LOGINChapitre 5
Darian
La nuit est tombée depuis longtemps lorsque je réunis les anciens dans la salle du conseil, une pièce circulaire aux murs de pierre noire où les torches jettent des ombres mouvantes sur les visages fatigués de ceux qui gouvernent le clan Silverpine depuis des décennies.
L'odeur de la cire chaude se mêle à celle de la fumée de bois, et les flammes dansantes font scintiller les armes accrochées aux murs, des haches de cérémonie, des boucliers gravés de runes, des crânes de loups blanchis par le temps, tout l'attirail d'un pouvoir ancien qui pèse sur mes épaules comme une armure trop lourde.
Merek est à ma droite, fidèle et dangereux comme une lame mal aiguisée, et il me sert ce sourire carnassier que je connais trop bien, ce sourire qui dit qu'il est prêt à tout pour protéger les intérêts de la famille, même à salir ses mains, même à vendre son âme, même à détruire des innocents.
Les autres anciens sont assis en demi-cercle, leurs visages ridés éclairés par la lueur vacillante des torches : Thaddeus, le doyen, dont la barbe blanche descend jusqu'à la ceinture et dont les mains tremblent légèrement sur le pommeau de sa canne ; Orin, le maître des chasses, un colosse silencieux dont les yeux enfoncés ne trahissent jamais aucune émotion ; et les trois autres, des vieillards dont je ne prends même pas la peine de retenir les noms tant ils sont interchangeables, tant leur avis ne compte que par le poids de leur vote.
— Tu aurais dû la voir courir, ricane Merek en remplissant sa coupe de vin épicé, une vraie biche effarouchée, elle ne représente aucune menace.
— Tu te trompes, réponds-je d'une voix sourde, et je sens le poids de la malédiction qui pèse sur mes épaules comme une chape de plomb.
Je fais signe à un serviteur de fermer les portes, de tirer les verrous, de s'assurer que personne ne peut entendre ce qui va se dire entre ces murs, parce que ce que je m'apprête à révéler pourrait me coûter la vie, pourrait détruire tout ce que ma famille a construit depuis des générations.
— Selene connaît mon secret, Merek, et pas seulement les petits secrets de palais, les affaires de cœur ou les promesses trahies. Elle connaît la malédiction.
Le silence qui suit est si lourd qu'on entendrait une plume tomber sur la pierre, et Thaddeus pâlit, ses doigts se crispent sur sa canne, ses yeux s'écarquillent comme s'il venait de voir un fantôme.
— La malédiction du sang, murmure-t-il, et sa voix chevrote comme une flamme dans le vent, je croyais qu'elle avait disparu avec ton grand-père.
— Elle n'a jamais disparu, dis-je en serrant les poings, elle s'est seulement endormie, et elle se réveille à chaque génération, toujours plus forte, toujours plus destructrice.
Je n'ajoute pas que c'est cette malédiction qui a tué mon père, qu'il a fallu l'abattre comme une bête enragée, que ma mère a dû porter le deuil d'un monstre tout en faisant semblant de pleurer un héros.
Je n'ajoute pas que je sens déjà la bête gronder en moi, que certaines nuits je dois m'attacher à mon lit avec des chaînes de fer, que la lune sans visage est mon ennemie, et que si Selene parle, tout cela sera révélé au grand jour, et je serai chassé, exilé, peut-être même exécuté.
— Par la Déesse, souffle Orin en se signant, et sa voix grave résonne dans le silence comme un glas, comment as-tu pu garder cela secret si longtemps ?
— Parce que c'était mon devoir, dis-je d'une voix dure, parce que le clan a besoin d'un chef, parce que si la vérité éclate, les Ironclaw rompront l'alliance, les clans voisins nous attaqueront, et Silverpine disparaîtra de la carte.
Merek pose sa coupe sur la table, et son sourire carnassier s'est effacé, remplacé par une expression calculatrice, les sourcils froncés, les lèvres pincées.
— Si je comprends bien, dit-il lentement, cette petite louve détient le pouvoir de te détruire.
— Et de nous détruire tous avec moi, confirmé-je en le regardant droit dans les yeux, parce que si je tombe, qui crois-tu que les Ironclaw épargneront ? Toi, peut-être ? Les anciens ? Personne n'est à l'abri, Merek, personne.
— Alors il faut la faire taire, dit-il simplement, comme s'il parlait d'abattre un arbre ou de réparer un toit, et sa main caresse machinalement le manche de la dague glissée à sa ceinture.
— Je ne veux pas la tuer, réponds-je, et ma voix se brise presque sur ces mots, parce que malgré tout, malgré la trahison, malgré la peur, il reste au fond de moi une étincelle du jeune homme qui a aimé Selene, qui l'a sauvée des crocs d'un loup sauvage, qui lui a promis l'éternité.
— Il n'est pas nécessaire de la tuer, intervient Thaddeus, et sa voix est plus ferme maintenant, comme si l'urgence de la situation lui rendait sa vigueur d'antan, il suffit de la discréditer, de l'éloigner, de faire en sorte que personne ne croie un mot de ce qu'elle pourrait dire.
— Que proposes-tu ? demande Orin.
Je sors de sous ma cape un parchemin que j'ai préparé avant la réunion, un parchemin jauni que j'ai vieilli artificiellement en le frottant avec de la cendre et du thé, un parchemin qui porte le sceau des Lycans Noirs, ce clan maudit qui vit de l'autre côté des montagnes et que tous les clans honnêtes ont juré de détruire.
— Les Lycans Noirs, murmure Merek en reconnaissant le symbole, et un sourire mauvais étire à nouveau ses lèvres.
— Une lettre, dis-je en déroulant le parchemin, une lettre que le vieil Ardent aurait envoyée à Kael Draven lui-même, proposant une alliance, offrant des informations sur nos défenses, promettant d'ouvrir nos portes en échange d'une place dans le nouveau royaume.
— C'est de la folie, souffle Thaddeus, le vieil Ardent est un chasseur loyal, personne ne croira...
— Il n'a pas besoin d'être loyal, coupé-je froidement, il a besoin d'être coupable.
Je leur montre la signature, imitée à la perfection après des heures d'entraînement, le sceau, volé dans les archives du clan, et les termes de la lettre, suffisamment vagues pour ne pas être contredits, suffisamment précis pour être accablants.
— Il nous faudra des témoins, objecte Thaddeus, mais sa voix est moins ferme maintenant, comme s'il cherchait une dernière raison de refuser avant de céder.
— Je m'en charge, dit Merek avec empressement, j'ai des hommes, des trappeurs qui chassent près de la frontière, ils jureront avoir vu le vieil Ardent franchir la passe au cœur de la nuit.
— Et la fille ? demande Orin, et ses yeux se posent sur moi avec une intensité qui me fait baisser le regard.
Je ferme les paupières un instant, et je revois Selene, sa robe blanche déchirée, ses yeux gris pleins de larmes, sa voix qui ne tremblait pas quand elle m'a dit « tu avais fait une promesse ».
— Elle suivra ses parents en exil, murmuré-je, et si elle est sage, si elle tient sa langue, elle aura la vie sauve.
— Et si elle ne tient pas sa langue ? insiste Merek.
Je le regarde, et dans ses yeux, je vois la réponse qu'il attend, la réponse que je ne veux pas prononcer mais que je n'ai plus le courage de refuser.
— Si elle parle, nous n'aurons pas le choix.
Le vote a lieu dans la foulée, à main levée, et je vois les paumes se lever une à une, Thaddeus d'abord, puis Orin, puis les autres, comme des dominos qui tombent, comme des pierres qui roulent dans un gouffre, et Merek qui me regarde en souriant, et moi qui lève la main en dernier, scellant le destin des Ardent d'un geste qui me brûle la peau comme un fer rouge.
Demain, à l'aube, les gardes investiront la petite maison de bois au bord de la rivière, ils arrêteront le père et la mère, ils liront la sentence d'exil devant tout le village assemblé, et Selene, la douce Selene, la femme que j'ai failli épouser, deviendra une paria, une traîtresse, une ombre qui n'aura plus que ses yeux pour pleurer.
Je quitte la salle du conseil sans un mot, et dans le couloir désert, éclairé par les dernières torches qui vacillent, je m'arrête, le front appuyé contre la pierre froide, et je ferme les yeux.
— Que la Déesse Mère me pardonne, murmuré-je dans le silence.
Mais aucune voix ne me répond, et le vent qui s'engouffre sous les portes ressemble à un sanglot.
Chapitre 96SeleneLa lame de Kael brille contre la gorge de Mortain, et pourtant le sorcier ne tremble pas. Il nous fixe, adossé au mur de pierre humide, un sourire tordu sur ses lèvres blêmes. La crypte est glacée, l'air chargé d'une magie ancienne qui me donne la nausée, et je dois faire un effort surhumain pour rester debout, pour ne pas m'effondrer devant cet homme qui a tenté de tuer mon enfant.— Parle, ordonne Kael d'une voix sourde, vibrante de rage contenue. Parle maintenant, ou je te tranche la gorge.— Tu veux la vérité, loup ? ricane Mortain. Tu ne la supporteras pas.— Dis-la, craché-je, les mains serrées sur mon ventre. Dis-moi pourquoi tu as jeté ce sort sur un enfant innocent.Le rire de Mortain s'éteint, remplacé par une express
Chapitre 95KaelLe danger est là, partout, invisible, rampant dans les murs de ce palais comme un poison dans le sang. Depuis que Mortain a frappé Selene, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus. Je traque, je fouille, je cherche, avec une rage froide qui me consume, une peur sourde qui me ronge, une détermination qui ne faiblit jamais. Selene est affaiblie, pâle, mais elle refuse de rester alitée, elle refuse de se cacher, elle me suit, m'épaule, me conseille, comme elle me l'a promis. Et c'est avec elle, main dans la main, que nous remontons la piste du sorcier.Les indices sont minces, mais nous les suivons tous. Des serviteurs qui se souviennent d'une ombre, des gardes qui ont senti une présence, des torches qui se sont éteintes sans raison. Les couloirs du palais deviennent notre terrain de chasse, chaque porte une menace, chaque silence une embuscade
Chapitre 94SeleneLa nuit est tombée sur le palais, épaisse, silencieuse, inquiétante. Je suis seule dans nos appartements, assise près de la fenêtre, les mains posées sur mon ventre, sur cet enfant que je n'ai pas encore annoncé à Kael. Le secret me brûle les lèvres, mais chaque fois que je m'apprête à parler, la peur me retient. Pas maintenant, pas encore. Trop de dangers, trop d'ombres autour de nous.Je frissonne soudainement, sans raison. Un froid étrange envahit la pièce, comme si la température venait de chuter brutalement. Les torches vacillent, les flammes se couchent, presque étouffées, et une odeur âcre, malsaine, se glisse sous mes narines. Je me lève lentement, le cœur battant, les sens en alerte.— Qui est là ? murmuré-je d'une voix
Chapitre 93KaelLe messager se tient devant moi, le visage livide, les mains tremblantes, une lettre froissée serrée contre sa poitrine. Je le regarde sans comprendre, la fatigue de ces dernières semaines brouillant mes pensées, le poids des deux couronnes écrasant mes épaules. La salle du conseil est plongée dans une semi-pénombre, les torches crachotent, et les visages des conseillers autour de moi se tournent vers l'homme qui n'ose pas parler.— Parle, ordonné-je d'une voix plus sèche que je ne le voudrais. Que s'est-il passé ?— Majesté... le sorcier Mortain... il s'est évadé.Le silence tombe, si lourd, si brutal, que j'ai l'impression de recevoir un coup en pleine poitrine. Mortain. Ce nom que je croyais enterré, oublié, perdu dans les profondeurs de
Chapitre 92SeleneJe suis enceinte.La vérité s'est posée sur moi comme un oiseau fragile, et je n'ose plus bouger de peur de l'effrayer. Les mots de la guérisseuse résonnent encore dans le silence de nos appartements, suspendus entre les murs de pierre froide, entre les torchères qui brûlent doucement. Je suis enceinte. Un enfant de Kael grandit en moi. Un héritier. Une vie nouvelle, née de notre amour, de nos batailles, de nos nuits arrachées au chaos.Je devrais être heureuse. Je devrais sentir mon cœur éclater de joie, courir vers lui, me jeter dans ses bras, lui annoncer que notre amour a créé quelque chose de plus grand que nous. Mais je reste assise sur le rebord de la fenêtre, les mains posées sur mon ventre encore plat, le souffle court, la gorge serrée. La joie est l&ag
Chapitre 91KaelLe poids des deux couronnes m'écrase. Assis sur le trône de basalte, au centre de cette salle immense qui fut celle de mon ennemi, je sens le froid de la pierre traverser mes vêtements, remonter le long de mon dos, s'insinuer dans ma poitrine. Deux royaumes, deux peuples, deux meutes entières tournent leurs regards vers moi, attendant des ordres, des jugements, des décisions que je me sens incapable de prendre. Je n'ai jamais voulu régner, je n'ai jamais désiré ce pouvoir. Il est là pourtant, posé sur mes épaules comme une chape de fer, plus lourd que toutes les armures que j'ai portées au combat.Les conseillers défilent sans fin. Les émissaires se succèdent. Les chefs de meutes viennent me parler de frontières à protéger, d'alliances à consolider, de traités anciens
Chapitre 1 SeleneJe me tiens devant le miroir de la chambre que j'occupe depuis l'enfance, et la robe blanche que j'ai cousue de mes mains brille sous la lumière argentée de la lune qui entre par la fenêtre ouverte, une robe simple mais pure, brodée de fils d'argent qui dessinent des motifs de lo
Chapitre 8SeleneLes terres désolées portent bien leur nom, et je les découvre au terme d'une marche interminable, une étendue de rocaille grise et de bruyère desséchée qui s'étire à perte de vue sous un ciel bas, lourd de nuages menaçants qui ne crèvent jamais, qui restent là, suspendus, comme un
Chapitre 7SeleneJe ne sais pas combien de temps je reste prostrée sur les pavés, le goût du sang dans la bouche, les oreilles bourdonnantes, le cœur en charpie, mais quand je relève enfin la tête, la place est presque vide, seuls quelques traînards s'attardent pour me jeter des regards mauvais av
Chapitre 6SeleneL'aube est grise et glacée lorsque je franchis enfin les portes du village, les vêtements en lambeaux, les pieds nus et blessés, les cheveux emmêlés par le vent et la course folle de la nuit, et le silence qui m'accueille est pire qu'un hurlement, un silence lourd, anormal, un sile







