LOGINLe jour du transfert, Christian se leva seul.Pas d'aide. Il avait dit à l'infirmière de nuit — celle avec le chariot trop chargé qu'elle poussait avec une énergie de locomotive — qu'il n'avait pas besoin d'assistance pour s'habiller. Elle avait levé un sourcil. Il avait répété. Elle était sortie.Il mit vingt-deux minutes pour enfiler un pantalon et une chemise.Vingt-deux minutes pour des gestes qui en prenaient deux d'habitude. Il compta. Pas par masochisme — pour savoir exactement d'où il partait. Un ingénieur ne pouvait pas améliorer ce qu'il ne mesurait pas. Christian De Souza n'était pas ingénieur mais il avait cette façon-là de tenir les problèmes.Il prit la montre sur la table de nuit en dernier.Le verre fêlé. Les aiguilles sur onze heures seize.Il la glissa dans la poche de sa veste sans la regarder davantage. Puis il appela l'infirmière.— Je suis prêt.Le brancard arriva cinq minutes plus tard. Il refusa de s'allonger dessus.— Monsieur De Souza, le protocole—— Je marc
Au milieu de son salon du Seizième, Kelma demeura immobile, le téléphone encore collé au creux de la paume. Trente secondes d’un silence plat, lourd, habité par le bourdonnement sourd de la rue parisienne en contrebas.Étienne venait d’appeler pour trois fois rien — enfin, pour des broutilles logistiques : le restaurant prévu pour jeudi affichait complet et il proposait d’inverser les étapes. Une conversation banale, bouclée en cinq minutes à peine, qui n'avait absolument aucune raison de la laisser ainsi, interdite, les yeux rivés sur la dorure d'un cadre mural sans même la voir.Un souffle court lui échappa. Elle posa l’appareil sur la console de l'entrée, attrapa son sac, vérifia le trousseau de clés au fond de sa poche d'un geste machinal.Elle disposait d'une heure entière avant de reprendre la direction de Lariboisière. Une heure de répit qu'elle comptait bien utiliser à quelque chose d'utile, d'ancré — la pharmacie, les emplettes du soir, n'importe quel impératif très concret c
Édouard était revenu à Lariboisière le vendredi matin, une heure à peine après l'ouverture des visites en réanimation.Ce n'était pas un rendez-vous prévu dans l'agenda de la famille — Christian l'avait appelé la veille au soir depuis le téléphone fixe installé sur la table de chevet de la chambre 12. Cette nouveauté technique, en place depuis une semaine seulement, ce geste simple consistant à tendre le bras, décrocher un combiné de plastique blanc et composer un numéro de mémoire, disait à lui seul quelque chose de fondamental sur la lente progression de sa convalescence et le retour de ses forces.— Papa, je veux qu'on parle de Tristan. Demain, si tu as un moment pour passer, avait simplement demandé Ch
C'était un mercredi soir.Les devoirs étaient finis — les tables de multiplication vérifiées deux fois parce que Tristan avait une maîtresse qui testait toujours deux fois et qu'il avait intégré depuis longtemps que ce qui mérite d'être su mérite d'être su deux fois. Le dîner était dans le four — une de ces recettes simples des soirs de semaine où on n'avait pas le temps ni l'énergie de faire quelque chose de compliqué.Tristan était sur le canapé avec ses Legos.Ce chantier toujours en cours — le terminal logistique avec ses quais et ses grues et ses zones de stockage dont il refusa
Le mardi soir.Elle était rentrée de la holding à vingt heures — une de ces journées longues où les dossiers avaient débordé sur l'après-midi, où les partenaires asiatiques avaient réclamé une conférence de dernière minute qui avait tout décalé. Elle avait mangé quelque chose de simple dans la cuisine de l'appartement du seizième, debout contre le comptoir parce que s'asseoir aurait signifié une pause qu'elle n'avait pas encore décidé de prendre.Puis elle avait pris une douche.Puis elle s'était assise dans le salon avec son téléphone.Et elle avait regardé l'appel sans réponse d'Étienne — de samedi dernier, ce soir sur le pont du canal Saint-Martin, cet appel qu'elle avait laissé finir sans décrocher.Il n'avait pas rappelé.
Elle avait attendu le bon moment.Pas par lâcheté — Monique n'était pas une femme lâche, elle avait appris depuis longtemps que la lâcheté coûtait plus cher que l'affrontement et elle avait fait ses choix là-dessus, bons ou mauvais, avec une constance qui ne lui avait jamais manqué. Elle attendait parce qu'elle savait que certaines conversations avaient besoin d'un terrain particulier pour exister sans se casser, et que ce terrain n'était pas prêt tant que Christian n'était pas assez fort pour tenir quelque chose de lourd.Il était assez fort maintenant.Le mardi matin, Édouard était allé à la banque r&
Le mot résonnait encore dans sa tête tandis qu'elle descendait les escaliers sans vraiment les sentir. Une heure. La voix de Christian semblait la suivre, collée à sa peau comme une empreinte qu'on ne peut pas effacer en se frottant, et l'air froid de la rue, quand elle poussa la porte de l'immeubl
Alice n'aurait jamais dû être là.Elle le savait dès l'instant où la porte s'était refermée derrière elle, avec ce petit clic sec qui résonnait encore dans sa tête comme un verdict. Trop tard pour reculer. Trop tard pour prétendre qu'elle s'était trompée d'adresse.L'appartement était silencieux. Tr
Alice avait vingt-deux ans, et à cet âge-là elle n’avait pas encore appris que certaines intensités portent en elles leur propre fin.Elle était allongée contre lui, le souffle encore irrégulier, la peau parcourue de cette chaleur lente qui ne s’éteint jamais complètement, tandis que les doigts de
Christian nouait sa cravate pour la troisième fois.Pas parce qu'elle était de travers. Ses mains avaient simplement besoin de faire quelque chose pendant que sa tête faisait le reste.Dans le miroir, il voyait un homme prêt pour un dîner. Costume sombre, expression maîtrisée, la surface parfaite d







