LOGINCinq jours. Cinq jours où l’air du bureau est devenu irrespirable.
Je me répète que c’est mieux ainsi : on se parle à peine, on ne se regarde plus, on joue la comédie parfaite du patron et de l’assistante irréprochable. Je me le répète en boucle, comme une prière, chaque matin devant le miroir pendant que je noue mon chignon trop serré. Mais mon corps, lui, n’écoute rien.
Il suffit qu’Ethan passe derrière moi pour que ma peau se couvre de frissons. Il suffit qu’il prononce mon prénom d’une voix neutre (« Amelia, le rapport Morrison ») pour que mon ventre se contracte violemment. Je passe mes soirées à me doucher à l’eau glacée, à compter les heures avant de le revoir, à me haïr de désirer un homme marié.
Vendredi 17 h 12. L’open space se vide peu à peu. Les néons commencent à grésiller doucement, comme fatigués de la semaine. Je range mes stylos, je ferme mon ordinateur, je me dis que ce soir je rentrerai tôt, que je commanderai une pizza et que je regarderai n’importe quoi pour ne plus penser.
L’interphone grésille.
« Amelia. Mon bureau. Tout de suite. »
Sa voix est basse, posée, mais il y a quelque chose dedans qui me fait frissonner avant même d’avoir bougé.
Je traverse le couloir sur des jambes déjà molles. La porte est entrouverte. Je la pousse, entre, referme derrière moi. Le clic du verrou qu’il tourne me fait l’effet d’un coup de feu.
Il est adossé au bord de son bureau, bras croisés, chemise anthracite ouverte sur le col, manches retroussées jusqu’aux coudes. Ses avant-bras sont tendus, veines saillantes. Il me regarde comme on regarde une proie qu’on a décidé de ne plus lâcher.
Je reste près de la porte, sac contre ma poitrine, bouclier dérisoire.
« Tu m’évites depuis lundi », dit-il simplement.
Je secoue la tête, trop vite. « Non. On travaille. C’est tout. »
Il sourit. Lentement. Dangereusement. « Menteuse. »
Un pas. Puis un autre. Je recule jusqu’à ce que mon dos heurte la bibliothèque. Les livres de droit derrière moi tremblent légèrement.
Il s’arrête à trente centimètres. Je sens la chaleur de son corps, son parfum boisé, la tension qui émane de lui comme une onde électrique.
« Regarde-moi », ordonne-t-il doucement.
Je lève les yeux. Erreur. Ses pupilles sont dilatées, presque noires.
« Dis-moi que tu ne penses plus à moi la nuit Amélia »
Je déglutis. « Tu as une femme, Ethan. » Ma voix tremble.
Il ricane, un son rauque qui me fait frissonner. « Oublie-la. »
Sa main effleure ma hanche, juste un frôlement à travers le tissu de ma jupe. « Ici, entre ces quatre murs,
il n’existe qu’une seule femme ici. Toi. »
Il prend mes poignets, lentement, les plaque contre son torse.
Je sens son cœur cogner sous ma paume, rapide, violent. « Sens comme tu me fais ça », murmure-t-il.
Je devrais retirer mes mains. Je les laisse là.
D’un mouvement fluide il me retourne, me penche légèrement en avant. Mon ventre heurte le bord du bureau, mes mains s’agrippent instinctivement au bois. Il se colle à moi par derrière. Tout son corps contre le mien. Et là, je le sens. Son sexe, dur comme l’acier, qui se presse contre mes fesses à travers nos vêtements. Un gémissement m’échappe, je ne peux pas le retenir.
Il resserre un bras autour de ma taille, l’autre main glisse sur ma cuisse, remonte lentement sous ma jupe.
Sa bouche effleure ma nuque, juste sous l’oreille. « Tu le veux, Amelia. »
Sa voix est rauque, presque brisée. « Dis-moi que je t’ai manqué. »
Je ferme les yeux, vaincue.
« Tu m’as manqué… tellement. » Il pousse un grognement de satisfaction, mordille doucement ma peau.
« J’ai vu comment tu me regardais toute la semaine. Tes yeux qui me suppliaient. Tes cuisses que tu serrais dès que je passais. »
Sa main atteint le bord de ma culotte. Ses doigts effleurent la dentelle trempée.
« Putain, écoute-toi Amélia », souffle-t-il contre mon oreille.
« Tu es déjà prête à me supplier. »
Il appuie un peu plus son bassin, frotte lentement. Je sens chaque centimètre de lui.
Je gémis encore, plus fort.
« Tu vois ce bureau ? » murmure-t-il en désignant la surface en chêne devant moi.
Je hoche la tête, incapable de parler. « Rien ne m’empêche de te pencher dessus tout de suite. De relever cette jupe. De t’écarter les jambes. »
Il pousse un peu plus, son érection glisse entre mes fesses. « Imagine ta joue contre le bois froid, tes mains qui griffent le bord, et moi qui te prends si fort que tu oublies ton propre nom. »
Je suis au bord de l’explosion. Mon corps tremble, mes genoux flanchent. Je suis prête à dire oui. Prête à tout.
Toc toc toc.
On se fige. La voix de Marc, derrière la porte : « Monsieur Blackwell ? La conférence avec Singapour commence dans deux minutes. Ils vous attendent en salle 1. »
Ethan jure entre ses dents, un son rageur. Il recule d’un pas, me libère. Je reste pliée en deux sur le bureau, haletante, les cheveux dans la figure, les jambes qui ne me portent plus.
Il se passe une main dans les cheveux, se rajuste rapidement. Son regard est noir, sauvage, frustré. « Excuse moi », lâche-t-il en passant devant moi. Il ouvre la porte, sort sans se retourner.
Je reste seule. Seule avec le bruit de ma respiration chaotique, seule avec la chaleur qui pulse entre mes cuisses, seule avec l’odeur de son corps encore collée à ma peau.
Je me redresse lentement, les mains tremblantes. Je touche mes lèvres gonflées, mes cheveux décoiffés. Je regarde le bureau. Le bois froid. L’endroit exact où il voulait me prendre.
Et je sais, avec une certitude terrifiante, que si la porte n’avait pas frappé, j’aurais dit oui. Et je l’aurais laissé faire jusqu’à ce que je hurle.
Je ramasse mon sac, je sors du bureau comme une somnambule. Dans l’ascenseur, je regarde mon reflet : yeux brillants, lèvres mordues, air d’avoir été à deux doigts d’être dévorée vivante.
Et le pire, c’est que je veux y retourner. Tout de suite. Maintenant. Peu importe qui il est dehors. Peu importe qui attend à la maison.
Je suis perdue. Et je n’ai jamais eu autant envie de me perdre.
Ethan avait une idée en tête.Je le voyais bien à la façon dont il conduisait la voiture , sans rien qui puisse trahir qui se cachait derrière le volant. Ses mains étaient détendues sur le volant, posées avec cette assurance tranquille qu’il avait dans tout ce qu’il faisait, mais le coin de ses lèvres était relevé en ce sourire particulier. Un sourire en coin, discret, presque secret, qui disait clairement : « J’ai une surprise, et je meurs d’envie de voir ta tête quand tu vas découvrir. »On avait quitté l’hôpital depuis trente minutes environ.La voiture avait quitté les rues familières de la ville depuis un moment déjà. Les immeubles bas, les fast-foods, les stationsservice au néon avaient cédé la place à des routes secondaires, puis à des routes de campagne. On traversait le Missouri profond, celui qu’on ne montre pas dans les cartes postales : des champs nus en cette saison, labourés et dormants, attendant le printemps. Des silos à grain rouillés se dressaient comme des sentinell
On resta silencieux un moment, debout sur le trottoir, le froid nous enveloppant. Puis il parla de nouveau, la voix plus basse, plus hésitante.— Amelia... Je sais que c’est peut-être pas le moment, et dis-moi si je dépasse les bornes, mais... pour les soins de ta mère. Les frais médicaux, tout ça. Si vous avez besoin d’aide financière, je peux...Je le regardai, stupéfaite.— Ethan, non. C’est hors de question.— Pourquoi ? Je peux me le permettre, tu le sais. Ce serait rien pour moi, mais pour vous ça pourrait tout changer. Des soins, des traitements, une meilleure chambre, des spécialistes...— Non, répétai-je plus fermement. C’est gentil, vraiment. Plus que gentil. C’est... c’est énorme, ce que tu proposes. Mais je ne peux pas accepter. Pas ça.Il me regarda, cherchant à comprendre.— Pourquoi ? Amelia, c’est ta mère. Si l’argent peut lui offrir plus de temps, plus de confort, laisse moi t'aider ?Sa question me frappa en plein cœur. Je sentis les larmes menacer à nouveau.— C’est
Il était là.À trois mètres de moi, adossé à une berline noire garée en double file, les feux éteints. Rien à voir avec le Ethan Blackwell que je connaissais. Pas de costume sur mesure. Pas de montre de luxe. Juste un manteau noir tout à fait banal, un jean sombre sans marque apparente, des baskets anonymes. Une casquette de baseball enfoncée sur les yeux cachait une partie de son visage, et une écharpe grise remontée jusqu’au nez dissimulait le reste. Seuls ses yeux dépassaient. Ces yeux clairs que j’aurais reconnus entre mille.Je restai figée une seconde, deux secondes, une éternité. Mon cerveau refusait de traiter l’information. Ethan. Ici. Dans cette ville paumée du Texas. Devant cet hôpital où ma mère était en train de mourir.— Ethan... ?Ma voix sortit étranglée, à peine un murmure.Il retira sa casquette d’un geste lent, laissa son écharpe retomber. Son visage apparut, fatigué, les traits tirés, mais ses yeux... ses yeux étaient braqués sur moi avec une intensité qui me trave
C’était comme si l’univers s’acharnait. Comme si j’avais fait quelque chose de mal dans une vie antérieure et que je payais maintenant, en une seule fois, toutes mes mauvaises actions.À l’hôpital, on paya le taxi en liquide sans attendre la monnaie et on courut à l’intérieur. Les couloirs sentaient le désinfectant et la maladie, cette odeur fade et écœurante que je commençais à détester. On monta directement au quatrième par l’ascenseur, sans parler, sans se regarder, juste main dans la main, soudées par la peur.La chambre de ma mère était au bout du couloir, porte numéro 412.Quand on arriva, la porte était ouverte. L’intérieur était plein de monde : deux infirmières, un médecin en blouse blanche, un vigile près de la porte un vigile, comme si ma mère était une prisonnière, comme si elle avait commis un crime. Ma mère était dans son lit, attachée par des perfusions, les yeux fermés, le visage enfin paisible sous l’effet des sédatifs. Elle avait l’air si petite soudain. Si fragile.
Sa voix était pleine de larmes et de soulagement, et ce mélange me brisa le cœur plus que tout. Je craquai immédiatement. Les mots sortirent en vrac, entre deux sanglots.— Elle a un cancer. Stade 4. Poumon. Métastases au foie. Elle a fumé toute sa vie, on lui a dit d’arrêter, elle a jamais écouté, et maintenant c’est trop tard, c’est beaucoup trop tard, et je... je sais pas quoi faire, Chloé , je sais pas...lola resta silencieuse une seconde, le temps d’encaisser. Puis elle murmura :— Oh mon Dieu... Je suis tellement désolée. Tellement.Lena prit le relais sur haut-parleur. Je l’imaginai dans leur appartement, lola en pyjama sur le canapé, Lena qui sort de la douche en entendant ma voix.— Tu es où là ? demanda Chloé.— Chez ma mère. Enfin... dans la maison. Je vais y aller tout à l’heure, dès que je peux. Je sais pas si je suis prête à la revoir dans cet état . C’est stupide, hein ? C’est ma mère.— C’est pas stupide, dit Lola fermement. C’est humain. Tu as le droit d’avoir peur.
Le lendemain matin, je me réveillai dans mon ancienne chambre avec la sensation d’avoir dormi sur un matelas de pierre.La lumière grise de février filtrait à travers les rideaux en polyester jauni, cette même lumière terne que je connaissais depuis l’enfance, celle des matins d’hiver où il n’y avait rien d’autre à faire que de rester au lit à écouter la pluie. L’air portait encore cette odeur caractéristique de la maison : tabac froid incrusté dans les murs, vieux bois ciré, et une pointe de moisi qui venait du grenier. Des odeurs que j’avais passé des années à essayer d’oublier, et qui me sautaient maintenant à la gorge comme pour me rappeler d’où je venais.J’avais mal partout.Au dos, à cause du matelas trop mou qui datait probablement de l’administration Reagan. Aux tempes, à cause des larmes que j’avais retenues toute la nuit, bloquées là comme un nœud impossible à défaire. Au cœur, à cause de ce que j’avais appris hier. Ce mot de quatre lettres qui résonnait encore dans ma tête







