LOGINChapitre 7
Selene
Je ne sais pas combien de temps je reste prostrée sur les pavés, le goût du sang dans la bouche, les oreilles bourdonnantes, le cœur en charpie, mais quand je relève enfin la tête, la place est presque vide, seuls quelques traînards s'attardent pour me jeter des regards mauvais avant de s'éloigner à leur tour.
Je me relève, les genoux écorchés qui saignent à travers le tissu déchiré de ma robe, la joue en feu là où la gifle d'un garde a laissé une empreinte brûlante qui pulse au rythme de mon cœur, et je titube jusqu'à l'estrade du conseil, cette estrade où Darian trône encore, entouré de ses anciens, de ses gardes, de ses faux témoins qui détournent le regard à mon approche.
— Darian de Silverpine, regarde-moi.
Ma voix est rauque, brisée par les cris et les larmes, mais elle porte, elle porte dans le silence hostile de cette place où j'ai grandi, où j'ai aimé, où j'ai cru que la justice existait.
Il ne bouge pas, les yeux fixés sur un point au-dessus de mon épaule, et ce refus de me regarder est pire que toutes les insultes, pire que la gifle, pire que les crachats, parce qu'il me nie, il nie mon existence, il nie notre histoire, il nie la promesse qu'il m'a faite sous la Lune de Sang.
— Regarde-moi, espèce de lâche, regarde la femme que tu as trahie et ose lui dire en face que son père est un traître.
— La sentence a été prononcée, répond-il d'une voix neutre, impersonnelle, la voix d'un juge qui récite un verdict écrit par d'autres, et il n'y a rien à ajouter.
— Rien à ajouter ? hurlé-je en montant les premières marches de l'estrade, et les gardes s'interposent, leurs piques croisées devant ma poitrine, le métal froid qui frôle ma peau, mais je ne recule pas, rien à ajouter quand on condamne un innocent sur la foi d'une lettre fabriquée, d'un sceau volé, de témoins achetés ?
— Mesure tes paroles, Selene, intervient Merek en posant la main sur le manche de sa dague, son sourire carnassier qui s'efface pour laisser place à une lueur dangereuse dans ses yeux porcins, tu es déjà bien chanceuse de ne pas partager le sort de tes parents.
— La chance n'a rien à voir là-dedans, Merek, craché-je en le défiant du regard, et tu le sais aussi bien que moi, vous savez tous que mon père est innocent, vous savez tous que cette accusation est un mensonge.
— Innocent ? dit Darian en se levant lentement, et sa voix est glaciale, coupante comme une lame de janvier, tu veux des preuves de sa culpabilité, Selene ? Tu veux les voir de tes propres yeux ?
Il saisit un parchemin jauni sur la table des anciens, le brandit devant moi, le déroule sous mes yeux, et je vois le sceau des Lycans Noirs, une tête de loup aux yeux de braise, et la signature qui imite celle de mon père, et les mots qui dansent devant mes yeux, des mots de trahison, des mots qui proposent une alliance, des mots qui offrent nos défenses en échange d'un titre.
— Voici la lettre que ton père a envoyée au Roi Noir, voici la preuve de sa trahison.
— C'est un faux, murmuré-je, les larmes qui montent, c'est un faux et tu le sais, Darian, ce n'est pas l'écriture de mon père.
— Et voici les témoins, reprend-il sans même m'accorder un regard, trois hommes qui s'avancent, des trappeurs que je connais, des hommes qui buvaient à la taverne avec mon père, qui riaient avec lui, et qui aujourd'hui l'accusent sans trembler, le visage fermé, les yeux fuyants.
— Jurez-vous avoir vu Aldric Ardent franchir la passe des montagnes au cœur de la nuit ? demande Darian d'une voix forte.
— Nous le jurons, répondent-ils en chœur, leurs voix plates, récitées, des voix qui ne tremblent pas parce qu'elles ont été achetées.
— Ils mentent, Darian, ils mentent parce que tu les as payés, parce que tu leur as promis des terres ou de l'argent, parce que tu veux enterrer la vérité.
— La vérité, dit-il en s'approchant de moi, si près que je sens son souffle sur mon visage, la vérité, Selene, c'est que les preuves sont accablantes, que les témoins ont parlé, et que ta parole, la parole d'une femme humiliée, ne vaut rien contre celle d'un chef de clan.
— La vérité, c'est que tu es un menteur et un traître, murmuré-je, et que tu le sais.
Il recule, lève la main, et sa voix s'élève de nouveau, solennelle, impitoyable, la voix d'un faux juge qui prononce une fausse sentence.
— Pour trahison envers le clan Silverpine, la famille Ardent est chassée de nos terres à jamais.
Les gardes m'empoignent, me traînent hors de la place sans ménagement, mes pieds nus qui raclent les pavés, mes bras tordus derrière mon dos, et la foule qui s'est reformée autour de moi, une foule de visages que je connais, des visages qui riaient avec moi aux fêtes de la moisson, qui dansaient à mon mariage avorté, et qui aujourd'hui me jettent des pierres.
La première me frappe à l'épaule, un galet tranchant qui déchire le tissu et la chair, une douleur fulgurante qui irradie dans mon bras.
La deuxième atteint mon front, et le sang coule, chaud, poisseux, m'aveuglant à moitié tandis que je titube sous les huées.
— Traîtresse, hurle une femme que je reconnais, la boulangère qui me donnait des friandises quand j'étais petite, et sa voix est chargée d'une haine que je ne lui ai jamais connue.
— Retourne chez les Lycans, renchérit un homme en lançant une motte de terre qui s'écrase sur ma joue.
— Que la Déesse Maudisse ta lignée, crache une vieille, son visage ridé tordu par une rage fanatique.
Une autre pierre m'atteint au dos, une autre encore à la jambe, et je vacille, je manque de tomber, mais je ne tombe pas, je reste debout, les dents serrées, le sang qui coule dans mes yeux, et j'avance, un pas après l'autre, sous la grêle de pierres et de crachats, sous les insultes et les malédictions.
Les portes du village sont là, grandes ouvertes sur la lande grise, et je les franchis sans me retourner, le dos droit malgré les blessures, la tête haute malgré le sang, et derrière moi, la haine continue de pleuvoir, mais je ne l'entends plus, je n'entends plus que le battement de mon cœur et la promesse que je me fais à moi-même.
Je survivrai, et un jour, je reviendrai.
Chapitre 102SeleneJe me tiens droite malgré le poids de mon ventre, les mains croisées devant moi, le regard fixé sur la femme qui vient de franchir les portes de la salle du trône. Lysandra, cheffe des vampires, est plus belle que je ne l'imaginais, d'une beauté pâle et irréelle, comme sculptée dans le marbre et la lumière lunaire. Ses cheveux noirs tombent en cascade sur ses épaules, ses yeux sont d'un violet sombre, presque noir, et ses lèvres esquissent un sourire qui n'atteint pas son regard.— Reine Selene, dit-elle d'une voix basse, mélodieuse, chargée d'un pouvoir ancien. Je suis honorée de vous rencontrer enfin.— Cheffe Lysandra, réponds-je en inclinant légèrement la tête. Asseyons-nous, nous avons beaucoup à discuter.Elle s'as
Chapitre 101KaelLa salle du trône est plongée dans une semi-obscurité que les torches ne parviennent pas à dissiper, comme si une ombre invisible s'était glissée dans la pierre et refusait d'en sortir. Je suis assis sur le trône de basalte, les mains crispées sur les accoudoirs, le regard fixé sur les portes massives que l'on vient d'ouvrir. Selene est à ma droite, droite malgré son ventre arrondi, et je sens sa tension comme on sent venir l'orage.Ils entrent. Quatre silhouettes enveloppées de capes noires aux reflets argentés, le visage pâle comme la lune, les yeux luisant d'un éclat rouge dans la pénombre. Leur démarche est lente, fluide, presque irréelle, et le silence qui les accompagne est plus oppressant que tous les cris de guerre.— Roi Kael, dit le premier d'ent
Chapitre 100SeleneLa grossesse se déroule paisiblement, presque trop paisiblement. Chaque matin, je me réveille avec une énergie nouvelle, mon ventre s'arrondit doucement, et je sens la vie de notre enfant se renforcer de jour en jour. Les guérisseuses viennent régulièrement, m'examinent, me rassurent, et leurs sourires s'élargissent à chaque visite. Kael, malgré sa peur, a appris à desserrer un peu son étreinte, à me laisser respirer, à me faire confiance. Il pose souvent sa main sur mon ventre, parle à l'enfant, et dans ses yeux gris, je vois une tendresse qui me bouleverse.Mais ce soir, un épuisement étrange me gagne, plus profond que la simple fatigue de la journée. Je m'allonge sur le lit, ferme les yeux, et glisse dans un sommeil lourd, presque immédiat, comme si une force douce m'attirai
Chapitre 99KaelJe la regarde se lever du lit, ses gestes lents, son ventre qui s'arrondit sous la robe légère, et je sens mon cœur se serrer d'une peur que je ne maîtrise plus. Chaque matin, je me réveille avec cette angoisse au creux de la poitrine, cette certitude que le danger rôde, que les ténèbres attendent un moment d'inattention pour frapper de nouveau. J'ai failli la perdre. J'ai failli perdre notre enfant. Alors je surveille tout, je contrôle tout, je protège comme un loup dont la tanière est menacée.— Tu as encore posté des gardes devant la porte, dit Selene sans se retourner, une pointe d'impatience dans la voix.— Deux, seulement. Pour ta sécurité.— Pour ma sécurité, répète-t-elle en se tournant enfin vers moi. Kael, je
Chapitre 98SeleneLa crypte est redevenue silencieuse, mais je sens encore la morsure du froid sur ma peau, l'odeur du sang de Mortain qui se mêle à la poussière des tombes. Kael me tient par la taille, son bras solide autour de moi, et nous remontons lentement les escaliers de pierre, suivis par les guérisseuses épuisées qui portent encore leurs fioles et leurs herbes. Mon ventre ne brûle plus, la douleur s'est retirée comme une marée, et je sens de nouveau cette vie en moi, frémissante, fragile, mais bien présente.L'enfant est sauvé. Notre enfant est sauvé.Je lève les yeux vers Kael. Il est pâle, le visage marqué par le combat, le sang de Mortain tachant encore sa chemise. Ses mâchoires sont serrées, son regard fixé sur le couloir devant nous, et je devine qu'il retien
Chapitre 97KaelJe ne laisse pas à Mortain le temps de savourer sa victoire. D'un geste brusque, je le plaque contre le mur, mon avant-bras écrasant sa gorge, et je le fouille pour lui retirer toute arme, tout artefact capable de nuire. Il ricane encore, mais sa voix se brise dans un râle. Derrière moi, Selene est blême, les mains crispées sur son ventre, les larmes coulant sur ses joues.— Tu ne perds rien pour attendre, murmure le sorcier dans un souffle.— Tais-toi, dis-je sans le regarder. Selene, fais venir les guérisseuses. Vite.Elle hoche la tête, disparaît un instant dans l'escalier, puis revient accompagnée de trois femmes en robes blanches, leurs visages graves, leurs mains emplies d'herbes et de fioles. Elles s'agenouillent autour d'elle, tracent un cercle de sel et de cendres, entonnent un
Chapitre 8SeleneLes terres désolées portent bien leur nom, et je les découvre au terme d'une marche interminable, une étendue de rocaille grise et de bruyère desséchée qui s'étire à perte de vue sous un ciel bas, lourd de nuages menaçants qui ne crèvent jamais, qui restent là, suspendus, comme un
Chapitre 3DarianLe hurlement de Selene traverse la forêt comme une flèche d'acier, et il atteint la salle du conseil où je me tiens, entouré des anciens qui me félicitent avec des sourires onctueux, des tapes dans le dos, des mots qui suintent l'hypocrisie.— Tu as bien fait, Darian, dit Merek en
Chapitre 2 Selene— Je prendrai pour compagne Lysandra de la meute Ironclaw, fille aînée du chef Aldric, et cette alliance unira nos deux clans pour l'éternité.Les mots tombent comme des pierres dans un lac gelé, et je reste là, pétrifiée au bout de l'allée centrale, les doigts de mon père soudai
Chapitre 1 SeleneJe me tiens devant le miroir de la chambre que j'occupe depuis l'enfance, et la robe blanche que j'ai cousue de mes mains brille sous la lumière argentée de la lune qui entre par la fenêtre ouverte, une robe simple mais pure, brodée de fils d'argent qui dessinent des motifs de lo







