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Chapitre 2

ผู้เขียน: Léo
last update วันที่เผยแพร่: 2026-02-08 14:11:50

Catalina (Anya)

Cinq ans plus tôt

Le jardin des Valenciaga ressemblait à un tableau. Un tableau que quelqu'un aurait peint pour impressionner, pas pour aimer. Les roses étaient taillées au cordeau, les haies de buis dessinaient des arabesques parfaites, et les fontaines crachaient une eau si claire qu'elle en paraissait fausse. Tout était à sa place. Chaque pétale, chaque caillou, chaque rayon de soleil filtré par les tonnelles de glycine.

Tout, sauf moi.

Je le savais. Je le savais depuis le premier jour, depuis que Lorenzo m'avait prise par la main et m'avait dit, les yeux brillants de cet enthousiasme naïf que j'aimais tant : Je veux que tu rencontres ma famille.

Sa famille. Les Valenciaga. Les rois du café, du chocolat, de l'huile d'olive. Les maîtres de Milan, de la Toscane, de tout ce qui comptait dans le nord de l'Italie. Et moi, Anya Rossi, fille d'un pâtissier de quartier et d'une couturière à domicile, avec mes robes achetées en solde et mes chaussures qui me faisaient mal aux pieds.

Je n'étais pas à ma place. Mais Lorenzo s'en fichait. Lorenzo m'aimait.

— Tu es magnifique, murmura-t-il à mon oreille, son souffle chaud contre ma nuque.

Je me tournai vers lui, incapable de retenir le sourire idiot qui étirait mes lèvres. Il portait un costume gris clair, une cravate bleu nuit, et ses cheveux noirs, légèrement trop longs, bouclaient sur sa nuque. Ses yeux bruns, ces yeux dans lesquels je me noyais depuis deux ans, me regardaient comme si j'étais la seule femme au monde.

— Tu dis ça parce que tu es obligé, répondis-je en lissant nerveusement le tissu de ma robe. Une robe bleu pâle, simple, que ma mère avait retouchée trois fois pour qu'elle tombe parfaitement.

— Je dis ça parce que c'est vrai.

Il prit mon visage entre ses mains. Ses paumes étaient chaudes, un peu râpeuses. Il sentait le savon au cèdre et le café fraîchement moulu.

— Respire, Anya. C'est juste un déjeuner.

— C'est le déjeuner de nos fiançailles officielles. Avec ta famille. Toute ta famille.

— Et alors ? C'est toi que j'épouse. Pas eux.

Il disait ça avec une légèreté qui me faisait fondre et me terrifiait à la fois. Lorenzo ne comprenait pas. Il ne pouvait pas comprendre. Il était né dans ce monde. Il y nageait comme un poisson dans l'eau. Les regards, les sous-entendus, les hiérarchies invisibles qui structuraient chaque conversation — tout cela était pour lui aussi naturel que respirer.

Pour moi, c'était une langue étrangère. Une langue que j'apprenais sur le tas, en trébuchant sur chaque conjugaison.

— Viens, dit-il en m'offrant son bras. On va les éblouir.

Je pris son bras. Je pris une grande inspiration. Et j'entrai dans la gueule du loup.

---

La table était dressée sous la tonnelle principale, une structure de fer forgé blanc croulant sous les roses grimpantes. Une vingtaine de couverts. Porcelaine fine, cristaux étincelants, argenterie massive. Au centre, une composition florale si imposante qu'on ne voyait pas les convives assis en face.

Ils étaient tous là.

Don Rafael Valenciaga, le patriarche, présidait au centre de la table comme un roi sur son trône. Grand, massif, les tempes argentées, le visage taillé à la serpe. Ses yeux gris, les mêmes que ceux de Lorenzo en plus froid, me balayèrent quand j'entrai. Un regard d'expert comptable. Il évaluait. Il pesait. Il trouvait que je ne valais pas le prix.

À sa droite, Serafina. La mère. Une femme mince, élégante, dont le visage semblait avoir été lissé par des années de soins et de mépris. Ses cheveux blonds étaient relevés en un chignon parfait, et son collier de perles devait coûter plus cher que la maison de mes parents. Elle me sourit. Un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. Un sourire qui disait : Je suis trop bien élevée pour être désagréable, mais ne t'y trompe pas, ma petite.

À gauche de Don Rafael, Isabella. La sœur aînée de Lorenzo. Elle devait avoir vingt-six ans, un an de plus que moi. Une beauté brune et acérée, tout en angles et en regards perçants. Elle portait une robe de soie ivoire qui soulignait sa silhouette parfaite, et ses doigts jouaient distraitement avec le pied de sa coupe de champagne. Quand elle me vit, elle ne sourit pas. Elle m'examina. Comme on examine une tache sur une nappe blanche.

À côté d'elle, un peu tassé sur lui-même, Matteo. Le frère cadet. Vingt-deux ans, le même regard brun que Lorenzo mais plus doux, plus flou. Lui me sourit, timidement. Un sourire d'excuse, presque. Désolé pour eux, semblait-il dire. Ils ne sont pas si méchants. Juste... habitués à leur monde.

Il y avait aussi des oncles, des tantes, des cousins. Une constellation de visages aux traits similaires, tous plus ou moins déclinaisons de la même arrogance patricienne. Je ne retins aucun nom. Il y en avait trop.

Lorenzo me guida vers ma chaise, à sa droite. Il me l'avança lui-même, dans un geste galant qui fit tiquer Serafina. On ne sert pas, Lorenzo. On fait servir. Mais il ne le vit pas. Il ne voyait jamais.

— Merci à tous d'être venus, dit-il en levant sa coupe. Je sais que ce déjeuner est un peu... improvisé. Mais je voulais partager avec vous notre bonheur.

Il me regarda, et son sourire était si pur, si plein d'amour, que j'en oubliai presque les autres.

— Anya a accepté de m'épouser. Et je suis l'homme le plus heureux du monde.

Quelques applaudissements polis. Des murmures. Le tintement des couverts qu'on reposait.

— Félicitations, dit Don Rafael d'une voix qui n'en contenait aucune. Nous sommes ravis d'accueillir... Anya dans notre famille.

La pause avant mon prénom. Infime. Calculée.

— Merci, monsieur, répondis-je, la voix un peu trop haute. Je suis très honorée.

— Honorée, répéta Serafina en picorant dans son assiette. C'est un joli mot. Un peu désuet, mais joli.

Le sous-entendu était clair. Tu devrais être honorée. Tu ne mérites pas d'être ici.

Je serrai ma serviette sous la table. Mes doigts tremblaient. Lorenzo posa sa main sur la mienne, sous la nappe, et la pressa doucement.

Respire.

Le déjeuner se poursuivit dans un ballet de plats et de conversations chuchotées. Je mangeai peu. Chaque bouchée me semblait peser une tonne. Je répondais aux questions qu'on me posait — sur mes études, sur ma famille, sur mes projets — avec une politesse appliquée, consciente que chaque mot serait disséqué, analysé, jugé.

— Votre père est pâtissier, c'est cela ? demanda Serafina entre deux bouchées de risotto.

— Oui, madame. Il tient une petite boutique dans le quartier de Brera.

— Une petite boutique. Comme c'est... authentique.

Le mot « authentique » prononcé comme on dirait « pouilleux ».

— Les meilleurs cannoli de Milan, intervint Lorenzo avec un sourire forcé. Vous devriez goûter, maman. Ils sont divins.

— Je n'en doute pas, mon chéri. Mais tu sais, je surveille ma ligne. Le sucre est un poison pour le teint.

Elle me regarda en disant cela. Comme si j'étais une incarnation vivante de ce poison. La fille du pâtissier. La marchande de sucre. La tache sur la nappe.

Je souris. Je souris de toutes mes forces, en enfonçant mes ongles dans ma paume sous la table.

Le pire vint au moment du dessert.

— Alors, Anya, dit Isabella d'une voix claire, assez fort pour que toute la tablée entende. Parlez-nous de vous. Quels sont vos... loisirs ?

La question semblait innocente. Mais son regard ne l'était pas.

— J'aime beaucoup lire, répondis-je prudemment. Et peindre. Des aquarelles, surtout.

— Des aquarelles. Comme c'est charmant. Et votre famille ? Votre mère travaille, je crois ?

— Elle est couturière. Elle fait des retouches, principalement.

— Une couturière et un pâtissier. C'est presque un conte de fées.

Le silence qui suivit était chargé de sous-entendus. Un conte de fées. L'histoire de la roturière qui épouse le prince. Mais dans les vrais contes de fées, la roturière est toujours démasquée, humiliée, chassée.

— Isabella, intervint Lorenzo d'une voix tendue.

— Quoi ? Je pose des questions, c'est tout. On a le droit de s'intéresser à sa future belle-sœur, non ?

Don Rafael leva une main. Le geste était minime, mais toute la table se tut immédiatement.

— Isabella, cela suffit. Nous sommes ici pour célébrer, pas pour interroger.

Il se tourna vers moi. Ses yeux gris me transpercèrent.

— Anya, je vous souhaite la bienvenue. Lorenzo est mon héritier. Son bonheur est important pour moi. J'espère que vous... saurez le rendre heureux.

J'espère que vous saurez le rendre heureux. Pas je suis sûr que vous le rendrez heureux. Pas vous le rendez déjà heureux. Non. J'espère. Un conditionnel qui remettait tout en question.

— Je ferai de mon mieux, monsieur.

— J'en suis certain.

Il ne l'était pas. Personne à cette table ne l'était.

Le reste du déjeuner s'écoula dans un brouillard. Je souris, je répondis, je fis tout ce qu'on attendait de moi. Mais à l'intérieur, quelque chose s'était fissuré. Une petite craquelure dans le tableau parfait de mon bonheur.

---

Après le café, Lorenzo m'entraîna à l'écart, derrière les haies de buis, près de la fontaine aux nénuphars. L'eau chantonnait doucement. L'ombre des arbres dansait sur les dalles de pierre.

— Hé, dit-il en prenant mon visage entre ses mains. Regarde-moi.

Je levai les yeux. Son regard était inquiet, tendre, coupable.

— Je suis désolé. Pour Isabella. Pour ma mère. Pour...

— Ce n'est rien.

— Si, c'est quelque chose. Elles n'avaient pas le droit.

— Elles ont le droit de penser ce qu'elles veulent. Je ne suis pas... Je ne suis pas de leur monde, Lorenzo. C'est un fait.

— Et alors ? Mon monde, c'est toi. Le reste, je m'en fiche.

Je voulus le croire. De toute mon âme, je voulus le croire.

— Tu devrais peut-être leur parler, dis-je doucement. Leur expliquer que je ne suis pas une menace. Que je ne veux pas leur argent, leur statut, rien de tout ça. Je veux juste toi.

— Je leur parlerai. Promis.

Il m'embrassa. Ses lèvres avaient le goût du café et du sucre. Un baiser doux, rassurant, plein de promesses.

Je fermai les yeux et je m'y accrochai. À ce baiser. À cette promesse. À cet instant parfait, volé au regard des autres, derrière une haie de buis, avec l'eau qui chantait et le soleil qui filtrait à travers les feuilles.

Je t'aime, murmurai-je contre ses lèvres.

Toujours, répondit-il.

Je le crus.

C'était la première erreur. La plus grande. La plus irréparable.

---

Je reposai mon verre vide sur la table basse et chassai le souvenir d'un battement de cils. La pièce autour de moi était silencieuse. L'appartement était silencieux. Milan, derrière les fenêtres, s'était tue.

Toujours.

Le mot résonnait encore, cinq ans plus tard, comme une cloche fêlée dans ma poitrine.

Je me levai, traversai la pièce jusqu'à la fenêtre. La pluie avait cessé. Les toits brillaient sous la lune.

Demain, je serais à Milan.

Demain, tout commencerait.

Je posai une main à plat sur la vitre froide. Mon reflet me regardait, fantôme pâle aux yeux trop clairs.

— Toujours, murmurai-je.

Mais cette fois, ce n'était plus une promesse d'amour.

C'était une promesse de vengeance.

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