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Chapitre 4

Author: Léo
last update publish date: 2026-02-08 14:53:28

Lorenzo

La nouvelle arriva sur mon bureau un mardi matin, portée par mon assistant comme on porte un cercueil.

— Monsieur Valenciaga. Le Grand Éclat.

Luca se tenait dans l'embrasure de la porte, le visage pâle, une feuille imprimée à la main. Il était avec moi depuis six ans. Il m'avait vu traverser des crises, des scandales, des conseils d'administration houleux. Il ne tremblait jamais.

Ce matin-là, il tremblait.

— Quoi, Le Grand Éclat ?

— Ils ont signé avec quelqu'un d'autre.

Je reposai le stylo que je tenais, lentement, comme si le geste pouvait ralentir le temps, empêcher les mots de se matérialiser.

— C'est impossible. Matteo avait leur accord verbal. J'ai vu le pré-contrat.

— Ils ont rompu le pré-contrat. Clause de rétractation sous quarante-huit heures. Ils l'ont activée hier soir.

— Pour qui ?

Luca me tendit la feuille. Je la pris, la lissai du plat de la main. Un communiqué de presse du groupe hôtelier. Daté de la veille. Quelques lignes laconiques qui annonçaient un nouveau partenariat stratégique pour la fourniture exclusive de chocolats, pâtisseries et desserts.

Le nom du partenaire me sauta au visage comme une gifle.

Mora Exquisita.

— C'est quoi, ça ? demandai-je, la voix plus sèche que je ne l'aurais voulu.

— Une maison de chocolat de luxe. Fondée il y a trois ans. Siège à Paris, atelier quelque part en Suisse. Très peu d'informations. Ils sont montés en gamme très vite.

— Qui est derrière ?

— Une femme. Catalina Mora.

Il posa une autre feuille sur mon bureau. Une capture d'écran du site Internet de Mora Exquisita. La page « À propos ». Pas de photo. Pas de biographie. Juste un texte en italique, prétentieux et vague, sur la philosophie de la maison. Le chocolat est une expérience, pas un aliment.

— Pas de photo ? demandai-je.

— J'ai cherché. Il n'existe presque rien. Quelques clichés volés lors d'événements professionnels. Qualité médiocre. Elle semble... éviter les objectifs.

— Passe-moi ce que tu as.

Il hésita, puis sortit son téléphone, fit défiler quelques écrans, me le tendit.

La photo était floue, prise de loin lors d'un gala quelconque. Une femme en tailleur sombre, de dos, les cheveux relevés en un chignon strict. On ne voyait pas son visage.

— Il n'y a rien de mieux ?

— Rien. Elle est très discrète. Trop discrète.

Je reposai le téléphone, me levai, allai à la fenêtre. Milan s'étendait sous la bruine, grise et affairée. Mon empire. Mon héritage. Et quelque part, une femme que je ne connaissais pas venait de mordre dedans.

— Laisse-moi.

Luca s'éclipsa sans un mot. La porte se referma doucement.

Je restai debout face à la baie vitrée, les mains dans les poches, les yeux fixés sur la place du Dôme sans la voir. Le Grand Éclat. Le contrat que Matteo devait sécuriser. Le contrat que mon père m'avait confié comme un test. Occupe-toi de ça, Lorenzo. C'est stratégique.

Stratégique. Le mot résonnait dans ma tête comme une insulte.

Je retournai au bureau, attrapai mon téléphone, composai le numéro de Matteo. Il décrocha à la troisième sonnerie.

— Lorenzo ? Qu'est-ce qui se passe ?

— Le Grand Éclat. Tu as vu ?

Un silence.

— Matteo.

— Je... Non. J'étais en réunion. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Ils ont signé avec quelqu'un d'autre. Une maison qui s'appelle Mora Exquisita. Tu as une idée de qui c'est ?

— Mora Exquisita ? Jamais entendu parler.

— Eh bien, renseigne-toi. C'était ton contrat. Ton pré-contrat. Ta responsabilité.

— Ma responsabilité ? C'est toi qui as validé la stratégie !

— Je n'ai pas validé l'incompétence.

Je raccrochai avant qu'il puisse répondre. Je n'avais pas le temps pour ses excuses. Je n'avais jamais le temps pour ses excuses.

Je me rassis, ouvris mon navigateur, tapai « Catalina Mora » dans le moteur de recherche. Les résultats étaient maigres. Des articles élogieux mais vides. « La nouvelle reine du chocolat. » « Le mystère Mora. » « Une ascension fulgurante. » Aucune interview. Aucune photo officielle. Aucune information personnelle.

Cette femme n'existait pas. Elle était apparue il y a trois ans, avec un financement opaque, un produit d'exception, et une stratégie commerciale agressive. Elle avait conquis Londres, Genève, et maintenant Paris. Elle grignotait le territoire des Valenciaga comme un renard dans un poulailler.

Et personne ne savait qui elle était.

Je cliquai sur un lien. Un article du Financial Times, daté de six mois. Une analyse de la montée en puissance de Mora Exquisita sur le marché du luxe alimentaire. Le journaliste s'interrogeait sur l'origine des fonds, sur la discrétion de la fondatrice, sur l'absence totale de passé.

Certains observateurs évoquent une héritière discrète, d'autres une femme d'affaires protégée par des intérêts puissants. Une chose est sûre : Catalina Mora cultive le mystère avec autant de soin que ses chocolats.

Je fermai l'article. Mon agacement montait. Je n'aimais pas les mystères. Je n'aimais pas perdre. Et je n'aimais pas qu'une inconnue vienne marcher sur mes plates-bandes sans que je sache à quoi elle ressemblait.

Je rappelai Luca.

— Trouve-moi une photo. Une vraie. Nette. Peu importe le moyen.

— J'ai déjà mis quelqu'un dessus. Je devrais avoir quelque chose dans l'heure.

— Bien.

Une heure. Je passai cette heure à éplucher les dossiers financiers de Mora Exquisita. Ce que je trouvai ne fit qu'épaissir le mystère. La société était enregistrée dans un paradis fiscal, les actionnaires étaient des prête-noms, les fonds initiaux provenaient d'une fiducie basée aux Îles Caïmans. Un montage opaque, complexe, presque trop parfait pour être honnête.

Cette femme n'était pas une simple chocolatière. Elle était autre chose. Une menace.

Luca frappa à la porte au bout de cinquante-sept minutes.

— J'ai une photo, monsieur.

— Montre.

Il posa une impression papier sur mon bureau. Une image en couleur, nette, visiblement prise lors d'un événement professionnel. Un gala, peut-être, ou une cérémonie de remise de prix. La femme était de face, cette fois. Le cadrage était serré, le fond flou. Elle portait une robe sombre, sobre, élégante. Ses cheveux étaient tirés en un chignon strict qui dégageait sa nuque. Ses traits étaient fins, anguleux. Ses yeux étaient clairs. Très clairs. Presque irréels.

Je regardai la photo.

Et quelque chose se bloqua dans ma poitrine.

Je la connaissais.

Non. C'était impossible. Je ne l'avais jamais vue. Son visage était inconnu, ses traits ne correspondaient à aucun souvenir, à aucune rencontre, à aucun dossier.

Mais il y avait autre chose. Une sensation. Une démangeaison au fond de mon crâne. Comme un mot sur le bout de la langue. Comme une mélodie entendue dans l'enfance et qu'on n'arrive plus à fredonner.

— Monsieur ?

Je levai les yeux vers Luca. Il me regardait, inquiet.

— Ça va, monsieur ?

— Oui. Très bien. Laisse-moi.

Il sortit. Je restai seul avec la photo.

Je la pris entre mes doigts, l'approchai, l'éloignai. Les yeux. Ces yeux vert pâle. Je les connaissais. Je les avais déjà vus quelque part. Mais où ? Quand ? Dans quelle vie ?

Je fermai les yeux, essayai de faire le vide, de laisser remonter le souvenir. Rien. Le néant. Juste cette sensation lancinante, cette certitude absurde que cette femme avait déjà croisé ma route.

Je rouvris les yeux, reposai la photo, la retournai sur le bureau. Assez. C'était une coïncidence. Une ressemblance fortuite avec quelqu'un que j'avais croisé dans un aéroport, un restaurant, une réunion. Le cerveau jouait des tours. La fatigue, le stress, la colère.

Je pris mon téléphone, composai un numéro que je connaissais par cœur.

— Père. Il faut qu'on parle. Le Grand Éclat est tombé.

À l'autre bout du fil, la voix de Don Rafael Valenciaga était aussi froide qu'une lame.

— Je sais. Viens ce soir. Nous en discuterons.

Il raccrocha sans attendre ma réponse.

Je reposai le téléphone, me levai, allai à la fenêtre. La pluie avait cessé. Les toits de Milan brillaient sous un rayon de soleil pâle.

Catalina Mora.

Je ne savais pas qui elle était. Je ne savais pas d'où elle venait. Mais je savais une chose : elle venait de déclarer la guerre à la mauvaise famille.

Et je n'avais jamais perdu une guerre.

Je retournai au bureau, retournai la photo. Les yeux verts me fixèrent de nouveau. Cette sensation de familiarité était toujours là, tenace, irritante. Comme un gravier dans une chaussure parfaitement cirée.

Je rangeai la photo dans le tiroir de mon bureau, le refermai, tournai la clé.

Ce soir, j'irais voir mon père. Ce soir, nous préparerions la contre-attaque.

Mais cette nuit, je le savais déjà, je ne dormirais pas. Parce que ces yeux verts me hanteraient. Et que je ne comprenais pas pourquoi.

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