Mag-log inIl est 14 h 43 quand la porte de l’ascenseur s’ouvre enfin.
Je le vois avant même qu’il ne franchisse le seuil de l’open space. Costume anthracite impeccable, cheveux un peu plus en bataille que d’habitude, la mâchoire serrée comme s’il avait passé la matinée à grincer des dents. Il traverse le couloir d’un pas rapide, sans regarder personne… jusqu’à moi.
Nos regards se croisent.
Une seconde. Pas plus.
Mais cette seconde me brûle la rétine. Il y a quelque chose de sombre, d’épuisé, presque de dangereux dans ses yeux. Puis il détourne la tête et continue vers son bureau comme si je n’existais pas.
Je reste figée sur ma chaise, les doigts crispés sur ma souris.
Je veux me lever.
Je veux le suivre.
Je veux lui hurler : « Tu es marié, espèce de salaud ? »
Je ne bouge pas.
Cinq minutes plus tard, l’interphone grésille sur mon poste.
Sa voix, basse, autoritaire, sans aucune chaleur.
« Amelia. Dans mon bureau. Tout de suite. »
Je raccroche. Mes jambes tremblent déjà.
Je traverse l’open space sous les regards curieux. Je ferme la porte derrière moi. Le clic résonne comme un verrou.
Il est debout derrière son bureau, les mains dans les poches, dos à la baie vitrée. Il ne m’invite pas à m’asseoir.
Je reste debout aussi.
Silence.
Je craque la première.
« Votre femme va mieux ? »
Ma voix est plus froide que je ne le voulais.
Il pince les lèvres.
« Oui. Juste un coup du lapin. Merci. »
Il détourne les yeux, regarde un dossier, le repose.
« Le dossier Morrison. J’ai besoin que tu… »
Je le coupe.
« Non. On va pas parler du dossier Morrison. »
Il relève la tête, surpris.
« Pardon ? »
Je fais un pas.
« Tu es marié, Ethan. »
Ce n’est pas une question.
Il se fige. Une seconde. Deux.
Puis il soupire, comme si c’était une corvée.
« Oui. »
Un seul mot. Sec. Sans excuses.
Je sens la colère monter, brûlante.
« Et tu trouves ça normal de me dire “je vous veux” dans un ascenseur ? De liker ma story à 3 h du matin pendant que je suis collée à un autre mec ? Tu trouves ça normal de jouer avec moi comme ça ? »
Il serre la mâchoire.
« Je n’ai jamais joué. »
« Ah non ? Alors c’est quoi, ça ? Une crise de la quarantaine ? Ta femme te fait chier et tu te défoules sur l’assistante ? »
Il fait un pas vers moi, les yeux noirs.
« Attention à ce que tu dis. »
« Non, toi, attention. Tu crois que je suis quoi ? Un jouet que tu prends quand tu t’ennuies dans ton mariage parfait ? »
Il ricane, froid.
« Tu veux vraiment qu’on parle de qui a commencé, Amelia ? »
Il avance encore.
« Parce que je te rappelle que tu n’as jamais demandé non plus. Pas une seule fois. “Ethan, tu es célibataire ?” Rien. Tu t’es contentée de me regarder avec ces grands yeux et de me laisser croire que tu voulais la même chose que moi. »
Je recule d’un pas.
« Je… je ne savais pas ! »
« Et si tu l’avais su ? »
Sa voix baisse, devient dangereusement douce.
« Dis-moi la vérité. Si tu avais vu une alliance à mon doigt dès le premier jour… est-ce que tu aurais arrêté de me regarder comme tu me regardes ? Est-ce que tu aurais arrêté de rougir quand je te frôle ? Est-ce que tu aurais dit non dans cet ascenseur ? »
Je reste sans voix.
Parce que je ne sais pas.
Je ne sais vraiment pas.
Il avance encore. On est à moins d’un mètre maintenant.
« Réponds-moi, Amelia. »
Je secoue la tête, incapable de parler.
Il sourit, mais ce n’est pas un sourire gentil.
« Tu vois. Tu es aussi coupable que moi. »
Il est si proche que je sens sa chaleur, son parfum, cette odeur qui me rend folle depuis des semaines.
« Tu voulais que je franchisse la ligne. Tu l’as suppliée avec chaque regard, chaque souffle, chaque fois où tu humidifiais tes lèvres en me regardant. »
Je recule jusqu’à toucher le bord de son bureau.
« Ce n’est pas vrai… »
Ma voix tremble.
Il pose ses deux mains de part et d’autre de moi sur le bureau, m’enfermant sans me toucher.
« Menteuse. »
Il penche la tête, sa bouche à quelques centimètres de la mienne.
« Tu sais ce que je pense ? »
Je ne réponds pas. Je ne peux pas.
« Je pense que même en sachant tout, tu serais là. Exactement là. À trembler. À attendre que je t’embrasse. »
Je ferme les yeux.
Je les rouvre.
Il me regarde comme s’il pouvait lire dans mon âme.
« Dis-moi d’arrêter, Amelia. Dis-le-moi maintenant et je te laisse partir. »
Sa voix est rauque, presque douloureuse.
Je devrais le dire.
Je devrais hurler « Arrête ».
Je devrais le gifler.
Je devrais sortir en claquant la porte.
Mais je ne fais rien.
Je reste là, prisonnière de ses bras, de son regard, de cette tension qui me liquéfie.
Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende.
Ma respiration est courte, saccadée.
Je suis hypnotisée. Complètement. Irrémédiablement.
Il le sait.
Il sourit, lentement, cruellement.
« C’est bien ce que je pensais. »
Il ne m’embrasse pas.
Il reste là, à dix centimètres, à me regarder me noyer.
Et moi, je me laisse couler.
Je ne sais plus qui je suis quand il me regarde comme ça.
Je ne sais plus ce que je veux.
Je ne sais plus où est le bien, où est le mal.
Je sais juste que je suis piégée.
Et que je n’ai aucune envie qu’il me libère.
Ethan avait une idée en tête.Je le voyais bien à la façon dont il conduisait la voiture , sans rien qui puisse trahir qui se cachait derrière le volant. Ses mains étaient détendues sur le volant, posées avec cette assurance tranquille qu’il avait dans tout ce qu’il faisait, mais le coin de ses lèvres était relevé en ce sourire particulier. Un sourire en coin, discret, presque secret, qui disait clairement : « J’ai une surprise, et je meurs d’envie de voir ta tête quand tu vas découvrir. »On avait quitté l’hôpital depuis trente minutes environ.La voiture avait quitté les rues familières de la ville depuis un moment déjà. Les immeubles bas, les fast-foods, les stationsservice au néon avaient cédé la place à des routes secondaires, puis à des routes de campagne. On traversait le Missouri profond, celui qu’on ne montre pas dans les cartes postales : des champs nus en cette saison, labourés et dormants, attendant le printemps. Des silos à grain rouillés se dressaient comme des sentinell
On resta silencieux un moment, debout sur le trottoir, le froid nous enveloppant. Puis il parla de nouveau, la voix plus basse, plus hésitante.— Amelia... Je sais que c’est peut-être pas le moment, et dis-moi si je dépasse les bornes, mais... pour les soins de ta mère. Les frais médicaux, tout ça. Si vous avez besoin d’aide financière, je peux...Je le regardai, stupéfaite.— Ethan, non. C’est hors de question.— Pourquoi ? Je peux me le permettre, tu le sais. Ce serait rien pour moi, mais pour vous ça pourrait tout changer. Des soins, des traitements, une meilleure chambre, des spécialistes...— Non, répétai-je plus fermement. C’est gentil, vraiment. Plus que gentil. C’est... c’est énorme, ce que tu proposes. Mais je ne peux pas accepter. Pas ça.Il me regarda, cherchant à comprendre.— Pourquoi ? Amelia, c’est ta mère. Si l’argent peut lui offrir plus de temps, plus de confort, laisse moi t'aider ?Sa question me frappa en plein cœur. Je sentis les larmes menacer à nouveau.— C’est
Il était là.À trois mètres de moi, adossé à une berline noire garée en double file, les feux éteints. Rien à voir avec le Ethan Blackwell que je connaissais. Pas de costume sur mesure. Pas de montre de luxe. Juste un manteau noir tout à fait banal, un jean sombre sans marque apparente, des baskets anonymes. Une casquette de baseball enfoncée sur les yeux cachait une partie de son visage, et une écharpe grise remontée jusqu’au nez dissimulait le reste. Seuls ses yeux dépassaient. Ces yeux clairs que j’aurais reconnus entre mille.Je restai figée une seconde, deux secondes, une éternité. Mon cerveau refusait de traiter l’information. Ethan. Ici. Dans cette ville paumée du Texas. Devant cet hôpital où ma mère était en train de mourir.— Ethan... ?Ma voix sortit étranglée, à peine un murmure.Il retira sa casquette d’un geste lent, laissa son écharpe retomber. Son visage apparut, fatigué, les traits tirés, mais ses yeux... ses yeux étaient braqués sur moi avec une intensité qui me trave
C’était comme si l’univers s’acharnait. Comme si j’avais fait quelque chose de mal dans une vie antérieure et que je payais maintenant, en une seule fois, toutes mes mauvaises actions.À l’hôpital, on paya le taxi en liquide sans attendre la monnaie et on courut à l’intérieur. Les couloirs sentaient le désinfectant et la maladie, cette odeur fade et écœurante que je commençais à détester. On monta directement au quatrième par l’ascenseur, sans parler, sans se regarder, juste main dans la main, soudées par la peur.La chambre de ma mère était au bout du couloir, porte numéro 412.Quand on arriva, la porte était ouverte. L’intérieur était plein de monde : deux infirmières, un médecin en blouse blanche, un vigile près de la porte un vigile, comme si ma mère était une prisonnière, comme si elle avait commis un crime. Ma mère était dans son lit, attachée par des perfusions, les yeux fermés, le visage enfin paisible sous l’effet des sédatifs. Elle avait l’air si petite soudain. Si fragile.
Sa voix était pleine de larmes et de soulagement, et ce mélange me brisa le cœur plus que tout. Je craquai immédiatement. Les mots sortirent en vrac, entre deux sanglots.— Elle a un cancer. Stade 4. Poumon. Métastases au foie. Elle a fumé toute sa vie, on lui a dit d’arrêter, elle a jamais écouté, et maintenant c’est trop tard, c’est beaucoup trop tard, et je... je sais pas quoi faire, Chloé , je sais pas...lola resta silencieuse une seconde, le temps d’encaisser. Puis elle murmura :— Oh mon Dieu... Je suis tellement désolée. Tellement.Lena prit le relais sur haut-parleur. Je l’imaginai dans leur appartement, lola en pyjama sur le canapé, Lena qui sort de la douche en entendant ma voix.— Tu es où là ? demanda Chloé.— Chez ma mère. Enfin... dans la maison. Je vais y aller tout à l’heure, dès que je peux. Je sais pas si je suis prête à la revoir dans cet état . C’est stupide, hein ? C’est ma mère.— C’est pas stupide, dit Lola fermement. C’est humain. Tu as le droit d’avoir peur.
Le lendemain matin, je me réveillai dans mon ancienne chambre avec la sensation d’avoir dormi sur un matelas de pierre.La lumière grise de février filtrait à travers les rideaux en polyester jauni, cette même lumière terne que je connaissais depuis l’enfance, celle des matins d’hiver où il n’y avait rien d’autre à faire que de rester au lit à écouter la pluie. L’air portait encore cette odeur caractéristique de la maison : tabac froid incrusté dans les murs, vieux bois ciré, et une pointe de moisi qui venait du grenier. Des odeurs que j’avais passé des années à essayer d’oublier, et qui me sautaient maintenant à la gorge comme pour me rappeler d’où je venais.J’avais mal partout.Au dos, à cause du matelas trop mou qui datait probablement de l’administration Reagan. Aux tempes, à cause des larmes que j’avais retenues toute la nuit, bloquées là comme un nœud impossible à défaire. Au cœur, à cause de ce que j’avais appris hier. Ce mot de quatre lettres qui résonnait encore dans ma tête







