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Chapitre 3 :

Author: Léo
last update publish date: 2026-02-08 14:22:49

Catalina

Le lendemain matin, je me tins devant les portes du Grand Éclat, les pieds sur le trottoir mouillé de la rue de Rivoli, le cœur aussi calme qu'un lac gelé.

L'hôtel se dressait devant moi comme un paquebot de pierre blanche. Huit étages de prestige, de marbre et de dorures. Les enseignes discrètes, les voituriers en livrée, les clients qui franchissaient le seuil avec cet air absent des gens trop riches pour remarquer le prix des choses. Tout ici respirait l'argent. L'argent ancien, celui qui ne se montre pas, qui se contente d'être.

La dernière fois que j'étais venue ici, c'était il y a sept ans. Je portais une robe de coton bleu et des sandales plates, et je tenais le bras de Lorenzo. Il m'avait offert un week-end à Paris pour mon anniversaire. Nous avions dîné au restaurant panoramique, dansé jusqu'à l'aube, fait l'amour dans une suite qui donnait sur la tour Eiffel. J'avais vingt et un ans. J'étais amoureuse. J'étais idiote.

Aujourd'hui, je portais un tailleur anthracite, des escarpins Louboutin, et un collier de perles noires qui valait plus que la voiture qui m'avait déposée. Aujourd'hui, je ne venais pas en invitée. Je venais en conquérante.

Je poussai la porte.

Le hall était une cathédrale de marbre et de cristal. Le plafond à caissons, les tapis épais, les lustres monumentaux. Le bruit feutré des conversations, le tintement lointain d'un piano. L'odeur du lys et du cuir.

Une hôtesse s'avança, sourire professionnel.

— Madame Mora ? M. Delville vous attend. Veuillez me suivre.

Je la suivis à travers un dédale de couloirs et d'escaliers privés. Le personnel nous croisait en silence, nous saluant d'un signe de tête. Tout le monde savait qui j'étais. Tout le monde savait pourquoi j'étais là. La nouvelle avait filtré.

Le bureau d'Armand Delville était au dernier étage. Une pièce immense, lambrissée de bois sombre, avec des fenêtres en ogive qui donnaient sur les jardins des Tuileries. Il se leva quand j'entrai, me tendit la main.

— Madame Mora. Félicitations. Votre chocolat a fait sensation.

— Je sais.

Il sourit, un peu surpris par mon aplomb, et me désigna un fauteuil. Je m'assis, posai mon sac sur mes genoux, croisai les jambes. Chaque geste était calculé. Rien n'était laissé au hasard.

— Puis-je vous offrir quelque chose ? Café, thé, champagne ?

— Rien, merci.

— Vous êtes directe.

— Je suis efficace. Vous avez lu le contrat ?

Il hocha la tête, se rassit derrière son bureau massif. Ses doigts effleurèrent une chemise cartonnée.

— Je l'ai lu. Je l'ai fait lire à nos avocats. Ils sont... impressionnés.

— Par les clauses d'exclusivité ?

— Par tout. La tarification dégressive conditionnée aux volumes, l'engagement de création de trois collections inédites par an, la clause de résiliation unilatérale en cas de baisse de qualité... Vous n'avez pas l'intention de nous décevoir, n'est-ce pas ?

— Je n'ai jamais déçu personne, mentis-je. Sauf ceux qui le méritaient.

Il ne releva pas. Il était trop intelligent pour cela.

— Avant de signer, reprit-il, j'aimerais comprendre quelque chose.

— Je vous écoute.

— Pourquoi Le Grand Éclat ? Vous auriez pu choisir n'importe quel palace en Europe. Le Ritz, le George V, le Meurice. Pourquoi nous ?

Je m'étais préparée à cette question. La réponse était simple, mais elle devait être dite avec conviction.

— Parce que vous êtes les premiers. Le Grand Éclat est le seul palace parisien à n'avoir jamais changé de direction depuis sa création. Vous êtes une famille, pas un fonds d'investissement. Vous comprenez la valeur du temps long. Je ne vends pas des chocolats pour une mode passagère. Je construis un empire. J'ai besoin de partenaires qui voient loin.

— Et Valenciaga ? Ils ne voyaient pas assez loin ?

La question était directe. Je la reçus sans ciller.

— Valenciaga est une institution, monsieur Delville. Une institution qui s'endort sur ses lauriers. Leurs chocolats n'ont pas changé de recette depuis quinze ans. Leurs présentations sont datées. Leur image est celle d'une dynastie qui se regarde dans le miroir en se trouvant belle. Vous n'achetez pas un produit. Vous achetez un nom. Et les noms, ça se démode.

Je me penchai légèrement en avant.

— Moi, je vous vends l'innovation. La surprise. L'émotion. Chaque chocolat que je crée raconte une histoire. Chaque bouchée est une expérience. Vos clients ne viennent pas au Grand Éclat pour manger ce qu'ils trouvent ailleurs. Ils viennent pour l'exception. Je suis l'exception.

Delville hocha lentement la tête.

— Vous n'aimez pas les Valenciaga, n'est-ce pas ?

— Je ne les connais pas personnellement. Je connais leurs produits. Et je sais que je peux faire mieux.

— Hum.

Il prit son verre d'eau, but une gorgée, le reposa. Ses doigts jouèrent avec le bord du sous-verre en cristal.

— Il y a une rumeur, vous savez. Dans les cercles professionnels. On dit que vous êtes apparue de nulle part, il y a trois ans. Que vous n'avez pas de passé. Pas de famille connue. Pas de formation traçable. Une femme sans histoire, c'est suspect dans notre monde.

— Une femme sans histoire, c'est une femme qui a choisi d'écrire la sienne plutôt que de subir celle des autres.

Il me regarda longuement. Je ne baissai pas les yeux.

— Vous êtes vraiment une négociatrice redoutable, finit-il par dire. Très bien. Gardez vos secrets. Mais sachez que si vous échouez...

— Je n'échouerai pas.

Il ouvrit la chemise cartonnée, en sortit deux exemplaires du contrat. Dix-sept pages. Chaque clause, chaque virgule, chaque astérisque avait été pesée, soupesée, négociée. Je connaissais ce contrat par cœur. Je l'avais rédigé moi-même.

Il signa le premier exemplaire, le fit glisser vers moi. Je pris mon stylo — un Montblanc noir, le même modèle que celui de mon père, celui qu'il utilisait pour noter ses recettes — et je signai à mon tour.

Le papier était lisse, l'encre brillante. Le bruit de la plume sur la page était aussi doux qu'un murmure.

— Voilà, dit Delville. C'est fait.

— C'est fait.

Il se leva, me tendit la main par-dessus le bureau. Je la serrai. Sa poigne était ferme, franche.

— Bienvenue au Grand Éclat, Madame Mora. J'espère que cette collaboration sera fructueuse.

— Elle le sera.

Je récupérai mon exemplaire, le glissai dans mon sac. Puis je me tournai vers la fenêtre. Paris s'étendait en contrebas, les toits gris, la Seine qui miroitait sous le soleil pâle, les tours de Notre-Dame au loin.

— Une dernière question, dis-je sans me retourner.

— Je vous en prie.

— Qui était votre interlocuteur chez Valenciaga ?

Un silence. J'entendis presque ses pensées s'entrechoquer. Pourquoi demande-t-elle cela ? Est-ce une question piège ?

— Matteo Valenciaga, répondit-il prudemment. Le fils cadet. Pourquoi ?

— Simple curiosité.

Je me retournai, lui adressai un sourire parfaitement neutre.

— Les familles sont des choses si... fascinantes.

Je sortis avant qu'il puisse répondre.

---

La voiture m'attendait devant l'hôtel. Je m'installai à l'arrière, posai le contrat sur mes genoux, et laissai échapper un souffle que je ne savais pas avoir retenu.

Matteo.

C'était donc le frère cadet qui gérait les appels d'offres de l'hôtellerie. Le maillon faible. Celui que tout le monde décrivait comme charmant mais inconstant, brillant mais paresseux, assoiffé de reconnaissance et incapable de la mériter. La première fissure dans le marbre Valenciaga.

Je connaissais déjà son point faible. Les dettes de jeu. Le Cercle de Minuit, un casino privé de Monaco où il perdait des sommes astronomiques avec la régularité d'un métronome. Marcus m'avait fourni le dossier un mois plus tôt. Quinze pages de dettes, de créanciers, d'échéances repoussées.

Matteo Valenciaga était une porte ouverte. Il suffisait de pousser.

Mon téléphone vibra. Un message de Marcus.

Félicitations. La nouvelle est déjà sur le fil. Valenciaga Holdings vient d'être informé.

Je souris. Un sourire froid, bref, que le chauffeur ne vit pas dans son rétroviseur.

Bien, répondis-je. Que la chasse commence.

---

Le soir même, je me tins devant la porte verrouillée de la seule pièce de mon loft dont je possédais seule la clé.

Mon loft était grand, clair, épuré. Du béton ciré au sol, des murs blancs, des meubles design que j'avais choisis sans joie. Rien ne dépassait. Rien ne traînait. Aucun souvenir, aucune photo, aucun objet personnel. Une cellule de nonne. Une forteresse.

Sauf cette pièce.

Je glissai la clé dans la serrure, tournai, poussai la porte. L'obscurité était totale. J'allumai la lumière. Un néon blafard clignota, puis se stabilisa.

Le Mur.

Je l'avais construit trois ans plus tôt, dans les premiers mois qui avaient suivi mon retour à la vie. Au début, ce n'était qu'une photo punaisée sur un panneau de liège. Celle de Lorenzo. Puis d'autres étaient venues s'ajouter. Les membres de sa famille. Leurs associés. Leurs entreprises. Leurs alliances. Une toile d'araignée qui s'étendait sur tout le mur, reliée par des fils rouges et des notes griffonnées à la main.

Au centre, la plus grande photo. La plus nette.

Lorenzo Valenciaga.

Il souriait. Un sourire de gala, de magazine, de ceux qu'on offre aux photographes sans y penser. Ses yeux bruns regardaient l'objectif avec cette assurance tranquille des hommes qui n'ont jamais douté de leur place dans le monde. Ses cheveux noirs, légèrement ondulés, étaient coiffés en arrière. Sa mâchoire était carrée, sa bouche bien dessinée, son costume parfaitement coupé.

Il était beau. Il avait toujours été beau. Même aujourd'hui, après tout ce qu'il avait fait — après tout ce qu'il n'avait pas fait —, je ne pouvais pas le regarder sans que quelque chose se torde dans ma poitrine.

Je m'approchai.

Ma main se leva. Mes doigts effleurèrent le papier glacé.

Et tremblèrent.

Juste une seconde. Juste un frisson que je ne contrôlais pas. Le tremblement de la femme qui avait aimé cet homme. La femme qui s'appelait Anya Rossi et qui était morte par une nuit de pluie, les freins de sa voiture sectionnés, le ravin qui se rapprochait, le noir qui avalait tout.

Je retirai ma main comme si le papier m'avait brûlée. Je serrai le poing, enfonçai mes ongles dans ma paume jusqu'à ce que la douleur chasse le tremblement.

— Tu ne trembleras pas, murmurai-je à voix haute. Pas pour lui. Plus jamais pour lui.

Je reculai d'un pas, puis d'un autre. Mon regard balaya le mur. Don Rafael, le patriarche, visage de marbre et yeux d'acier. Serafina, la mère, sourire de glace et collier de perles. Isabella, la sœur, beauté tranchante et regard venimeux. Matteo, le frère faible, sourire incertain et cravate de travers. Les oncles, les cousins, les alliés, les complices. Toute la toile de l'empire Valenciaga, épinglée comme des insectes sur un tableau de liège.

Un par un. Je les détruirais un par un. Jusqu'à ce qu'il ne reste que poussière.

Mon téléphone vibra de nouveau. Marcus.

Tu pars quand pour Milan ?

Je répondis sans hésiter.

Demain. Première heure.

Tu veux que je t'accompagne ?

Non. Celui-là, c'est le mien.

Je rangeai le téléphone, éteignis la lumière, refermai la porte à clé.

Le Mur retourna à l'obscurité.

Demain, Milan. Demain, la guerre.

Et cette fois, c'était moi qui gagnerais.

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