cuir. Rowan ne tremble jamais.— Descends.Il descend.Nous allons dans la petite salle du fond, celle où il n'y a pas de fenêtre et où les murs sont si épais qu'on n'entend même pas le vent. Il refuse de s'asseoir. Il reste debout, il fait les cent pas, et je le

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 108

    Chapitre 108SeleneIl fait presque nuit. La chambre est chaude, trop chaude peut-être, mais je ne veux pas qu'on touche au feu. Aria a les pieds froids, toujours, même en été, et je ne supporte pas l'idée qu'elle ait froid une seconde de plus dans sa vie.Elle est contre moi. Sa bouche cherche, hésite, trouve. Et puis ce bruit minuscule, ce petit bruit de succion qui me traverse le corps entier comme une décharge. Je retiens mon souffle.— Tu as mal ?La voix de Kael, basse, tout près. Il est assis au bord du lit, il n'a pas bougé depuis que je me suis installée.— Non.— Tu fais une tête...— Je fais la tête de quelqu'un qui ne savait pas.Je regarde Aria. Sa main est posée à plat sur ma poitrine, ses doigts écartés, comme si elle voulait tenir quelque chose de trop grand pour sa paume. Ses cils sont si pâles qu'on les devine à peine. Elle boit lentement, sérieusement, avec une concentration de petite vieille.— Je ne savais pas que c'était ça, dis-je.— Ça quoi ?— Ça. Ce poids-là.

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 107

    Chapitre 107KaelLa grande salle du palais est décorée pour célébrer la naissance d'Aria. Les bannières des meutes alliées pendent aux colonnes, les tables croulent sous les présents, et les chefs arrivent un à un pour s'incliner devant l'héritière. Selene est à mes côtés, Aria dans ses bras, endormie, paisible. Je devrais être heureux, je devrais savourer ce moment, mais je ne peux pas. Mon regard ne cesse de glisser vers les portes, vers les ombres, vers chaque visage qui entre.Le chef des Montagnes Blanches s'approche, offre un collier d'argent serti de pierres de lune.— Pour l'héritière, roi Kael. Qu'elle grandisse dans la lumière.Je le remercie d'un hochement de tête. Le chef des Forêts Noires pose une coupe ancienne à nos pieds, g

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 106

    Chapitre 106SeleneLa douleur est une vague qui me submerge, me soulève, me brise. Les guérisseuses s'activent autour de moi, leurs mains expertes, leurs voix calmes qui me guident, qui m'encouragent, qui me rappellent de respirer. Kael est là, agenouillé près du lit, ma main broyée dans la sienne, son visage pâle, ses yeux gris emplis d'une angoisse qu'il ne cache plus. Il n'a pas quitté la chambre depuis des heures, il n'a pas dormi, il n'a pas mangé, il n'a fait que veiller sur moi, prier, espérer.— Tu peux le faire, Selene. Tu es la femme la plus forte que je connaisse. Respire, je t'en supplie, respire.Sa voix tremble, et cette vulnérabilité me donne une force nouvelle. Je serre les dents, je pousse, et la douleur explose, m'arrache un cri, puis un autre, et soudain, un son nouveau emplit la pièce.

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 3

    Chapitre 3DarianLe hurlement de Selene traverse la forêt comme une flèche d'acier, et il atteint la salle du conseil où je me tiens, entouré des anciens qui me félicitent avec des sourires onctueux, des tapes dans le dos, des mots qui suintent l'hypocrisie.— Tu as bien fait, Darian, dit Merek en

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 2

    Chapitre 2 Selene— Je prendrai pour compagne Lysandra de la meute Ironclaw, fille aînée du chef Aldric, et cette alliance unira nos deux clans pour l'éternité.Les mots tombent comme des pierres dans un lac gelé, et je reste là, pétrifiée au bout de l'allée centrale, les doigts de mon père soudai

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 1

    Chapitre 1 SeleneJe me tiens devant le miroir de la chambre que j'occupe depuis l'enfance, et la robe blanche que j'ai cousue de mes mains brille sous la lumière argentée de la lune qui entre par la fenêtre ouverte, une robe simple mais pure, brodée de fils d'argent qui dessinent des motifs de lo

  • L'alliance du roi noir   Chapitre 8

    Chapitre 8SeleneLes terres désolées portent bien leur nom, et je les découvre au terme d'une marche interminable, une étendue de rocaille grise et de bruyère desséchée qui s'étire à perte de vue sous un ciel bas, lourd de nuages menaçants qui ne crèvent jamais, qui restent là, suspendus, comme un

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status